LIVRE X
cure que les députés de cette Eglise l'aient autorisée, comme nous verrons', dans le synode de Dordrecht. XXIV. Commencement des troubles de France par la faveur d'Elisabeth. Changement de la doctrine des calvinistes — La reine Elisabeth favorisait secrètement la disposition que ceux de France avaient à la révolte- ; ils se déclarèrent à peu prés dans le même temps que la Réformation anglicane prit sa forme sous celte reine. Après environ trente ans, nos réformés se lassèrent de tirer leur gloire de leur soulTrance : leur patience n'alla pas plus loin. Ils cessèrent aussi d'exagérer à nos rois leur soumission. Cette soumission ne dura qu'autant que les rois furent en état de les contenir. Sous les forts règnes de François I"'' et de Henri II, ils furent à la vérité fort soumis, et ne firent aucun semblant de vouloir prendre les armes. Le règne aussi faible que court de François II leur donna de l'audace : ce feu longtemps caché éclata enfin dans la conjuration d'Amboise. Cependant il restait encore assez de force dans le gouvernement pour éteindre la fiarame naissante : mais durant la minorité de Charles IX, et sous la régence d'une reine dont toute la politique n'allait qu'à se maintenir par de dangereux ménagements , la révolte parut tout entière , et l'embrasement fut universel par toute la France. Le détail des intrigues et des guerres ne me regarde pas, et je n'aurais même point parlé de ces mouvements, si, contre toutes les déclarations et protestations précédentes, ils n'avaient produit dans la Réforme celte nouvelle doctrine, qu'il est permis de prendre les armes contre son prince et sa patrie pour la cause de la religion.
XXV. Les calvinistes prirent les armes par maxime de religion. — On avait bien prévu que les nouveaux réformés ne tarderaient pas à en venir à de semblables attentats. Pour ne point rappeler ici les guerres des Albigeois , les séditions des Vicléfistes en Angleterre, et les fureurs des Taboriles en Rohème , on n'avait que trop vu à quoi avaient abouti toutes les belles protestations des luthériens en Allemagne. Les ligues et les guerres au commencement délestées . aussitôt que les protestants se sentirent, devinrent permises; et Luther ajouta cet article à son évangile. Les ministres des Vaudois avaient encore tout nouvellement enseigné cette doctrine; et la guerre fut entreprise dans les Vallées contre les ducs de Savoie qui en étaient les souverains'. Les nouveaux réformés de France ne tardèrent pas à suivre ces exemples , et on ne peut pas douter qu'ils n'y aient été engagés par leurs docteurs.
XXV'I. Bèze avoue que la conjuration d'Amboise fut entreprise par maxime de conscience (1560). — Pour la conjuration d'Amboise, tous les historiens le témoignent , et Rèze même en est d'accord dans son Histoire ecclésiastique. Ce fut sur l'avis des docteurs, que le prince de Condé se crut innocent, ou lit semblant de le croire, quoiqu'un si grand allentat eut été entrepris sous ses ordres. On résolut dans le parti, de lui fournir hommes et argent, alin que la force lui demeurât : de sorte qu'il ne s'agissait de rien moins, après l'enlèvement violent des deux Guises dans le propre château d'Amboise
1. LiK. XIV. — 2. Burn., liv. m, p. 559, 617. — 3. Thuan. xxvii. 1560, i. \i,p. 17; La Popliii., l. vu, p. 216, 255.
lib.
OÙ le roi était, que d'allumer dès lors dans tout le royaume le feu de la guerre civile'. Tout le gros de la Réforme entra dans ce dessein, et la province de Xaintonge est louée par Bèze en cette occasion , d'avoir fait son devoir comme les autres-. Le même Bèze témoigne un regret exlréme de ce qu'une si juste entreprise a manqué, et en attribue le mauvais succès à la déloyauté de quelques-uns.
XXVII. Quatre démonstrations qui font voir que le tumulte d'Amboise fut l'ouvrage des protestants , et qu'il eut la religion pour motif. Première démonstration. — Il est vrai qu'on voulut donner à cette entreprise , comme on a fait à toutes les autres de celte nature, un prétexte de bien public, pour y attirer quelques catholiques, et sauver à la Réforme l'infamie d'un tel allentat. Mais quatre raisons démontrent que c'était au fond une affaire de religion , et une entreprise menée par les réformés. La première, est qu'elle fut faite à l'occasion des exécutions de quelques-uns du parti, et surtout de celle d'Anne du Bourg, ce fameux prétendu martyr. C'est après l'avoir racontée avec les autres mauvais traitements qu'on faisait aux luthériens, (alors on nommait ainsi toute la Réforme,) que Bèze fait suivre l'histoire de la conspiration; et à la tète des motifs qui la firent naître, il met « ces » façons de faire ouvertement lyranniques, et les » menaces dont on usait à cette occasion envers les » plus grands du royaume , » comme le prince de Condé et les Ghàtillon. C'est alors, dit-il, « que i> plusieurs seigneurs se réveillèrent comme d'un » profond sommeil ; d'autant plus, continue cet » historien, qu'ils considéraient que les rois fran- )> cals et Henri n'avaient jamais voulu attenter à la » personne des gens d'Etat, (c'est-à-dire, des gens » de qualité,) se contentant de battre le chien de- » vaut le loup; et qu'on faisait tout le contraire, i> alors qu'on devait pour le moins, à cause de la » multitude, user de remèdes moins corrosifs, et » n'ouvrir pas la porte à un million de séditions. »
XXVIII. Deuxième démonstration, où est rapporté l'avis de Bèze et des théologiens du parti. — En vérité l'aveu est sincère. Tant qu'on ne punit que la lie du peuple , les seigneurs du parti ne s'émurent pas, et les laissèrent traîner au supplice. Lorsqu'ils se virent menacés comme les autres, ils songèrent à prendre les armes, ou comme parle l'auteur, « chacun fut contraint de penser à son » particulier; et commencèrent plusieurs à se ral- » lier ensemble, pour regarder à quelque juste » défense , pour remettre sus l'ancien et légitime » gouvernement du royaume. » Il fallait bien ajouter ce mot pour couvrir le reste; mais ce qui précède fait assez voir ce qu'on prétendait, et la suite le justifie encore plus clairement. Car ces moyens
i de juste défense furent, que la chose « étant propo- I » sée aux Jurisconsultes et gens de renom de France
11 et d'Allemagne, comme aussi aux plus doctes
» théologiens, il se trouva qu'on se pouvait légiti- I » moment opposer au gouvernement usurpé par [ 1) ceux de Guise , et prendre les armes à un besoin
11 pour repousser leur violence; pourvu que les \ 11 princes du sang qui sont nés en tels cas légitimes
» magistrats, ou l'un d'eux, le voulût entreprendre,
1. Thuan., 1560, t. >,!. xxiv, ji. 752; La Poplin., 1. vi; Bézc, Hist. Ecoles., l. ui. p. 250, 254, 270. — 2. Idem. p. 313.
UISTOIIIE DES VARIATIONS.
» surloul à la requête des Etais de France, ou de » la [tius saine partie d'iceux'. » C'est donc ici une seconde démonstration contre la nouvelle Réforme, en ce (juo les théologiens que l'on consulta étaient l)rotestanls , comme il est expressément expliqué par M. de Thou , auteur non suspect-. El Rèze le fait assez voir, lorsqu'il dit qu'on prit l'avis des plus docks théologiens, qui, selon lui , ne pouvaient être que des réformés. On en peut bien croire autant des jurisconsultes; et jamais on n'en a nommé aucun qui fût catholique.
XXI.X. Troisième démonstration.» — Une troisième démonstration, qui résulte des mêmes paroles, c'est que ces princes du sang, magistrats nés dans cette affaire, furent réduits au seul ])rinco de Condé , protestant déclaré, quoiqu'il y en cùl pour le moins cinq ou six autres, et entre autres le roi de Navarre, frère aîné du prince et premier prince du sang; mais que le parti craignait plutôt qu'il n'en était assuré : circonstance qui ne laisse pas le moindre doute, que le dessein de la nouvelle Réforme ne fut d'être maîtresse de l'entreprise.
XXX. Quatrième démonstration. — Et non-seulcmenl le prince est le seul qu'on met à la lôte de tout le parti; mais , ce qui fait la quatrième et dernière conviction contre la Réforme, c'est que celte plus saille partie des Etats dont on demandait le concours, furent presque tous de ces réformés. Les ordres les plus importants et les plus particuliers s'adressaient à eux, et l'entreprise les regardait seuls^; car le but qu'on s'y proposa était, comme l'avoue Rèze'', ({vi'une Confession de foi fût présentée au roi, pourvu d'un bon et légitime conseil. On voit assez clairement que ce conseil n'aurait jamais été bon et légitime, que le prince de Condé avec son parti n'en fut le maître, et que les réformés n'eussent obtenu ce qu'ils voulaient. L'action devait commencer par une requête qu'ils eussent présentée au roi pour avoir la liberté de conscience; et celui qui conduisait tout fut La Renaudie, un faussaire, et condamné comme tel à de rigoureuses peines par l'arrêt d'un Parlement où il plaidait nu bénéhce; qui ensuite réfugié à Genève, hérétiqur par dépit , « brillant du désir de se venger, et ilc 1) couvrir l'infamie de sa condamnation par quelque » action hardie', » enircprit de soulever autant qu'il pourrait trouver de mécontents; et à la fin retiré à Paris chez un avocat huguenot, ordonnait tout do concert avec Antoine Chandieu , ministre de Paris , qui depuis se lit nommer Sadaël.
.XXXI. Les huguenots qui découvrent la conjuralion ne justifient pas le parti. — Il est vrai que l'avocat huguenot chez qui il logeait, et Lignêres, autre huguenot, eurent horreur d'un crime si atroce, et découvrirent l'entreprise" : mais cela n'excuse pas la Réforme, et ne fait que nous montrer qu'il y avait des particuliers dans la secte, dont la conscience était meilleure que celle des théologiens et des ministres, et que celle de Rêze même et de tout le gros du parti , qui se jeta dans la conspiration par toutes les provinces du royaume. Aussi avons nous vu'' que le même Rèze accuse de déloyauté ces deux fidèles sujets, qui seuls dans tout le parti
1. BOze, Jlist. Ecries., l. iit, p. SIS). — 2. LU. xxiv, p. 372, edil. Gcnev. — 3. La Poplin., ihid., p. IG4, etc. — 4. Hist. eccL, l. m. p. 313. — 5. r/tiian., ibid.,p. 733, 738. - 6. Bûzc, T/iuan., La Poj'lin., ihid. — 7. Ci-dessus, n. 28.
eurent horreur du com|ilot, et le découvrirent : de sorte que, de l'avis des ministres, ceux qui entrèrent dans ce noir dessein , sont les gens de bien , et ceux qui le découvrirent sont des perlides.
XXXII. La protestation des conjurés ne les justifie pas. — Il ne sert de rien de dire que La Renaudie et tous les conjurés protestèrent qu'ils ne voulaient rien attenter contre le roi, ni contre la reine, ni contre la famille royale ; car s'ensuil-il qu'on soil innocent pour n'avoir pas formé le dessein d'un si exécrable parricide? N'était-ce rien dans un Etal que d'y révoquer en doute la majorité du roi, et d'éluder les lois anciennes qui la mettaient à quatorze ans du commun consentement de tous les ordres du royaume ' ? d'entreprendre sur ce prétexte, de lui donner un conseil tel qu'on voudrait? d'entrer dans son palais à main armée? de l'assaillir, et de le forcer? d'enlever dans cet asile sacré, et entre les mains du roi, le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, à cause que le roi se servait de leurs conseils? d'exposer toute la cour et la propre personne du roi à toutes les violences et à tout le carnage qu'une attaque si lumultuaire et l'obscurité de la nuit pouvait produire? enfin de prendre les armes par tout le royaume , avec résolution de ne les poser qu'après qu'on aurait forcé le roi à faire tout ce qu'on voudrait -? Quand il ne faudrait ici regarder que l'injure particulière qu'on faisait aux Guises , quel droit avait le prince de Condé de disposer de ces princes; de les livrer entre les mains do leurs ennemis, qui, de l'aveu de Rèze'', faisaient une grande partie des conjurés; et d'employer le fer contre eux, comme parle M. de Thon *, s'ils ne consentaient pas volontairement à se retirer des affaires? Quoi! sous prétexte d'une commission particulière, donnée, comme le dit Rèze'' « à » des hommes d'une prud'hommie bien approuvée, » (tel qu'était un la Renaudie,) de s'enquérir secrè- » tement, et toutefois bien et exactement des charges » imposées à ceux de Guise, » un prince du sang, de son autorité particulière, les tiendra pour bien convaincus, et les mettra au pouvoir de ceux qu'il saura être « aiguillonnés d'appétit de vengeance » pour les outrages reçus d'eux, tant en leurs per- » sonnes que de leurs parents et alliés! » car c'est ainsi que parle Rèze. Que devient la société, si de tels attentats sont permis? Mais que devient la royauté, si on ose les exécuter k main armée dans le propre palais du roi, arracher ses ministres d'entre ses bras, le mettre en tutelle, niellre sa personne sacrée dans le pouvoir des séditieux , qui se seraient emparés de son château, et soutenir un tel atlenlat par une guerre entreprise dans tout le royaume? Voilà le fruit des conseils des plus doctes théologiens réformes , et des jurisconsullcs du plus grand renom. Voilà ce que Rèze approuve , et ce que défendent encore aujourd'hui les protestants".
XXXI II. .Mollesse et connivence de Calvin. — On nous allègue Calvin, qui, après que l'entreprise eût manqué, a écrit deux lettres, où il témoigne qu'il ne l'avait jamais approuvée'. Mais lorsqu'on est averti d'un complot de cette nature, en est-on
I. Ordonnancf.i de Charles V, 1373 et 74, et les stiiv. — ^. Voyez La Poplin., l. vi, p. 155 et suiv. — 3. Bèze.p. 250. — 4. Tlninn., p. 732,783. —5. Biise, ihid.— 6. Burn., liv. m, p. GIG. — 7. Crit. de Maimb., I. i, lett. xv, n. 6, p. 263; Ca!v., Ep., p. 312, 313.