Socrat., lib
ONZIÈIVIE REMARQUE.
Sur Alexandre d'Hiéraple et les autres que notre auteur a traités de catholiques.
L'erreur d'Alexandre d'Hiéraple , d'Euthôrius de Tyane, et de quelques autres, était d'un autre genre que celle de Jean d'Antioche et de Théodoret. Ceux-lcà crurent véritablement Nestorius innocent, non qu'ils errassent dans le fait, comme dit M. Dupin', ou qu'ils ignorassent la croyance de Nestorius; mais parce qu'ils en étaient entêtés. Ce sont là ces catholiques de notre auteur", qui ne voulurent jamais condamner ni le dogme ni la personne de Nestorius, et qui étaient aussi vrais nestoriens. Il ne sert de rien d'alléguer certaines expressions où ils semblaient s'éloigner de cette erreur. Car on les trouve dans les écrits de Nestorius comme dans les leurs. Il ne faut pas croire qu'on trouve toujours dans les hérétiques des idées nettes ou un discours suivi : c'est tout le contraire : l'embrouillement , soutenu par l'obstination, fait la plupart des hérésies, et celle d'Eutyche en fut encore depuis un grand exemple. Vouloir au reste imaginer qu'Alexandre d'Hiéraple , le plus intime des confidents de Nestorius et à la lin son martyr, ne sût pas le fond de ses sentiments , c'est de même que si l'on disait que personne ne les savait , et que son erreur était une idée. Ce qui ne laisse aucun doute, c'est qu'Alexandre et les autres ont persisté jusqu'à la fin à détester le terme consacré de Mère de Dieu , comme un terme dans lequel ils voulaient trouver tous les mauvais sens imaginables^, sans jamais avoir voulu entrer dans le bon, qui était le simple et le naturel. Enfin ils le détestaient comme « un » terme de trahison et de calomnie, qu'on avait » inséré dans l'accord même, pour condamner celui » qui enseignait la vérité ^, » c'est-à-dire Nestorius. Les catholiques attachaient à ce terme toute la confession de la vérité; et Alexandre, au contraire, y attachait l'abrégé et le précis de l'erreur^; d'où il concluait que Jean d'Antioche et ceux qui avaient consenti à la réunion , avaient embrassé avec ce terme toutes les prétendues hérésies de Cyrille.
Ce fut pour abolir à jamais ce mot qui contenait l'abrégé de notre foi , qu'il persista jusqu'à la fin à dire, comme il avait fait à Ephèse dans le faux concile , qu'il ne souffrirait jamais qu'on ajoutât rien au Symbole de Nicée^ : qui était alors le langage commun des nestoriens, comme il fut depuis celui des eutychiens et de tous les hérétiques, elle signal perpétuel de la secte.
La cause de son erreur, comme de celle de ses compagnons, c'est qu'ils étaient aheurlés, aussi bien que Nestorius, à ne vouloir jamais croire ni que le Verbe qui était Dieu, fût le même que Jésus-Christ homme, ni qu'on pût dire de lui les mêmes choses'', et toutes les fois qu'on le faisait, ils disaient qu'on introduisait, non pas l'union des deux natures, mais la conversion de la nature divine dans l'humaine, et qu'on attribuait la souffrance à la divinité, sans jamais vouloir revenir de cette prévention,
1. Pag. 783.— 2. Sup. Rem. vu. — 3. CoUect. Lnp., cap. Lxxlil, cxxi. — 4. Idem, cap. lxxxiv. — 5. Ibid., cap. LXXXVi. — 6. Act. Conciliab. post Act. vi, exemp. mand. ad Joan., etc., col. 720, Collect. Lup.j cap. Lviir. — 7. Idem, i.vir, cxsxvi, CCI, elc.
REMARQUES SUR L'HISTOIRE
ni [ircndvfi los i)i'oiiosilions de l'EcriUiro dans la mônic simplicité cl propriété que les Pères avaient fait. Et s'il faut aller à la source, on trouvera que Théodore de Mopsuesle avait laissé en Orient des semences de l'erreur, que Nestorius , Alexandre et les autres avaient recueillies; de sorte qu'il ne fut pas possible , quoi qu'on pût dire, de leur faire entrer dans l'esprit la vraie idée de la foi.
C'est pourquoi ils voulurent toujours demeurer irréconciliables avec saint Cyrille, quelque claire que fût la manière dont il s'expliquait.
Il n'y avait rien de plus j)récis que ce qu'Ale.xandre lui-niôme rapporte de ce patriarche : « Le » Verbe , qui est impassible par lui-même , s'élant " l'ait chair, a soulïert comme homme'. » Il épilogue néanmoins sur cette expression , pour expliquer à quoi il réduit la diflicultô : « Qu'il mette, » (lit-il, clairement les deux natures, et il s'exempte d'hérésie. » Il devait donc être content, puisque non-seulement il les avait mises , dès le commencement de la dispute, d'une manière dont Nestorius n'avait pu s'empêcher d'être content^; mais encore puisqu'on avait mis en dernier lieu cette distinction dans l'accord, en termes si clairs, qu'Alexandre n'aurait pu lui-même en inventer de meilleurs.
En un mot, les Orientaux, frappés comme lui de cette dilTicullé, n'avaient rien laissé à dire làdessus. Jean d'Antioche lui écrivait' : « Homme )) de Dieu , qu'avez-vous à dire? (car on n'oubliait » rien pour le lléchir.) Cyrille anathématise la con- » fusion des natures : il enseigne que la divinité » est impassible, et qu'il y a deux natures : vous » devriez vous réjouir que le doux soit sorti de » l'amer. » Mais ce n'était plus là ce qu'il prétendait. Quelque nettement qu'on s'énonce , jamais on ne satisfait l'esprit hérétique. Alexandre trouvait toujours de quoi poinliller, et il rompit, non-seulement avec saint Cyrille, mais encore avec Jean d'Antioche son patriarche, et jusqu'alors son admirateur, avec ses amis les Orientaux , avec le Saint- Siège, avec tout ce qui ne voulait pas que Nestorius eût raison, et que saint Cyrille fût hérétique; c'est-à-dire , avec toute l'Eglise. Voilà un de ces catholiques de M. Dupin, qui ne voulurent jamais condamner Nestorius , et qui , selon lui , n'erraient que dans le fait.
DOUZIÈME REMARQUE
L'esprit hérétique dans Alexandre et dans les autres catholiques de l'auteur.
Pour bien entendre jusqu'à quel point ils étaient remplis, non-seulement d'erreur, mais encore de l'esprit qui fait les hérétiques; il ne faut que les comparer avec ceux du même parti qui se rendirent. Tite était des plus obstinés , et Théodoret s'élait toujours attaché à la volonté d'Alexandre , qui était son métropolitain; mais quand on vint au ])oint d'une rupture absolue, ils se laissèrent touchera l'autorité de l'Eglise. Tite écrivit à Mélècc qui le voulait retenir dans le schisme'' : « Dieu veut sau- ■•' ver tous les hommes , et vous n'êtes pas le seul ' qui lui soyez obéissant et qui sachiez sa volonté;»
1. Colltcl. Lup. LVii. — 2. Episl. Cyr. ad Nesl., et Nest. ad Cyr., I. part., cap. vin, ix, col. .310 ei neq. — 3. Collent. Lup. i.xxvi. — I. Idem . cr.xxiri.
et à Alexandre lui-même ' : « Théodore! et Hel- » ladius, et les autres (jui avaient voulu se séparer » pour un peu de temps de ce saint concile , ayant )) reconnu qu'on ne peut pas refuser de s'y sou- » mettre, et qu'il faut obéir à un concile universel, » s'y sont unis, et ne sont pas demeurés dans la » séparation. Nous vous conjurons d'en faire au- » tant, et de ne pas donner lieu au diable, qui » veut diviser l'Eglise. » Théodoret renferme en trois paroles toutes les raisons de céder en écrivant aux évêques du parti ^, « qu'il fallait finir les dis- » putes, unir les Eglises, et ne pas damner les » brebis que Dieu leur avait confiées. »
On voit comment ils ressentaient ([u'il faut s'unir au corps de l'Eglise, et ne pas demeurer seuls, c'est-à-dire, schismatiques; mais Alexandre et ses sectateurs disaient au contraire, qu'ils ne se mettaient point en peine de demeurer dans cet état : les suivit qui voudrait : que peu leur importait « d'avoir peu ou beaucoup de monde dans leur » communion : que le monde entier était dans l'er- » reur : » que l'Eglise était perdue, « et que la foi 1) avait soulTert un naufrage universel : » que quand, a.\eclout l'univers, qui était contre eux, les moines ressusciteraient encore tous les morts depuis l'origine du monde, ils n'en feraient pas davantage^. Alexandre se laissait llatterpar ceux qui lui disaient « qu'on ne parlait que de lui dans tout l'u- » nivers : que la vérité qui succombait dans l'esprit » de tout le monde , ne subsistait plus que dans le » sien; mais aussi qu'il suITisait seul pour la faire » éclater dans tout l'univers : qu'ils se contentaient » de lui seul, comme Dieu s'était conlenlè d'un » seul Noé, quand il avait noyé le monde entier » dans le déluge ''. » Pour Jean d'Antioche et ses autres anciens amis, il ne voulait plus, disait-il, « ni les écouter, ni recevoir de leurs lettres , ni i) même se souvenir d'eux : qu'ils avaient assez » cherché la brebis perdue , assez tAché de sauver 1) sa malheureuse âme : qu'ils avaient fait plus que » le Sauveur, qui ne l'avait cherchée qu'une fois, » au lieu qu'ils avaient couru après lui de tous cô- » tés^. » C'est ainsi qu'il écrivait à Théodoret, qui prenait un soin particulier de le fléchir, ajoutant encore ces mots, qui font le vrai caractère de l'homme hérétique : « Je rends, dit-il, grâces à » Dieu de ce qu'ils ont avec eux, et les conciles, et » les sièges, et les royaumes, et les juges; et moi, » j'ai Dieu et ma foi"; » et (juand avec tout cela « tous les morts, depuis l'origine du monde (car il » aimait cette expression) , ressusciteraient pour » soutenir l'impiété de l'Egypte , (c'était celle de » saint Cyrille et de ses évèques,) je ne les préfére- » rais pas à la science que Dieu m'a donnée ''. »
Si notre auteur, qui a rapporté deux ou trois de ses paroles des moins criminelles , avait pris L^arde à celles-ci, où tout respire , non-seulemenl comme il dit, une obstination et une aigreur qu'on ne pourait raincre', mais encore tout ouvertement le schisme et l'hérésie, il aurait eu honte de ranger au nombre des catholiques un héréti(iue si parfait.
Il est dangereux d'étaler les endroits qui font paraître la fermeté dételles gens, sans marquer aussi
1. Collect. Lup. cLxxx. — 2. Idem. clx. — 3. /tic!., Lxxiii, cxvii cxLvit, ci.i, cLvin, cr.xxr, ci.xxviii, etc. — 4. lùid., cxMii, ci.vi' Cl.xxi. — 5. lliid , civ, cv. ri.xvil. — (i. Ihid-, CXLVII. — 7. Ibid., cLXViî. — 8. p. 759, 7r,:t.
DES (JONGILES D'EPHESE ET DE CHALGÉDOINE.
ceux où l'on verrait combien elle élail outrée : autrement, on leur laisse toujours un caractère de vertu qui fait piétié, et qui porte à les excuser. Alexandre était d'un emportement si violent, qu'ayant lu une lettre de saint Cyrille à Acace, où il explique les deux natures , s'il se peut, plus clairement que jamais; au lieu de se réjouir de le voir si orthodoxe , même selon lui, il tourne toute sa pensée à s'étonner « de la prompte disposition de son esprit à chan- » ger : et, dit-il, j'ai prié Dieu que la terre s'ou- » vrit sous mes pieds; et si sa crainte ne m'eût re- » tenu sur l'heure , peut-être je nie serais retiré » dans les déserts les plus éloignés'. » Qu'y avait-il là qui lui dût causer un si étrange transport? Tels étaient ses emportements, si bien connus de ses amis, que Théodoret, en lui écrivant une lettre fort importante sur l'union-, « Je vous prie, lui di- » sait-il , de bien penser à ceci selon votre sa- » gesse, et de ne vous point fâcher, mais de péné- » trer nos pensées. » Cela peint l'impatience de cet homme, qui se mettait en colère dès qu'on n'entrait pas dans son sens. M. Dupin rapporte une lettre de Jean d'Antioche au clergé et au peuple d'Hiéraple , où ce patriarche leur marque qu'il n'a rien omis pour empêcher leur évèque <■ de mettre un obstacle » à la paix par son obstination^; » mais il oublie les traits les plus vifs, où Jean d'Antioche fait sentir dans cet évèque , non pas une obstination ordinaire, mais « un orgueil et une arrogance qui lui » faisait , non-seulement éviter, mais encore outra- » ger injurieusement tous les évèques du monde , » rompre la communion , et s'élever au-dessus de » l'Eglise universelle. »
Il avait mis son peuple sur le même pied. On les avait attachés, non point à l'Eglise, mais à la personne de leur prélat, d'une manière si outrée, que tous, « hommes et femmes, jeunes et vieux, si l'on » refuse de le leur rendre , menacent d'entrepren- » dre eux-mêmes contre leurs personnes , et de » précipiter leurs jours^. » Ce sont des fruits de
1. Cotlecl. Lup., cap- Lviii. — 2. Idem , cap. cix. — 3. Ibid.^ ra/). cLxxxvii. — 4. Xbid., clxxxv.
l'hérésie et du schisme, qu'il est bon de ne pas cacher, lorsqu'on en écrit l'iiistoire.
Il ne faut donc pas s'étonner, si l'on appelle Alexandre un autre Nestorius , et l'on peut juger maintenant si c'était là un homme à excuser, comme s'il n'avait erré que dans le fait, pendant qu'on lui voit suivre tous les pas de Nestorius , autant dans son erreur que dans son schisme , et prendre de lui , outre ses dogmes particuliers, les dogmes communs de tous les hérétiques contre l'unité et l'autorité de l'Eglise et de ses conciles. Avec de telles raisons , on pourra aussi excuser Nestorius et flatter les nouveaux critiques, qui réduisent à des minuties et à des disputes de mois , les questions résolues dans les plus grands conciles , et de la manière la plus authentique.