‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 302 sur 545 · DOCTRINE ET CARACTÈRE DE CALVIN · texte numérisé non relu

DOCTRINE ET CARACTÈRE DE CALVIN

des défenseurs aussi zélés de la présence réelle que le sont les luthériens. A les entendre parler, on pourrait douter s'il reste quelque dispute entre la doctrine luthérienne et la leur : « s'il reste encore , )) disent-ils, quelque dispute , elle ne regarde pas la » chose rnèine, mais la manière de la présence, » de sorte que la présence qu'ils reconnaissent dans la Cène doit être dans le Tond aussi réelle et aussi substantielle, que celle qu'y reconnaissent les luthériens.

Et en effet, dans la suite où ils traitent de la manière de cette présence, ils ne rejettent dans cette manière que ce qu'y rejettent les luthériens : ils rejettent la manière de s'unir à nous naturelle ou locale; et personne ne dit que Jésus-Christ nous soit uni à la manière ordinaire et naturelle, ni qu'il soit dans le sacrement ou dans ses hdôles comme les corps sont dans leur lieu; car il y est cerlainement d'une manière plus haute. Ils rejettent l'epaiichement de la nature humaine de Jésus-Chrisl , c'est-à-dire , l'ubiquité que quelques luthériens rejetaient aussi, et qui n'avait pas encore si hautement gagné le dessus. Ils rejettent un grossier mélange de la substance de Jésus-Christ avec la 7iôlre , que personne n'admettait; car il n'y a rien de moins grobsier, ni de plus éloigné des mélanges vulgaires que l'union du corps de Notre Seigneur avec les nôtres, que les luthériens reconnaissent aussi bien que les catholiques. Mais ce qu'ils rejettent sur toutes choses, c'est cette grossière et diabolique transsubstantiation, sans dire aucun mot de la consubstantiation luthérienne, qu'ils ne trouvaient en leur cœur, comme nous verrons, guère moins diabolique, ni moins charnelle. Mais il était bon de n'en point parler, de peur de choquer les luthériens dont on implorait le secours. Et enfin ils concluent tout court, en disant que la présence qu'ils reconnaissent se fait d'une manière spirituelle, qui est appuyée sur la vertu incompréhensible du Saint-Esprit : paroles que les luthériens employaient eux-mêmes aussi bien que les calholi- ([ucs, pour exclure, avec la présence en figure, même la présence en vertu qui n'a rien de miraculeux ni d'incompréhensible.

LXXXVIII. Autre Confession de foi des prisonniers, pour être envoyée aux protestants. — Telle fut la Confession de foi que les calvinistes de France envoyèrent aux prolestants d'Allemagne. Ceux qu'on tenait en prison en France pour la religion y joignirent leur déclaration particulière, où ils reçoivcnl expressément la Confession d'Augsbourg en tous ses articles, à la réserve de celui de l'Eucharistie; en ajoutant toutefois, ce qui n'était pas moins fort que la Confession d'Augsbourg, que la Cène n'est pas un signe de Jésus-Christ absent; et se tournant aussitôt contre les papistes, et leur changement de substance, et leur adoration; toujours sans dire aucun mot contre la doctrine particulière du luthéranisme.

C'est ce qui fit que les luthériens, de l'avis commun de tous leurs théologiens, jugèrent la déclaration envoyée de France conforme en tout point à la Confession d'Augsbourg, malgré ce qu'on y disait sur l'article X, parce qu'au fond on en disait plus sur la présence réelle que n'avait fait cet article.

L'article d'Augsbourg disait, « qu'avec le pain et

» le vin le corps et le sang étaient vraiment présents » et vraiment distribués à ceux qui prenaient la » Cène. » Ceux-ci disent « que la propre chair et » la propre substance de Jésus-Christ est vraiment » présente et vraiment donnée avec les symboles, » et sous les espèces visibles, » et le reste non moins précis, que nous avons rapporté; de sorte que si on demande lesquels expriment le plus fortement la présence substantielle ou des luthériens qui la croient, ou des calvinistes qui ne la croient pas , il se trouvera que c'est les derniers.

LXXXIX. Tous les articles de la Confession d'Augsbourg sont avoués par les calvinistes. — Pour ce qui était des autres articles de la Confession d'Augsbourg, ils demeuraient établis par l'exception du seul article de la Cène , c'est-à-dire, que les calvinistes, môme ceux qu'on détenait en prison pour leur religion , professaient contre leur croyance la nécessité du Raptèine , l'amissibilité de la justice, l'incertitude de la prédestination, le mérite des bonnes oeuvres, et la prière pour les morts; tous points que nous avons lus en termes formels dans la Confession d'Augsbourg : et voilà de quelle manière les martyrs delà nouvelle Réforme détruisaient par leurs équivoques, ou par un exprès désaveu, la foi pour laquelle ils mouraient.

XC. Réflexions sur ces trois Confessions de foi. — Ainsi nous avons vu clairement trois langages difl'érents de nos calvinistes en trois dilférentes Confessions de foi. Par celle qu'ils firent pour euxmêmes, ils songèrent apparemment à se satisfaire : ils en étaient quelque chose pour contenter les zwingliens; et ils savaient y ajouter dans le besoin ce qui pouvait leur rendre les luthériens plus favorables.

XCI. Le colloque de Poissy : comment entrepris. Calvin n'y tient point , et laisse cette a/faire à Bèze (1561). — Nous allons maintenant entendre les calvinistes s'expliquer, non plus entre eux, ni avec les zwingliens ou les lulhériens , mais avec les catholiques. Ce fut en 1561 durant la minorité de Charles IX, au fameux colloque de Poissy, où par l'ordre de la reine Catherine de Médicis sa mère et régente du royaume, les prélats furent assemblés pour conférer avec les ministres, et réformer les abus qui donnaient prétexte à l'hérésie'. Comme on s'ennuyait en France des longues remises du concile général si souvent promis par les papes, et des fréquentes interruptions de celui qu'ils avaient enfin commencé à Trente; la reine, abusée par quelques prélats d'une doctrine suspecte, dont le chancelier de l'Hôpital, très-zélé pour l'Etat et grand personnage , appuyait l'avis, crut trop aisément que dans une commotion si universelle elle pourrait pourvoir en particulier au royaume de France, sans l'autorité du Saint-Siège et du concile. (Jn lui fit entendre qu'une conférence concilierait les esprits , et que les disputes qui les partageaient seraient plus sûrement terminées par un accord, que par une décision dont l'un des partis serait toujours mécontent. Le cardinal Charles de Lorraine, archevêque de Reims, qui, ayant tout gouverné sous François II avec François, duc de Guise, son frère, s'était toujours conservé une grande considération, grand génie,

1. Hosp. adan. 1561; Bez., Hist. ecrl., liv. iv; La Poplin. , l. vu; T/iuan,,Hl>. xx.viii.

inSTOIIilî DKS VARIATIONS.

grand liuuuuo d'Etal, d'une vive cl agréable éluqucrice, savant raûme pour un homme de saqualilé el de ses emplois, espéra de se signaler dans le public, el loul ensemble de plaire à la Cour en entrant dans le dessein de la reine. C'est ce qui Ql enlreprcndre celle assemblée de Poissy. Les calvinistes y députèrent ce qu'ils avaient de plus habile, ;\ la réserve de Calvin (|u'onno voulut pas montrer; soit qu'on craignit d'exposer à la haine puitlique le chef d'un i)arli si odieux; soit qu'il crût (jue son honneur fût mieux conservé en envoyant ses disciples, el conduisant secrètement l'assemblée de Genève où il dominait, que s'il se fût commis lui-môrao. Il est vrai aussi que par la faiblesse de sa santé, cl la violence de son humeur cmporlôe, il était moins propre à se soutenir dans une conférence, que Théodore de Bcze , d'une constilulion plus robuste , et plus niaitrc de lui-même. Ce fui donc Bèze qui parut le plus, ou pour mieux dire, qui parut seul dans celle assemblée. Il était regarde comme le principal disciple el l'intime confident de Calvin, qui l'avait choisi pour être coopérateur de son ministère et de ses travaux dans Genève, oii sa Réforme semblait avoir fait son principal établissement. Calvin lui envoyait ses instructions; el Bèze lui rendait compte de loul, comme il parait par les lettres de l'un l't de l'autre.

XCII. Matières traitées dans le colloque et son ouverture. — On ne traita proprement dans celte assemblée que de deux points de doctrine, dont l'un fut celui de l'Eglise, el l'autre fut celui de la Cène. C'était là que l'on mettait le nœud de l'alTaire; parce que l'article de l'Eglise était regardé par les catholiques comme un principe général, qui renversait [>ar le fondement toutes les Eglises nouvelles; el que, parmi les articles particuliers dont on disputait, aucun ne paraissait plus essentiel que celui de la Cône. Le cardinal de Lorraine pressait l'ouverture du collocpie, bien que le gros des prélats, et surtout le cardinal de Tournon, archevêque de Lyon, qui les présidait comme plus ancien cardinal , y eussent une extrême répugnance. Ils craignaient avec raison que les subtilités des ministres, leur dangereuse éloquence, avec un air de piété dont les hérétiques les plus pervers ne sont jamais dépourvus, cl plus que loul cela, le charme de la nouveauté n'imposAl aux courtisans devant lesquels on devait parler, et surtout au roi et à la reine susceptibles , l'un par son bas âge, et l'autre par sa naturelle curiosité , de toutes sortes d'impressions , et même par la malheureuse disposition du genre humain, et par le génie qui régnait alors dans la Cour, plus encore des mauvaises que des bonnes. Mais le cardinal de Lorraine, aidé de Mouline, évêque de Valence, l'emporta; et le colloque fut commencé.

X(;ill. Ilaratifjue du cardinal de Lorraine : Confession de fui des Calvinistes présentée au roi dans l'assemblée, lièze parle el s'explique plus qu'il ne veut sur l'absence de Jésus-Christ dans la Cène. — Je n'ai pas bi^soin de raconter ni l'admirable harangue du cardinal de Lorraine, et l'applaudissement qu'elle mérita, ni aussi celui que s'attira Bèze, orateur de profession, en oITrant de répondre surli'-cliainp au discours médité du cardinal : mais il importe de se souvenir que ce fut dans cette auguste

assemblée que les ministres présentèrent publii|uement au roi, au nom de toutes leurs Eglises, leur commune Confession de foi dressée sous Henri II dans leur premier synode tenu à Paris', comme nous l'avons déjà dit. Bcze, qui la présenta, en (il en môme temps la défense par un long discours , où, malgré toute son adresse, il tomba dans un grand inconvénient. Lui qui, quelques j(jurs auparavant, accuse par le cardinal de Lorraine en présence de la reine Catherine el de toute la Cour, d'avoir écrit dans un de ses livres que Jésus-Christ n'étail pas plus dans la Cône que dans la boue , non marjis in Cœnâ quàm in cœno-, avait rejeté celle proposition comme impie et comme délestée de tout le parti, avança l'équivalente au colloque même devant toute la France : car étant tombé sur la Cène, il dit dans la chaleur du discours, qu'eu égard au lieu et à la présence de Jésus-Christ considéré selon sa nature humaine, son corps était autant éloigné de la Gène, que les plus hauts cieux le sont de la terre. A ces mots toute l'assemblée frémit'. On se ressouvint de l'horreur avec laquelle il avait parlé de la proposition qui excluait Jésus- Chrisl de la Cène comme de la boue. Mainlenant il y retombait, sans que personne l'en pressât. Le murmure qu'on entendit de toutes paris fit voir combien on était frappé d'une nouveauté si étrange. Bèze lui-même étonné d'en avoir tant dit, ne cessa depuis de fatiguer la reine, en donnant requêtes sur requêtes pour obtenir la liberté de s'expliquer, à cause que pressé par le temps il n'avait pas eu le loisir de bien faire entendre sa pensée devant le roi. Mais il ne fallait point tant de paroles pour expliquer ce qu'on croyait. Aussi pouvons-nous bien dire que la peine de Bèze n'était pas de ne s'être pas assez expliqué; au contraire, ce qui lui causa el à tous les siens une si visible inquiétude, c'est que découvrant en termes précis le fond de la croyance du parti sur l'absence réelle de Jésus- Christ , il n'avait que trop fait paraître que ces grands mots de substance, cl les autres, dont ils se servaient pour conserver quelque idée de réalité, n'étaient que des illusions.

XCIV. Autre explication de l'article de la Cène pleine de paroles confrises. — Des harangues on passa bientôt aux conférences particulières, principalement sur la Cène, où l'évéquo de Valence et Duval, évoque de Sécz, à qui une demi-érudition, pour ne point encore parler des autres motifs, donnaient une pente sccrcte vers le calvinisme, ne songeaient non plus que les ministres qu'à trouver quelque formulaire ambigu, où, sans entrer dans le fond , on contentât en quelque façon les uns et les autres.

Les fortes expressions que nous avons vues dans la Confession de foi qui fut alors présentée, étaient assez |)roi)res à ce jeu : mais les ministres ne laissèrent pas d'y ajouter des choses qu'il ne faut pas oublier. C'est ce qui parait surprenant : car comme ils devaient avoir fait leur dernier elfort pour bien expli(iu(!r leur doctrine dans leur Confession de foi (pi'ils venaient de présentera une assemblée si solennelle, il semble qu'interrogés sur huir croyance, ils n'avaient qu'à se rapporter à ce qu'ils en avaient

1. Hist. ceci, de Bez., liv. iv, p. 520. —2. E/tist. liez, ad Ciilv inler t-p. Calv., p. 330. — 3. Tliuan., xxviii, 48.

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