‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 303 sur 545 · LIVRE IX. — DOCTRINE ET CARACTERE DE CALVIN · texte numérisé non relu

LIVRE IX. — DOCTRINE ET CARACTERE DE CALVIN

dit clans un acle si autlienlique : mais ils ne le firent pas; et voici comme ils iiroposcrcnt leur doctrine d'un commun consentement. « Nous confes- » sons la présence du corps et du sang de Jcsus- » Christ en sa sainte Cène, où il nous donne » véritablement la substance de son corps et de son » sang par l'opération du Saint-Esprit; et que nous » recevons et mangeons spirituellement et par foi » ce même vrai corps qui a été immolé pour nous, » pour être os de ses os et chair de sa chair, et » pour être vivifiés, et en recevoir tout ce qui est » utile à noire salut : et parce que la foi appuyée » sur la promesse de Dieu rend présentes les choses » reçues, et qu'elle prend réellement et de fait le » vrai corps naturel de Notre Seigneur par la vertu » du Saint-Esprit, en ce sens nous croyons et recon- » naissons la présence du propre corps et du propre » sang de Jésus-Christ dans la Cène. » Voilà toujours ces grandes phrases, ces pompeuses expressions, et ces longs discours pour ne rien dire. Mais avec toutes ces paroles ils ne crurent pas s'être encore assez expliqués; et bientôt après ils ajoutèrent « que la distance des lieux ne peut empocher que » nous ne participions au corps et au sang de Jésus- » Christ; puisque la Cène de Notre Seigneur est » une chose céleste; et qu'encore que nous rece- » vions sur la terre par nos bouches le pain et le i> vin comme les vrais signes du corps et du sang , » nos finies , qui en sont nourries , enlevées au » ciel par la foi et l'efficace du Sainl-Esprit, jouis- » sent du corps présent et du sang de Jésus-Christ; » et qu'ainsi le corps et le sang sont vraiment 1) unis au pain et au vin; mais d'une manière sa- » cramentelle, c'est-à-dire, non selon le lieu ou la » naturelle position des corps , mais en tant qu'ils » signifient efficacement que Dieu donne ce corps et » ce sang à ceux qui participent fidèlement aux » signes mêmes , et qu'ils les reçoivent vraiment » par la foi. » Que de paroles pour dire que les signes du corps et du sang reçus avec foi nous unissent par cette foi inspirée de Dieu au corps et au sang qui sont au ciel ! Il n'en fallait pas davantage pour s'expliquer nettement; et cette jouissance substantielle du corps vraiment et réellement présent, et les autres termes semblables ne servent qu'à entretenir des idées confuses, au lieu de les démêler, comme on est obligé de faire dans une explication de la foi. Mais dans cette simplicité que nous demandons, les chrétiens n'eussent pas trouvé ce qu'ils désiraient , c'est-à-dire , la vraie présence de Jésus-Christ en ses deux natures ; et privés de cette présence ils auraient ressenti, pour ainsi parler, un certain vide, qu'au défaut de la chose môme les ministres tâchaient de remplir par cette multiplicité de grandes paroles et par leur son magnifique.

XCV. Réjlexions des catholiques sur ces discours vagues et pompeux. — Les catholiques n'entendaient rien dans ce prodigieux langage; et ils sentirent seulement qu'on avait voulu suppléer par toutes ces phrases à ce que Bèze avait laissé de trop vide et de trop creux dans la Cène des calvinistes. Tonte la force était dans ces paroles : La foi rend présentes les choses promises. Mais ce discours parut bien vague aux catholiques. Par ce moyen , disaientils, et le jugement , et la résurrection générale, et

la gloire des bienheureux , aussi bien que le feu des damnés, nous seront autant présents que le corps de Jésus-Christ nous l'est dans la Cène; et si cette présence par foi nous fait recevoir la substance même des choses , rien n'empêche que les âmes saintes qui sont dans le ciel ne reçoivent dès à présent et avant la résurrection générale la propre substance de leur corps, aussi véritablement qu'on nous veut faire recevoir ici par la seule foi la propre substance du corps de Jésus-Christ. Car si la foi rend les choses si véritablement présentes qu'on en possède par ce moyen la substance, combien plus la vision bienheureuse I Mais à quoi sert cet enlèvement de nos âmes dans le ciel par la foi, pour nous unir la propre subslance du corps et du sang? Un enlèvement moral et par affection fait-il de semblables unions? Quelle substance ne pouvons-nous pas embrasser de cette sorte? (Ju'oiière ici l'efficace du Saint-Esprit? Le Saint-Esprit inspire la foi; mais la foi ainsi inspirée, quelque forte qu'elle soit, ne s'unit pas plus à la subslance des choses , que les autres pensées et les autres affections de l'esprit. Que veulent dire aussi ces paroles vagues, que nous recevons de Jésus-Christ ce qui nous est utile, sans déclarer ce que c'est? Si ces mots de Notre Seigneur, La chair ne sert de rien , s'entendent, selon les ministres , de la vraie chair de Jésus-Christ considérée selon la suljstance, pourquoi tant vanter ensuite ce qu'on prétend qui ne sert de rien ? Et quelle nécessité de tant prêcher la substance de la chair et du sang si réellement reçue? Que ne rejeltet-on donc, concluaient les catholiques, tous ces vains discours? et du moins, en expliquant la foi, que n'ernploie-t-on, sans tant raffiner, les termes propres?

XCVI. Sentiment de Pierre Martyr sur les équivoques des autres ministres. — Pierre Martyr, Florentin, un des plus célèbres ministres qui fut dans cette assemblée, en était d'avis, et déclara souvent que pour lui il n'entendait pas ce mot de substance ; mais pour ne point choquer Calvin et les siens, il l'expliquait le mieux qu'il le pouvait.

XGVII. Ce que le docteur Despense ajouta aux expressions des ministres, pour les rendre plus recevables. — Claude Despense , docteur de Paris , homme de bon sens, et docte pour un temps où les matières n'étaient point encore autant éclaircies et approfondies qu'elles l'ont été depuis par tant de disputes, fut mis au nombre de ceux qui devaient travailler avec les ministres à la conciliation de l'article de la Cène. On le jugea propre à ce dessein, parce qu'il était sincère et d'un esprit doux : mais avec toute sa douceur il ne put souffrir la doctrine des calvinistes, ne trouvant pas supportable qu'ils fissent dépendre l'œuvre de Dieu, c'est-à-dire, la présence du corps de Jésus-Christ, non de la parole et de la promesse de celui qui le donnait, mais de la foi de ceux qui devaient le recevoir : ainsi il improuva leur article dés la première proposition, et avant toutes les additions qu'ils y firent depuis. De son côté, pour rendre notre communion avec la substance du corps indépendante de la foi des hommes, et uniquement attachée à l'efficace et à l'opération de la parole de Dieu, en laissant passer les premiers mots jusqu'à ceux où les ministres disaient, que la foi rendait les choses présentes , il

HISTUIHK DKS VA li 1 ATIONS.

mil CCS mois à la place : « El parce que la parole et ï) la promesse de Dieu rend présentes les choses » promises, cl que par l'ellicacc de cette parole » nous recevons réellement et de fait le vrai corps » naturel de Noire Seigneur; en ce sens nous con- » fessons et nous recomiaissons dans la Cène la » présence de son propre corps et de son propre » sang. » Ainsi il reconnaissait une présence réelle et sulislanlielle indépumianle de la loi, et en vertu des seules [larolcs de Noire Seigneur; par où il crut déleriuiner le sens ambigu et vague des termes dont les minisires se servaient.

XGVIII. Décisions des prélats, qui expliquent très-simplement et en très-peu de paroles toute la doctrine catholique. — Les prélats n'approuvèrent rien de tout cela, et de l'avis des docteurs qu'ils avaient amenés avec eux, ils déclarèrent l'article des ministres hérétique, captieux et insullisant : hérétique, parce qu'il niait la présence subslantielle et proiM'einent dite; ca|)tieux, parce qu'en la niani il semblait la vouloir admellre; insulTisant, parce qu'il taisait et dissiumlait le ministère des prêtres, la force des paroles sacramenlales, et le changement de substance qui en était l'ellel naturel'. Ils opposèrent de leur coté aux ministres une déclaration de leur foi aussi ideine et aussi précise, que celle des calvinistes avait été imparfaite et enveloppée. Bèze la rapporte en ces termes- : « Nous croyons et con- » fessons qu'au saint Sacrement de l'aulel le vrai » corps et le sang de Jésus-Christ est réellement et » transsubstantiellement sous les espèces du pain » et du vin , par la vertu et puissance de la divine » parole prononcée par le prêtre, seul ministre or- » donné à cet elTet, selon l'institution et comman- » dément de Notre Seigneur Jésus-Christ. » Il n'y a rien là d'équivoque ni de captieux; et Bèze demeure d'accord que c'est tout ce qu'on put « arracher » alors du clergé pour apaiser les troubles de la » religion; s'élanl les prélats rendus juges , au lieu » de conférenls amiables. » Je ne veux que ce témoignage de Bèze pour montrer que les évoques firent leur devoir en expliquant nettement leur foi , en évitant les grandes paroles qui imposent aux hommes par leur son sans signilier rien de précis, et en refusant d'entrer dans aucune composition sur ce qui regarde la foi. Une telle simplicité n'accommoda pas les ministres; et ainsi une si grande assemblée se sépara sans rien avancer. Dieu confondit la politique et l'orgueil de ceux qui crurent par leur éloquence, par de petites adresses, et de faibles ménagements, éteindre un tel feu dans la première vigueur de l'embrasement.

X(JLX. Vain discours de l'cDcque de Valrjice sur la réformation des mœurs. — La réformalion de la discipline ne réussit guère mieux : on lit do belles proposilions et de beaux discours dont on ne vit que peu d'eiïet. L'évèque de V'alcnce discourut admirabl(!inent à son ordinaire contre les abus et sur les obligalions des évoques, princi|ialenient sur celle de la résidence qu'il gardait muins (pie personne. Eu réconi|K'nse il ne dit mot de l'exacte observation du célibal, que les Pères ont toujours proposé comme le plus bel ornement de l'ordre ecclésiastique. Il n'avait pas craint de la violer mal-

1. Bèze. Hitt. eccl., liv. iv, j). ÛU, 612, 813, 814; La Poplin., liv. vil. -- 2. Idem.

gré les canons par un mariage secret; et d'ailleurs un historien proleslant, qui ne laisse pas de lui donner tous les caractères d'un grand homme', nous a fait voir ses emporlements, son avarice, et les désordres de sa vie, (]ui éclalèrent jusiiu'en Irlande de la manière du monde la plus scandaleuse. Il ne laissait pas de tonner contre les vices, et sut faire voir qu'il était du nombre de ces merveilleux réformateurs toujours prêts à tout corriger et à tout reprendre, [lourvu t|u'on ne touche pas à leurs inclinations corrompues.

C. On propose aux calvinistes l'article X de la Confession cl' Augsbourg , et ils refusent de le signer. — Pour ce qui est des Calvinisles, ils regardèrent comme un triomphe qu'on les eût seulement ouïs dans une telle assemblée. Mais ce triomphe imaginaire fut court. Le cardinal de Lorraine dès longtemps avait médité en lui-même de leur proposer la signature de l'article X de la Confession d'Augsbourg : s'ils le signaient, c'était embrasser la réalilé, que tous ceux de la Confession d'Augsbourg défenilaient avec tant de zèle : et refuser cette signature, c'était dans un point essentiel condamner Luther et les siens, constamment les premiers auteurs de la nouvelle Béformalion et son principal appui. Pour mieux faire éclaler aux yeux de toute la France la division de tous ces réformateurs, le cardinal avait pris de loin des mesures avec les luthériens d'Allemagne, afin qu'on lui envoyât trois ou quatre de leurs principaux docteurs, qui paraissant à Poissy, sous prétexle de concilier tout d'un coup tous les différends, y combattraient les calvinistes. Ainsi on aurait vu ces nouveaux docteurs qui tous donnaient l'Ecriture pour si claire, se presser mutuellement par son autorité sans jamais pouvoir convenir de rien. Les docteurs luthériens vinrent trop tard; mais le cardinal ne laissa pas de faire sa proiiosition. Bèze et les siens, résolus de ne point souscrire au X" article qu'on leur proposait , crurent s'échapper en demandant de leur cOlé aux catholiques s'ils voulaient souscrire le reste; qu'ainsi tout serait d'accord , à la réserve du seul article de la Cène ; subtile, mais vaine défaite. Car les calholiques au fond n'avaient h se soucier en aucune sorte de l'autorité de Luther ni de la Confession d'Augsbourg ou de ses défenseurs; et c'était aux calvinisles à les ménager, de peur de porter la condamnation jusqu'à l'origine de la Béforme-. Quoi qu'il en soit, le cardinal n'en tira rien davantage, et content d'avoir fait paraître à toute la France que ce parti de réformateurs, qui paraissait au dehors si redoutable, était si faible au dedans par ses divisions, il laissa séparer l'assemblée. Mais Antoine de Bourbon, roi de Navarre et premier prince du sang, jusqu'alors assez favorable au nouveau [jarti qu'il ne coimaissail que sous le nom de Luther, s'en désabusa; et au lieu de la piété qu'il y croyait auparavant, il commença dès lors à n'y reconnaître (pi'uii zèle amer et un lu'odigieux enlêtenienl.

CI. La Confession d'Augsbourg reçue par les cahinistes dans tous les autres points ; mais seulement par politique. — Au reste ce ne fut jias un petit avantage pour la bonne cause d'avoir obligé

1. Voyez ci-dessus, liv. vu, )!. 7. — 2. Ep. Bez. ad Calv. inier C<tlv. ep., p. 3-).'<, 317.

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