‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 281 sur 545 · LIVRE VIII (1546-1ÔGI · texte numérisé non relu

LIVRE VIII (1546-1ÔGI

toutes les éditions de la Confession d'Augsbourg celle qu'on réputerait pour authentique. .C'était une chose surprenante, qu'une Confession de foi qui faisait la règle des protestants d'Allemagne et de tout le Nord , et qui avait donné le nom à tout le parti , eût été publiée en tant de manières , et avec des diversités si considérables à Wittemberg et ailleurs, à la vue de Luther et de Méianchton, sans qu'on se fût avisé de concilier ces variétés. Enfin en 1561, trente ans après celte confession, pour mettre fin aux reproches qu'on faisait aux protestants , de n'avoir point encore de Confession fixe, ils s'assemblèrent à Naûmbourg, ville de ïhuringe, où ils choisirent une édition', mais en vain; parce que toutes les autres éditions ayant été imprimées par autorité publique, on n'a jamais pu les abolir, ni empocher que les uns ne suivissent l'une, et les autres l'autre , comme il a été dit ailleurs-.

Bien plus , l'assemblée de Naiirabourg , en choisissant une édition, déclara expressément qu'il ne fallait pas croire pour cela qu'elle eiit improuvé les autres , principalement celle qui avait été faite à Wittemberg en 1540 sous les yeux de Luther et de Méianchton, et dont aussi on s'était servi publiquement dans les écoles des luthériens, et dans les conférences avec les catholiques.

Enfin on ne peut pas même bien décider laquelle de ces éditions fut préférée àNatimbourg. Il semble plus vraisemlilable que c'est celle qui est imprimée avec le consentement de presque tous les princes , à la tète du livre de la Concorde : mais cela même n'est pas certain, puisque nous avons fait voir quatre éditions de l'article de la Cène également reconnues dans le même livre. Si d'ailleurs on y a ôté le mérite des bonnes œuvres dans la Confession d'Augsbourg, nous avons vu qu'il est resté dans l'Apologie ^ ; et cela même est une preuve de ce qui était originairement dans la Confession, puisqu'il est certain que l'Apologie n'était faite que pour l'expliquer et pour la défendre.

Au reste, les dissensions des protestants sur le sens de la Confession d'Augsbourg furent si peu terminées dans l'assemblée de Naiimbourg, qu'au contraire l'électeur palatin Frédéric, qui en était un des membres, crut ou fit semblant de croire qu'il trouvait dans celte Confession, la doctrine zwinglienne qu'il avait nouvellement embrassée^ : de sorte qu'il fut zwinglien , et demeura tout enseml)le de la Confession d'Augsbourg, sans se mettre en peine de Luther.

XLIV. Railleries des zwingiiens. — C'est ainsi que tout se trouvait dans cette Confession. Les zwingiiens malins et railleurs l'appelaient la boîte de Pandore, d'où sortaient le bien et le mal; la pomme de discorde entre les déesses , une chaussure à tous pieds; un grand et vaste manteau, où Satan se pouvait cacher aussi bien que Jésus-Christ^. Ces messieurs savaient tous les proverbes; et rien n'était oublié pour se moquer des sens ditTérents que chacun trouvait dans la Confession d'Augsbourg. Il n'y avait que l'ubiquité qu'on n'y Irouvait pas; et ce fut cependant celte ubiquité, dont on fit parmi

1. Act. conv. Naumb. apiid Hosp. 1561, 280, et seq. —2. Cidessus, liv. m. — 3. Idem. — 4. Hosp., 1561, 281. — 5. Hosp., ibid.

les luthériens un dogme authentiquement inséré dans le livre de la Concorde.

XLV. L'ubiquité établie. — Voici ce que nous trouvons dans la partie de ce livre qui a pour titre : Abrégé des articles controversés parmi les théologiens de la Confession d'Augsbourg. Dans le chapitre VII , intitulé : De la Cène du Seigneur : « La » droite de Dieu est partout , et Jésus-Christ y est » uni vraiment et en effet selon son humanité '. » Et encore plus expressément dans le chapitre VIII , intitulé : De la personne de Jésus-Christ, où on explique ce que c'est que celte majesté attribuée au Verbe incarné dans les Ecritures ; là nous lisons ces paroles : « Jésus-Christ non-seulement comme » Dieu, mais encore comme homme, sait tout, » peut tout, et est présent à toutes les créatures. » Cette doctrine est étrange. Il est vrai que la sainte âme de Jésus-Chrisl peut tout ce qu'elle veut dans l'Eglise, puisqu'elle ne veut rien que ce que veut la divinité qui la gouverne. Il est vrai que cette sainte âme sait tout ce qui regarde le monde présent; puisque tout y a rapport au genre humain, dont Jésus-Christ est le Rédempteur et le Juge, et que les anges mêmes , qui sont les ministres de notre salut, relèvent de sa puissance. Il est vrai que Jésus-Christ se peut rendre présent où il lui plait , même selon son humanité , et selon son corps et son sang : mais que l'âme de Jésus-Christ sache ou puisse savoir tout ce que Dieu sait , c'est attribuer à la créature une science ou une sagesse infinie , et l'égaler â Dieu même. Que la nature humaine de Jésus-Christ soit nécessairement partout où Dieu est, c'est lui donner une immensité qui ne lui convient pas , et abuser manifestement de l'union personnelle : car par la même raison , il faudrait dire que Jésus-Chrisl comme homme est dans tous les temps; ce qui serait une extravagance trop manifeste , mais néanmoins qui suivrait aussi naturellement de l'union personnelle, selon les raisonnements des luthériens , que la présence de l'humanité de Jésus-Christ dans tous les lieux.

XLVI. Autre déclaration sur l'ubiquité sous le nom de répétition de la Confession d' Augsbourg . — On peut voir la même doctrine de l'ubiquité , mais avec plus d'embarras et un plus long circuit de paroles, dans la partie de ce même livre quia pour titre ; « Solide, facile et nette répétition de quelques » articles de la Confession d'Augsbourg, dont on a )) disputé quelque temps parmi quelques Ihéolo- » giens do cette Confession , et qui sont ici décidés 1) et conciliés selon la règle et l'analogie de la pa- » rôle de Dieu , et la briève formule de notre doc- » Irine chrétienne^. » Attendra qui voudra d'un tel titre la netteté et la brièveté qu'il promet : pour moi je remarquerai seulement deux choses sur ce mot de répétition : la première, c'est qu'encore qu'il ne soit parlé en nulle manière dans la Confession d'Augsbourg, de la doctrine de l'ubiquité qui est ici établie, néanmoins cela s'appelle répétition de quelques articles de la Confession d'Augsbourg. On craignait de faire paraître qu'il y eût fallu ajouter quelque nouveau dogme , et on faisait passer sous le nom de répétition tout ce qu'on établissait de

1. Lib. Concord., p. 600. — 2. Solida, plana, etc. Conc. 628. c. VII. De Ccena , p. 752 et seq., c. viii. De pers. Ch.,p. 761 et seq., 782 et seq.

lllSTolliK DliS XAIUATIONS.

iiinivi'Mii. La sucoikIc , qu'il ii'ost jamais arrivé dans la riniiveilc liéforino ([u'on se soit bien expliqué la première fois : il a toujours fallu revenir à des rôpétitioiis , qui au fond ne se trouvent pas plus claires que les précédentes.

XLVII. Desseins des luthériens en établissant l'ubiquité. — Pour ne rien dissi^nuler de ce qu'il y a d'inq)orlant dans la doctrine des luthériens uu livre de la Concorde, je me crois obligé de dire qu'ils ne mettent pas l'ubiquilé conimc le fondement de la présence de Jésus-Christ dans la Cône : il est certain au contraire qu'ils ne font dépendre cette présence que des paroles de l'institution; mais ils mettent cette ubiquité comme un moyen de fermer la bouche aux sacramenlaires,qui avaient osé assurer qu'il n'était pas possible à Dieu de mettre le corps de Jésus-Christ en plus d'un lieu à la fois; ce qui leur paraissait contraire non-seulement à l'article de la toute-puissance de Dieu, mais encore à la majesté de la personne de Jésus-Christ.

XLVIII. Deux mémorables décisions des luthériens sur la coopération du libre arbitre. — Il faut maintenant considérer ce que disent les luthériens sur la coopération de la volonté avec la grâce , question si considérable dans nos controverses, qu'on ne lui peut refuser son attention.

Sur cela les luthériens disent deux choses, qui nous donneront beaucoup de lumière pour linir nos contestations. Je les vais proposer avec autant d'ordre et de netteté qu'il me sera possible; et je n'oublierai rien pour soulager l'esprit du lecteur, qui se pourrait trouver confondu dans la subtilité de ces questions.

XLIX. Doctrine des luthériens , que nous sommes sans action dans la conversion. — La première chose que font les luthériens pour expliquer la coopération de la volonté avec la grâce , est de distinguer le moment de la conversion d'avec ses suites ; et après avoir enseigné que la coopération de l'hornme n'a point lieu dans la conversion du pécheur, ils ajoutent que cette coopération doit seulement élre reconnue dans les bonnes couvres que nous faisons dans la suite'.

J'avoue qu'il est assez difficile de bien comprendre ce qu'ils veulent dire : car la coopération qu'ils excluent du moment de la conversion, est expliquée en cerlains endroits, d'une manière qui semble n'exclure (juc la coopération qui se fait par nos propres forces naturelles et de nous-mêmes, ainsi que parle saint Paul^. Si cela est, nous sommes d'accord : mais en même temps nous ne voyons pas quel besoin on avait de distinguer entre le moment de la conversion et toute sa suite; puisque dans toute la suite, non plus que dans le moment de la conversion , l'homme n'opère ni ne coopère que par la gr;\ce de Dieu.

Il n'y a donc rien de plus ridicule que de dire avec les luthériens, qu'au moment de la conversion l'homme n'agit pas daranta/je qu'une pierre ou de la boue'; puisqu'au moment de sa conversion on ne peut lùer qu'il ne commence à se repentir, à croire, à espérer, à aimer par une action véritable; ce qu'un tronc et une pierre ne peuvent faire.

El il est clair que l'homme qui se repent , qui

1. Coiic, p. 582, 673, 680, 681, 6S2. — 2. Pur/. 656, 662, 668, (ili, 618. 681 elseq. —3. Conc, p. 002. ' ' • •

croit et qui aime parfaitement, se repent, croit et aime avec, plus de force; mais non pas au fond d'une autre manière que lorsqu'il commence à se repentir, à croire et à aimer : de sorte qu'en l'un et l'autre état , si le Saint-Esprit opère , l'homnio coopère avec lui , et se soumet à la grâce par un acte de sa volonté.

L. Embarras et contradiclion de la doctrine luthérienne. — En elVet , il semble que les luthériens, en excluant la coopération du libre arbitre ne veulent exclure que celle qu'on voudrait attribuer à nos propres forces. « Lors, disent-ils', que Luther » assure que la volonté était purement passive, et » n'agissait en aucune sorte dans la conversion, son » intention n'était pas de dire qu'il ne s'excitât » dans notre âme aucun nouveau mouvement, et » qu'il ne s'y commençât aucune nouvelle opéra- » lion; mais seulement de faire entendre que » l'homme ne peut rien de lui-même, ni par ses » forces naturelles. »

C'était fort bien commencer : mais ce qui suit n'était pas de même. Car après avoir dit, ce qui est très-vrai, que « la conversion de l'homme est )) une opération et un don du Saint-Esprit, non- » seulement dans quelqu'une de ses parties, mais » en sa totalité, » ils concluent très-mal à propos que « le Saint-Esprit agit dans notre entendement. » dans notre coîur, et dans noire volonté , comme » dans un sujet qui souO're; l'honuBC demeurant » sans action, et ne faisant que souffrir. »

Cette mauvaise conclusion qu'on tire d'un principe véritable, l'ait voir qu'on ne s'entend pas; car il semble au fond que ce qu'on veut dire, c'est que l'homme ne peut rien de lui-même, et que la grâce le prévient en tout; ce qui encore une fois est incontestable. Mais il s'ensuit de ce principe que nous sommes sans action ; cette conséquence s'étend non-seulement au moment de la conversion, comme le prétendent les luthériens, mais encore, contre leur pensée, à toute la vie chrétienne; puisque nous ne pouvons non plus par nos propres forces, conserver la grâce que l'acquérir, et qu'en quelque état que nous soyons, elle nous prévient en tout.

LI. Conclusion. Que si l'on s'entend, il n'y a plus de dispute sur la coopération. — Je ne sais donc à qui en veulent les luthériens quand ils disent qu'il ne faut pas croire que Vhomme converti coopère au Saint-Esprit , comme deux chevaux concourent à traîner un chariot^ : car c'est là une vérité que personne ne leur dispute , puisque l'un de ces chevaux ne reçoit pas de l'autre la force qu'il a; au lieu que nous convenons que l'homme coopérant n'a point de force que le Saint-Esprit ne lui donne; et qu'il n'y a rien de plus véritable que ce que disent les lulhériens dans le même endroit , c|ue lorsqu'on coopère à la f/rdce, ce n'est point par ses propres forces naturelles , mais par ces forces nouvelles qui nous sont données parle Saint-Esprit. Ainsi , pour peu qu'on s'entende, je ne vois plus entre nous aucune ombre de dinii:ulté. Si lorsque les lulhériens enseignent que notre volonté n'agit pas au commencement de la conversion, ils veulent dire seulement que Dieu excite en nous de bons mouvements, qui se font en nous sans nous-mêmes:

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