DUCTRINE ET CARACTERE DE CALVIN
core à présent nos réformés se fâchent quand nous leur disons que le corps de Jésus-Christ , selon leur croyance, n'est pas aussi suljstantiellemenl avec eux , qu'il l'est avec nous selon la noire : ce qui montre que l'esprit du christianisme est de mettre Jésus-Christ dans l'Eucharistie aussi présent qu'il se peut, et que sa parole nous conduit naturellement à ce qu'il y a de plus substantiel.
XLVII. Calvin met une présence du corps ineffable et miraculeuse. — De là vient qu'en cinquième lieu Calvin met une présence tout à fait miraculeuse et divine. Il n'est pas comme les Suisses qui se fâchent quand on leur dit qu'il y a du miracle dans la Cène : lui au contraire se fâche quand on dit qu'il n'y en a point. Il ne cesse de répéter' que le mystère de l'Eucharistie passe les sens; que c'est un ouvrage incompréhensible de la puissance divine, et un secret impénétrable à l'esprit humain; que les paroles lui manquent pour exprimer ses pensées, et que ses pensées, quoique beaucoup au-dessus de ses expressions , n'égalent pas la hauteur de ce mystère inefTable : De sorte, dit-il, qu'il expérimente plutôt ce que c'est que cette union qu'il ne l'entend : ce qui montre qu'il en ressent ou qu'il croit en ressentir les effets , mais que la cause le passe. C'est aussi ce qui lui fait mettre dans la Confession de foi^, « que ce mystère surmonte en » sa hautesse la mesure de notre sens, et tout ordre H de nature; et que pour ce qu'il est céleste, il ne » peut être appréhendé (c'est-à-dire , compris) que » par foi. » Et s'efforçant d'expliquer dans le Catéchisme comment il se peut faire que Jésus-Christ notis fasse participants de sa propre substance , ru que son corps est au ciel, et nous siir la terre; il répond « que cela se fait par la vertu incompré- » hensible de son esprit, laquelle conjoint bien les » choses séparées par distance de lieu'. »
XLMII. Réflexion sur ces paroles de Calvin. — Un philosophe comprendrait bien que la vertu divine n'est pas bornée par les lieux ; les moins capables entendent comment on se peut unir par l'esprit et par la pensée à ce qu'il y a de plus éloigné, et Calvin nous menant par ces expressions à une union plus miraculeuse, ou il ne dit rien, ou il exclut l'union par la seule foi.
XLIX. Calcin admet une présence qui est propre et particulière à la Cène. — Aussi voyons-nous en sixième lieu qu'il met dans l'Eucharistie une participation qui ne se trouve ni au Baptême, ni dans la prédication; puisqu'il dit dans le Catéchisme « qu'en- » core que Jésus-Christ nous y soit vraiment coin- » muniqué , toutefois ce n'est qu'en partie et non » pleinement*; » ce qui montre qu'il nous est donné dans la Cène autrement que par la foi ; puisque la foi se trouvant aussi vive et aussi parfaite dans la prédication et dans le Baptême, il nous y serait donné aussi pleinement que dans l'Eucharistie.
L. Suite des expressions de Calvin. — Ce qu'il ajoute pour expliquer cette plénitude est encore plus fort; car c'est là qu'il dit ce qui a déjà été rapporté, que « Jésus-Christ lious donne son corps » et son sang pour nous certifier que nous en rece- » vous le fruit. » Voilà donc celte plénitude que nous recevons dans l'Eucharistie , et non au Baptême ou dans la prédication; d'où il s'ensuit que la
1. Instit. IV, 17,32 — 2. Art. 36. — 3. Sim. 53. — 4. Meni, 5-2.
seule foi ne nous donne pas le corps et le sang de Xotre Seigneur; mais que ce corps et ce sang nous étant donnés d'une manière spéciale dans l'Eucharistie, nous certifient, c'est-à-dire, nous donnent une foi certaine que nous avons part au sacrifice où ils ont été immolés.
LI. La communion des indignes, combien réelle, selon Calvin. — Enfin ce qui échappe à Calvin en parlant même des indignes, fait voir combien il faut croire dans ce sacrement une présence miraculeuse indépendante de la foi : car encore que ce qu'il inculque le plus soit que les indignes n'ayant pas la foi, Jésus-Christ est prêt à venir à eux, mais n'y vient pas en effet; néanmoins la force de la vérité lui fait dire, « qu'il est véritablement olTert et donné » à tous ceux qui sont assis à la sainte table, encore » qu'il ne soit reçu avecfruitque des seuls tidèles', » qui est la même façon de parler dont nous nous servons.
Ainsi , pour entendre la vérité du mystère que Jésus-Christ opère dans l'Eucharistie , il faut croire que son propre corps y est véritablement offert et donné, même aux indignes, et qu'il en est même reçu, quoiqu'il n'en soit pas reçu avec fruit : ce qui ne peut être vrai, s'il n'est vrai aussi que ce qu'on nous donne dans ce sacrement est le propre corps du Fils de Dieu indépendamment de la foi.
LU. Suite des expressions de Calvin sur la communion des iridignes. — Calvin le confirme encore en un autre endroit où il écrit ces mots : « C'est en » ceci que consiste l'intégrité du sacrement , que le » monde entier ne peut violer; que la chair et le » sang de Jésus-Christ sont donnés aussi véritable- » ment aux indignes qu'aux fidèles et aux élus-. » D'où il s'ensuit que ce qu'on leur donne est la chair et le sang du Fils de Dieu indépendamment de la foi; puisqu'il est certain, selon Calvin, qu'ils n'ont pas la foi , ou du moins qu'ils ne l'exercent pas en cet état.
Ainsi les catholiques ont raison de dire que ce qui fait que le don sacré que nous recevons dans l'Eucharistie est le corps et le sang de Jésus-Christ, ce n'est pas la foi que nous avons à la parole, mais la parole elle seule par son efficace toute-puissante ; de sorte que la foi n'ajoute rien à la vérité du corps et du sang; mais la foi fait seulement que ce corps et ce sang nous profitent ; et il n'y a rien de plus véritable que ce mot de saint Augustin, que l'Eucharistie n'est pas moins le corps de Notre Seigneur pour Judas que pour les autres apôtres^.
LUI. Comparaison de Calvin , qui appuie la vérité du corps reçu par les indignes. — La comparaison dont se sert Calvin dans le même lieu appuie encore plus la réalité : car après avoir dit du corps et du sang ce qu'on vient d'entendre, qu'ils ne sont pas moins donnés aux indignes qu'aux dignes, il ajoute qu'il en est comme « de la pluie qui tombant » sur un rocher s'écoule sans le pénétrer. Ainsi, » dit-iP, les impies repoussent la grâce de Dieu, et » l'empêchent de pénétrer au dedans d'eux-mêmes. » Remarquez qu'il parle ici du corps et du sang, qui par conséquent doivent être donnés aux indignes aussi réellement que la pluie tombe sur un rocher.
1. Inst. iv, 17, 10. Opusc. de Cœna Domini, 1510. — 2. In^lit., ibid., n, 33. — 3. Aug., Serm. xi de verh. Dom. nunc serm. Lxxi, n. 17; lom. t, col. 391. — 4. Instit-, lib. iv, c. 17, n. 33; //. Def. Opusc, p. 7S1.
HISTOIRE DES VARIATIONS
Quant à la substance de la pluie , elle ne tombe pas moins sur les rochers et sur les lieux stériles que sur ceux où elle fruclifie; et ainsi , selon celte comparaison , Jésus-Christ ne doit pas ôlre moins subslanlicllement présent aux endurcis qu'aux fidèles qui reçoivent son sacrement, quoiqu'il ne fructifie que dans les derniers. Le même Calvin nous dit encore avec saint Augustin , ([ue les indignes qui participent à son sacrement sont ces importuns gwi le pressent dans l'Evangile; et que les fidèles qui le reçoivent dignement sont la femme pieuse qui le loiichcK A ne regarder que le corps , tous le louchent également; mais on a raison de dire que ceux qui le louchent avec foi sont les seuls qui le touchent véritablement, parce que seuls ils le louchent avec fruit. Peut-on parler de cette sorte, sans reconnaître que Jésus-Christ est présent trèsréellement aux uns et aux autres, et que cette parole : Ceci est mon corps, a toujours infailliblement l'effet qu'elle énonce?
LIV. Calvin parle peu conséquemment. — Je sais bien qu'en disant des choses si fortes sur le corps donné aux impies aussi vcritahlemenl qu'aux saints, Calvin n'a pas laissé de distinguer enlre donner et recevoir, et qu'au même lieu où il dit que la chair de Jésus-Christ iHait aussi véritablement donnée aux indignes qu'aux élus , il dit aussi qu'elle n était reçue que des élus seuls- : mais il abuse des mots. Car s'il veut dire que Jésus-Christ n'est pas reçu par les indignes au même sens que saint Jean adit dans son Evangile : /( est venu chez soi, et les siejis ne l'ont pas reçu^, c'est-à-dire, ils n'y ont pas cru; il a raison. l\Iais comme ceux qui n'ont pas reçu Jésus-Christ de cette sorte n'ont pas empêché par leur infidélité qu'il ne soit aussi véritablement venu à eux qu'aux autres, ni que le Verbe fait chair pour habiter au milieu de nous'', eu égard à sa présence personnelle, n'ait été reçu vraiment au milieu du monde, je dis même au milieu du monde qui l'a méconnu et crucihé; ainsi pour parler conséquemment , il faut dire que celte parole : Ceci est mon corps, ne le rend pas moins présent aux indignes qui sont coupables de son corps et de son sang, qu'aux lidêles qui s'en approchent avec foi; et qu'ci regarder simplement la présence corporelle, il est reçu également des uns et des autres.
LV. Calmn explique comme nous cette parole : La ch.vir ne sert de rien. — Je remarquerai encore ici une parole de Calvin, qui nous meta couvert d'un reproche que lui et les siens ne cessent de nous faire. Coinliien de fois nous objeclenl-ils ces paroles de Notre Seigneur : La chair ne sert de rien'^? et cependant Calvin les explique ainsi : « La chair ne sert de rien toute seule; mais elle i sert avec l'esprit". » C'est justement ce que nous disons; el ce qu'on doit conclure de celle parole, ce n'est pas que Jésus-Christ ne nous donne la propre substance de sa chair indépendamment de notre foi ; car il la donne , selon Calvin môme , aux indignes; mais c'est qu'il ne sert de rien de recevoir sa chair, si on ne la reçoit avec son esprit.
Que si on ne reçoit pas toujours son esprit avec
1. Dilue, exp. Opusc, p. S-IS. — 2, Insiit., lib. iv, c. 17. w. .33. — 3. Joan., i. 11. — i- hU-m, M. — 5. Ibid., vi. 61. — 6. Dilue, exp. Opusc. 859.
sa chair, ce n'est pas qu'il n'y soit toujours ; car Jésus-Christ vient à nous plein d'esprit el de grâce ; mais c'est que pour recevoir l'esprit qu'il apporte , il lui faut ouvrir le nôtre iiar une foi vive.
LVI. Expression de Calvin, que les indignes ne reçoivent selon nous que le cadavre de Jésus-Christ. — Ce n'est donc pas un corps sans Ame, ou, comme parle Calvin, un cadavre que nous faisons recevoir aux indignes, quand ils reçoivent la sainte chair de Jésus-Christ sans en profiler; comme ce n'est pas un cadavre et un corps sans Ame et sans esprit que Jésus-Christ leur donne , selon Calvin même'. C'est déjà une vaine exagération d'appeler cadavre un corps qu'on sait être animé : car Jésus- Christ ressuscité ne meurt plus ; la vie est en lui , et non-seulement la vie qui fait vivre le corps , mais encore la vie qui fait vivre l'àme. Partout où Jésus-Christ vient, il y vient avec la grâce et la vie. Il portait avec lui et en lui toute sa vertu à l'égard de la troupe qui le pressait : mais cette vertu, ne sortit qu'en faveur de celle qui le loucha avec la foi. Ainsi quand Jésus-Christ se donne aux indignes, il vient à eux avec la même vertu et le même esprit qu'il déploie sur les fidèles; mais cet esprit el cette vertu n'agissent que sur ceux qui croient; et Calvin doit dire sur tous ces points les mômes choses que nous , s'il veut parler conséquemment.
LVII. Calvin affaiblit ses propres expressions. — Il est pourtant vrai qu'il ne le dit pas. Il esl vrai qu'encore qu'il dise que nous sommes participants de la propre substance du corps el du sang de Jésus-Christ, il veut que cette substance ne nous soit unie que par la foi ; et qu'au fond , malgré ces grands mois de propre substance , il n'a dessein de reconnaître dans l'Eucharistie qu'une présence de vertu.
Il est vrai aussi qu'après avoir dit que nous sommes participants de la propre substance de Jésus-Christ, il refuse de dire, qti'il soit réellement et substantiellement présent'-; comme si la participation n'était pas de même nature que la présence, et qu'on put jamais recevoir la propre substance d'une chose, quand elle n'est présente que par sa vertu.
LVIII. Il élude le miracle qu'il reconnait dans la Cène. — Il élude avec le même artifice ce grand miracle qu'il se sent obligé lui-même à reconnaître dans l'Eucharistie : c'était , disait-il , un secret incompréhensible; c'était une merveille qui passait les sens, el tout le raisonnement humain. Et quel est ce secret et cette merveille? Calvin croit l'avoir exposé , quand il dit ces mots : « Est-ce la raison » qui nous apprend que l'àme, qui est immortelle » el spirituelle par sa créalion , soit vivifiée par la » rliair de Jésus-Christ , el qu'il coule du ciel en » terre une vertu si puissante^? » Mais il nous donne le change, et se le donne à lui-même. La merveille particulière que les saints Pères , et après eux tous les chrétiens , ont crue dans l'Eucharistie, ne regarde pas précisément la vertu que l'incarnation met dans la chair du Fils de Dieu. Cette merveille consiste à savoir comment se vérifie celle parole : Ceci est mon corps, lorsqu'il ne paraît à nos yeux que du simple pain; et comment un même
1. Insl., IV, XVII, n. .33. Ep. ad Mari. Schal.. p. 247. —2. II. Defens. Opusc, p. 775. — 3. Dilux. exp, Opusc., p. 845.