‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 291 sur 545 · LIVRE IX. — DOCTRINE ET CARACTÈRE DE CALVIN · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — DOCTRINE ET CARACTÈRE DE CALVIN

l'esprit. — Jésus-Christ veut trouver en nous l'amour dont il est plein, lorsqu'il s'en approche. Quand il ne le trouve pas, l'union des corps n'en est pas moins réelle; mais au lieu d'être fructueuse elle est odieuse et oulrageuse à Jésus-Christ. Ceux qui viennent à son corps sans cette foi vive, sont la troupe qui lepresse; ceux qui ont cette foi, c'est la femme malade qui le touche'.

A la rigueur tous le touchent; mais ceux qui le touchent sans foi le pressent et l'importunent : ceux qui , non contents de le loucher, regardent cet attouchement de sa chair comme un gage de la vertu qui sort de lui sur ceux qui l'aiment, le touchent véritablement, parce qu'ils lui touchent égalemenl le corps et le cœur.

C'est ce qui fait la différence de ceux qui communient en discernant ou en ne discernant pas le corps du Seigneur; en recevant avec le corps et le sang la grâce qui les accompagne naturellement , ou en se rendant coupables de l'attentat sacrilège de les avoir profanés. Jésus-Christ par ce moyen exerce sur tous la toute-puissance qui lui est donnée dans le ciel et dans la terre, s'appliquant aux uns comme Sauveur, et aux autres comme Juge rigoureux.

XXXV. L'étal précis de la question posé par la doctrine précédente. — VoiLà ce qu'il faut rappeler du mystère de l'Eucharistie pour entendre ce que nous avons à dire; et il parait que l'élat de la question est de savoir d'un coté , si le don que Jésus- Christ nous fait de son corps et de son sang dans l'Eucharistie est un mystère comme les autres indépendant de la foi dans sa substance, et qui exige seulement la foi pour en proliler; ou si tout le mystère consiste dans l'union que nous avons par la seule foi avec Jésus-Christ, sans qu'il intervienne autre chose de sa part que des promesses spirituelles figurées dans le sacrement , et annoncées par sa parole. Par le premier de ces sentiments la présence réelle et substantielle est établie; par le second elle est niée , et Jésus-Christ ne nous est uni qu'en ligure dans le sacrement, et en esprit par la foi.

XXXVI. Calvin cherche à concilier Luther et Zicingle. — Nous avons vu que Luther, quelque dessein qu'il eut de rejeter la présence substantielle, en demeura si fort pénétré par les paroles de Notre Seigneur, qu'il ne put jamais s'en défaire. Nous avons vu que Zwingle et Œcolampade, rebutés de rimpénétrabie hauteur d'un mystère si élevé audessus des sens , ne purent jamais y entrer. Calvin pressé d'un côlô de l'impression de réalité, et de l'autre des difTicullés qui troublaient les sens, cherche une voie mitoyenne, dont il est assez dllFicile de concilier toutes les parties.

XXXVII. Combien Calvin parle fortement de la réalité. — Premièrement , il admet que nous participons réellement au vrai corps et au vrai sang de Jésus-Christ; et il le disait avec tant de force , que les luthériens croyaient presque qu'il était des leurs : car il répète cent et cent fois^ « que la vc- » rite nous doit être donnée avec les signes ; que » sous CES SIGNES uous recovous vraiment le corps

1. Marc, V, 30, 31; Luc, yiii. 45, 45. — 2. Inslit., lih. iv, c. 17, n. 17, etc.: Dilue expos. Adm. cont. Vestph. int. Opusc, fie.

» et le sang de Jésus-Christ; que la chair de Jésus- » Christ est distribuée dans ce sacrement; qu'elle » nous pénètre; que nous sommes participants non- » seulement de l'esprit de Jésus-Christ , mais encore » de sa chair; que nous en avons la propre sub- » slance , et que nous en sommes faits participants; » que Jésus-Christ s'unit à nous tout entier, et » pour cela qu'il s'y unit de corps et d'esprit; qu'il » ne faut point douter que nous ne recevions son » propre corps; et que s'il y a quelqu'un dans le » monde qui reconnaisse sincèrement celte vérité , » c'est lui. »

XXXVIII. Ll faut qu'on soit uni au corps de Jésus-Christ plus que par vertu et par pensée. — Il reconnaît bien dans la Cène la vertu du corps et du sang; mais il veut que la substance y soit jointe, et déclare que lorsqu'il, parle de la manière dont on reçoit Jésus-Christ dans la Cène, il n'entend point parler de la part qu'on y peut avoir à ses mérites, à sa vertu , à son e/ficace , au fruit de sa mort , à sa jmissance'. Calvin rejette toutes ces idées, et il se plaint des luthériens, qui, dit-il, en lui reprochant qu'il ne donnait part aux fidèles qu'aux mérites de Jésus-Christ, obscurcissent la communion cju'il veut qu'on ait avec lui. Il pousse cette pensée si avant , qu'il exclut même comme insutTisante toute l'union qu'on peut avoir avec Jésus-Christ, non-seulement par l'imagination, mais encore par la pensée, ou par la seule appréhension de l'esprit. « Nous som- » mes, dit-il-, unis à Jésus-Christ, non par fantai- » sie et par imagination, ni par la pensée ou la » seule appréhension de l'esprit, mais réellement » et en effet par une vraie et substantielle unité. »

XXXIX. Nouvel effet de la foi selon Calvin. — Il ne laisse pas de dire que nous y sommes unis seulement par la foi ; ce qui ne s'accorde guère avec ses autres expressions : mais c'est que, par une idée aussi bizarre qu'elle est nouvelle , il ne veut pas que ce qui nous est uni par la foi nous soit uni simplement par la pensée , comme si la foi était autre chose qu'une pensée ou une appréhension de notre esprit, divine à la vérité et surnaturelle, que le Père céleste peut inspirer seul, mais enfin toujours une pensée.

XL. Calvin veut la propre substance. — On ne sait ce que veulent dire toutes ces expressions de Calvin, si elles ne signifient que la chair de Jésus- Christ est en nous non-seulement par sa vertu, mais encore par elle-même et par sa propre substance; et ces fortes expressions ne se trouvent pas seulement dans les livres de Calvin , mais encore dans les Catéchismes et dans la Confession de foi qu'il donna à. ses disciples^; ce qui montre combien simplement il les faut entendre.

XLI. Il veut que nous recevions le corps et le sang de Jésus-Christ autrement que les anciens Hébreux ne le pouvaient faire. — Zwingle et Œcolampade avaient souvent objecté aux catholiques et aux luthériens , que nous recevions le corps et le sang de Jésus Christ, comme les anciens Hébreux les avaient reçus dans le désert : d'où il s'ensuivait que nous les recevons non pas en substance, puisque leur substance n'était pas alors, mais seulement en es-

1. Tr. de Cœnâ Domin., 1510, int. Opusc Inst. iv. xvi. 18, etc.; Dilue, expos. Opusc 8iU. —2. Brev. admon. de Cœnâ Domin. int. éd., p. 594. — 3. Diin. 51, 52, 53. Confess. xxxvi.

HISTOIRE DKS VARIATIONS.

prit. Mais Calvin ne soulïre pas ce raisonnement; el en avuiianl que nos pères ont reçu Jésus-Chrisl tlans le désert, il soutient qu'ils ne l'ont pas reeu comme nous; puisque nous avons maintenant « la » substance de sa chair, et que noire nianducalion )) est sulislanticUc : ce que celle des anciens ne » pouvait pas ôlrc '. »

XLII. A entendre naturellement les expressions de Calvin, on doit croire que la réception du corps et du sanij est indépendante de la foi. — Secondement, il enseigne que ce cûr|)s une l'ois offert pour nous, nous est donné dans la Cène pour nous certifier que nous acons part à son immolation'^, et à la reconciliation qu'elle nous apporte : ce qui, à parler naturellement, voudrait dire qu'il faut distinguer ce qu'il y a du côté de Dieu d'avec ce qu'il y a de notre côté , et que ce n'est pas notre loi qui nous rend Jésus-Chrisl présent dans l'Eucharislie; mais que Jésus-Chrisl présent d'ailleurs comme un sacré gage de l'amour divin, sert de soutien à noire foi. Car comme ([uand nous disons que le Fils de Dieu s'est fait honnnc pour nous cerlifier qu'il aimait notre nature , nous reconnaissons son incarnation comme indépendante de notre foi , el tout ensemble comme un moyen qui nous est donné pour la soutenir : ainsi enseigner que Jésus-Chrisl nous donne dans ce mystère son corps et son sang, pour nous certifier que nous avons part au sacrifice qu'il en a fait; à vrai dire, c'est reconnaître que ce corps el ce sang nous sont donnés, non parce que nous croyons , mais afin que notre foi excitée par un si digne présent, se tienne plus assurée de l'amour divin qui nous est certifié par un tel gage.

Par là donc il parait certain que le don du corps et du sang est indépendant de la foi dans le sacrement; el la doctrine de Calvin nous porte encore à celte pensée par un autre endroit.

XLIII. Que selon les expressions de Calvin le vrai corps doit être dans le sacrement. — Car il dit en troisième lieu, et il répèle souvent, que la sainte Cène « est composée de deux choses, ou, qu'il y a » deux choses dans ce sacrement, le pain matériel » cl le vin que nous voyons à l'œil , el Jésus-Christ » dont nos ànics sont intérieurement nourries^. »

Nous avons vu ces paroles dans l'accord de Wittemberg'' : Luther et les luthériens les avaient tirées d'un fameux passage de saint Irénée^, où il est dit que l'Eucharistie était composée d'une chose céleste et d'une chose terrestre; c'est-à-dire, comme ils l'expliquaient, tant de la substance du pain que de celle du corps. Les catholiques contestaient celle explication; et sans entrer ici dans cette dispute contre les luthériens, si celle explication leur semblait contraire à la transsubstantiation catholique , elle ruinait visiblement la ligure zwinglienne , el établissait du moins laconsubslanliation de Luther : car en disant qu'on trouve dans le sacrement, c'est-à-dire, dans le signe même, la chose terrestre avec la céleste, c'est-à-dire, selon le sens des lulliériens, le pain matériel avec le propre corps de Jésus-Christ , c'est mettre manifestcmcnl les deux substances ensemble; cl dire que le sacrement soit composé du pain qui est devant nos yeux, et de

1. //. PeT- conl. Vi-slph., p. 779. — 2, Cal. Dim. 52. — 3. Jnstit., lib. iv, 17, n. 11, M; Cutech. Dim. 53. — 4. Cidesiius, liv. iv, n. 23. — 5. Liti. iv. arfu. Kœrea., c. 34.

Jésus-Christ qui est au plus haut des cieux à la droite de son Père, ce serait une expression tout à l'ail extravagante. Il faut donc dire que les deux substances se trouvent en clïct dans le sacrement, et que le signe y est conjoint avec la chose.

XLIV. Autre expression de Calvin , que le corps est sous le signe du pain, comme le Saint-Espril sous la colombe. — C'est à quoi tend encore cette expression , que nous trouvons dans Calvin , « que » sous le signe du pain nous prenons le corps, et » sous le signe du vin nous prenons le sang dis- » linctemenl l'un de l'autre, afin que nous jouis- » sions de Jésus-Christ tout entier '. » Et ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est que Calvin dit que le corps de Jésus-Chrisl est sous le pain, comme le Saint-Esprit est sous la colombe^; ce qui marque nécessairement une présence substantielle, personne ne doutant que le Saint-Esprit ne fût subslanliellenienl présent sous la forme de la colombe, comme Dieu l'était toujours d'une façon particulière lors(|u'il apparaissait sous tiuelque ligure.

Les paroles dont il se sert sont précises : « Nous » ne prétendons pas, dit-iP, qu'on reçoive un corps )) symbolique, comme ce n'est pas un esprit sym- » bolique qui a paru dans le Baptême de Notre » Seigneur ; le Saint-Esprit fut alors vraiment et » substantiellement présent; mais il se rendit pré- » sent par un symbole visible , et il fut vu dans le » Baptême de Jésus-Chrisl , parce qu'il apparut y véritablement sous le symloole et sous la forme » extérieure de la colombe. »

Si le corps de Jésus-Christ nous est aussi présent sous le pain que le Saint-Esprit fut présent sous la forme de la colombe, je ne sais plus ce que l'on peut désirer pour une présence réelle et substantielle , el Calvin dit toutes ces choses dans un ouvrage où il se propose d'expliquer plus clairement que jamais, comme on reçoit Jésus-Christ; puisqu'il le dit après avoir longtemps disputé sur cette matière avec les luthériens, dans un livre qui a pour litre : Claire exposition de la manière dont on participe au corps de Notre Seigneur.

XLV. Autre expression de Calvin, qui fait Jéaus- Christ présent sous le pain, comme Dieu l'était dans l'arche. — ■ Dans ce même livre il dit encore que Jésus-Christ est présent dans le sacrement « comme Dieu était présent dans l'arche, où il se » rendait, dit-il, véritaidemenl présent, et non- » seulement en ligure, mais en propre substance. »

Ainsi quand on veut parler très-clairement et très-simplement de ce mystère, on emploie naturellement ces expressions qui mènent l'esprit à la présence réelle.

XLVI. Calvin dit qu'il ne dispute que de la manière , et qu'il met la chose autant que nous. — Et c'est pourquoi, en quatrième lieu Calvin dit, en cet endroit et partout ailleurs, qu'il ne dispute point de la chose, mais seulement de la manière. « Je ne dispute point , dit-il \ de la présence ni de » la manducalion substantielle, mais de la manière » de l'une el de l'autre. » Il répète cent et cent fois qu'il convient de la chose, cl ne dispute que de la façon. Tous ses disciples iiarlent de même, et en-

1. In&tit. IV, c. 17, «. IG, 17. —2. Dilue, exp. sanœ doct. Ojiusc, p. 839. —3. Idem, p. Sit. — 4. Dilue, exp. sanœ doct. et Opusc, p. 777 et seq. S3'J, 814, ,:tc.

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