LIVRE X
coutume conslanle établie par plusieurs exemples dès le temps de la reine Blanche et de saint Louis'. Ces mêmes jurisconsultes, au rapport de M. Burnet, osèrent bien dire qu'un roi de France n'avait jamais été estimé majeur avant l'âge de vingt-deux ans, contre l'expresse disposition de l'ordonnance de Charles V en 1374, qui a toujours tenu lieu de loi dans tout le royaume sans aucune contradiction. Nous alléguer ces jurisconsultes-, et faire un droit de la France de leurs ignorantes et iniques décisions, c'est prendre pour loi du royaume les prétextes des rebelles.
XLIV. Suite des illusions de M. Burnet. — Aussi le prince de Condé n'a-t-il jamais prétendu à la régence , non pas même après la mort du roi son frère; et loin d'avoir révoqué en doute l'autorité de la reine Catherine, au contraire, quand il prit les armes il ne se fondait que sur des ordres secrets qu'il prétendait en avoir reçus. Mais ce qui aura trompé M. Burnet, c'est peut-être qu'il aura ouï dire que ceux qui s'unirent avec le prince de Condé pour la défense du roi, qu'ils prétendaient prisonnier entre les mains de ceux de Guise , donnèrent au prince le titre de Protecteur et défenseur légitime du roi et du royaume ^ Un Anglais, ébloui du titre de Protecteur, s'est imaginé voir dans ce titre, selon l'usage de son pays, l'autorité d'un régent. Le prince n'y songea jamais, puisque même son frère aine le roi de Navarre vivait encore; au contraire, on ne lui donne ce vain titre de Protecteur et t)éfenseur du royaume, qui en France ne signifie rien , qu'à cause qu'on voyait bien qu'on n'avait aucun litre légitime à lui donner.
XLV. Les calcinistes français ne sortent pas mieux de cet embarras. — Laissons donc M. Burnet, un étranger qui décide de notre droit sans en avoir seulement la première connaissance. Les Français le prennent autrement, et se fondent sur quelques lettres de la reine, « qui priait le prince de vouloir » bien conserver la mère et les enfants et tout le " royaume contre ceux qui voulaient tout perdre*. » Mais deux raisons convaincantes ne laissent aucune ressource à ce vain prétexte. La première , c'est que la reine qui faisait en secret au prince cette exhortation, n'en avait pas le pouvoir; puisqu'on est d'accord que la régence lui avait été déférée à condition de ne rien faire de conséquence que dans le conseil; avec la participation et de l'avis du roi de Navarre, comme premier prince du sang et lieutenant-général établi du consentement des Etats dans toutes les provinces et dans toutes les armées durant la minorités. Comme donc le roi de Navarre reconnut qu'elle perdait tout par le désir inquiet qui la tourmentait de conserver son autorité, et qu'elle se tournait entièrement vers le prince et les huguenots, la juste crainte qu'il eut qu'ils ne devinssent les mailres, et qu'à la fin la reine même, par un coup de désespoir, ne se mit entre leurs mains avec le roi, lui fit rompre toutes les mesures de cette princesse. Les autres princes du sang lui étaient unis, aussi bien que les principaux du royaume et le Parlement. Le duc de Guise ne fit rien que par les ordres de ce roi; et la reine connut si bien
\. Voyez La Poplin,, liv. vi, p. 155, 156. — 2. LIem, p. 616.— 3. Thuan., lib. xxix , 1562; La Poplin., lie. vni. — i. Crii. dii P. Maimb., leit. vu, n. 5, p. 303; Thuan., lib. xxix, «n. 1562, p. 71), SI. —5. Thuan., lib, xxvi, p. 167, etc.
qu'elle passait son pouvoir dans ce qu'elle demandait au prince , qu'elle n'osa jamais user envers lui d'autres paroles que de celles d'invitation; de sorte que ces lettres tant vantées ne sont à vrai dire, que des inquiétudes de Catherine , et non pas des ordres légitimes de la régente; d'autant plus, et c'est la seconde démonstration , que la reine n'écoutait le prince que pour un moment \ et par la vaine terreur qu'elle avait conçue d'être dépouillée de son autorité; en sorte qu'on croyait bien, dit M. de Thou, qu'elle reviendrait de ce dessein aussitôt qu'elle se serait rassurée.
XLVl. Les calvinistes convaincus par Bèze. — En effet, la suite fait voir qu'elle rentra de bonne foi dans les desseins du roi de Navarre ; et depuis , elle ne cessa de négocier avec le prince pour le rappeler à son devoir. Ainsi ces lettres de la reine, et tout ce qui s'en ensuivit, n'est réputé par les historiens qu'un vain Iprélexte. Bèze même fait assez voir que tout roulait sur la religion , sur les édits violés, et sur le prétendu meurtre de Wassy^. Le prince ne se remua, ni ne manda l'amiral pour prendre les armes , que « requis et plus que sup- » plié par ceux de l.v religion , de les prendre en » sa protection sur le nom et autorité du roi et de » ses édits'. »
XLVIl. La première guerre résolue de l'avis de tous les ministres , et la paix faite malgré eux. Témoignage de Bèze. — Ce fut dans une assemblée où étaient les principaux de l'Eglise que la question fut proposée, si on pouvait en conscience faire justice du duc de Guise , et cela sans grand échec , car c'est ainsi que le cas fut proposé; et là il fut répondu, « qu'il valait mieux souffrir ce qu'il plai- » rait à Dieu, se mettant seulement sur la défen- » sive, si la nécessité amenait les Eglises à ce point. » Mais que, quoi qu'il fût, il ne fallait les premiers )) dégainer l'épée'*. » Voilà donc un point résolu dans la nouvelle Réforme, que l'on pouvait sans scrupule faire la guerre à la puissance légitime, du moins en se défendant. Or on prenait pour attaque la révocation des édits; de sorte que la Réforme établit pour une doctrine constante, qu'elle pouvait combattre pour la liberté de conscience, au préjudice non-seulement de la foi et de la pratique des apôtres, mais encore de la solennelle protestation que Bèze venait de faire en demandant justice au roi de Navarre, « que c'était à l'Eglise de Dieu » d'endurer les coups, et non pas d'en donner; » mais qu'il fallait se souvenir que cette enclume » avait usé beaucoup de marteaux'. » Celte parole tant louée dans le parti, ne fut qu'une illusion; puisqu'enfin contre la nature, l'enclume se mita frapper, et que lassée de porter les coups, elle en donna à son tour. Bèze qui se glorifie de celle sentence^, fait lui-môme, en un autre endroit, cette déclaration importante << devant toute la chrétienté, y qu'il avait averti de leur devoir tant M. le prince » de Condé que monsieur l'amiral et tous autres » seigneurs et gens de toute qualilé, faisant profes- » sion de I'Evangile, pour les induire à maintenir, » par TOUS MOYENS A EUX POSSIBLES, l'aulorilé des » édits du roi et l'innocence des pauvres oppressés; » et depuis il a toujours continué en cette même
1. Thuan., lib. xxvii, p. 79. — 2. Lib. vi. — 3. Idem, p. 4, — i. Ibid., p. 6. — 5. Ibid., p. 3. — 6. Ibid., p. 29S.
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HISTOÏKI': Dl'iS VARIATIONS.
» volonté, exhûi'lanl louterois un chacun d'user des » armes à la plus grande modestie qu'il est pos- » sible , et de chercher, après l'honneur de Dieu , » la paix en toutes choses , pourvu qu'on ne se 1) laisse tromper ni décevoir. » Quelle erreur, en autorisant la guerre civile, de croire en être quitte en recommandant la modestie à un peuple arme ! Et pour la paix , ne voyait-il pas que la sûreté qu'il y demandait donnerait toujours des prétextes ou de l'éloigner, ou de la rompre? Cependant il fut par ses sermons, comme il le confesse, un des principaux instigateurs de la guerre : un des fruits de son Evangile fut d'apprendre à des sujets et à des officiers de la couronne ce nouveau DEvom. Tous les ministres entrèrent dans ces sentiments : et il raconte lui-même que, lorsqu'on parla de paix, les ministres s'y opposèrent tellement, ijue le prince résolu de la conclure fut obligé de les exclure tous de la délibération' : car ils voulaient empêcher qu'on ne soullritdans le parti, la moindre e.\ception à l'édil qui lui était le plus favorable : c'était celui de Janvier. Mais le prince, qui pour le bien de la paix avait consenti à quelques modifications assez légères, « les fît lire devant la noblesse, ne voulant » qu'autre en dit son avis, que les gentilshommes n portant armes, comme il dit tout haut en l'as- » semblée : de sorte que les ministres ne furent » depuis ouïs, ni admis pour en donner leur avis^.» Par ce moyen la paix se fit, et toutes les clauses du nouvel édit font voir qu'il ne s'agissait que de la religion dans cette guerre. On voit même qu'il n'eut pas tenu aux ministres qu'on ne l'eût continuée, pour obtenir les conditions les plus avantageuses qu'ils proposèrent par un long écrit, où ils ajoutaient beaucoup, même à l'édit de Janvier; et ils en firent, comme dit Bèze', la déclaration, « afin que la postérité fût avertie comme ils se sont » portés dans celte alTaire. » C'est donc un témoignage éternel que les ministres approuvaient la guerre, et voulaient même plus que les princes et les gens armés, qu'on la poursuivit sur le seul motif de la religion, qu'on en veut maintenant exclure: et voilà, du consentement de tous les autours catholiques et prolestants, le fondement des premières guerres.
XLVIII. Les autres guerres sont destituées de tout pre'texte. — Les autres guerres sont destituées même des plus vains prétextes, puisque la reine concourait alors avec toutes les puissances de l'Etat; et on n'allègue pour toute excuse que des mécontentements et des contraventions : toutes choses qui, après tout, n'ont aucun poids qu'en présupposant cette erreur, que des sujets ont droit de prendre les armes contre leur roi pour la religion , encore que la religion ne prescrive que d'endurer et d'obéir.
XLI.X. Réponses de M. Jurieu. — Je laisse maintenant à examiner aux calvinistes , s'il y a la moindre apparence dans le discours de M. Jurieu , lorsqu'il dit que c'est ici une querelle où la religion s'est trouvée purement par accident, et pour servir de prétexte'' ; puisqu'il parait au contraire que la religion en était le fond, et que la réformation du gouvernement n'était que le vain prétexte dont on
I. Liv. IV, p. 280 et suiv. — 2. Idem, p.SS2. —'3. Ibid. — ■I. Apoloij. pour la Réfonn., I. part., ch. x , p. 301.
tâchait de couvrir la honte d'avoir entrepris une guerre de religion, après avoir tant protesté qu'on n'avait que de l'horreur pour de tels complots.
Mais voici bien une autre excuse que cet habile ministre prépare à son parti dans la conjuration d'Amboise, lorsqu'il répond qu'en tout cas elle n'est criminelle que selon les règles de l'Erangile'. Ce n'est donc rien, à des réformateurs, qui ne nous vaillent que l'Evangile, de former un complot que l'Evangile condamne; et ils se consoleront, pourvu qu'ils n'en combattent que les règles saintes? Mais la suite des paroles de M. Jurieu fera bien voir qu'il ne se connaît pas mieux en morale qu'en christianisme, puisqu'il a osé écrire ces mots : « La » tyrannie des princes de Guise ne pouvait être » aliattue que par une grande elTusion de sang : » l'esprit du christianisne ne soulTre point cela; » mais si l'on juge de cette entreprise par les règles » de la morale du monde , elle n'est point du tout ]) criminelle 2. » C'était pourtant selon les règles de la morale du monde que l'amiral trouvait la conjuration si honteuse et si détestable; c'était comme homme d'honneur, et non pas seulement comme chrétien, qu'il en conçut tant d'horreur; et la corruption du monde n'est pas encore allée assez loin pour trouver de l'innocence dans des attentats où l'on a vu toutes les lois divines et humaines également renversées.
Le ministre ne réussit pas mieux dans son dessein, lorsqu'au lieu de justifier ses prétendus réformés de leurs révoltes, il s'atlache à faire voir la corruption de la Cour contre laquelle ils se révoltent, comme si des réformateurs eussent dû ignorer ce précepte apostolique : Obéissez à vos maîtres , même fâcheux^.
Ses longues récriminations, dont il remplit un volume, ne valent pas mieux; puisqu'il s'agit toujours de savoir si ceux qu'on nous vante comme réformateurs du genre humain en ont diminué ou augmenté les maux, et s'il les faut regarder ou comme des réformateurs qui les corrigent, ou plutôt comme des Iléaux envoyés de Dieu pour les punir.
L. Question sur l'esprit de la Réforme. Si c'était un esprit de douceur ou de violence. — On pourrait ici traiter la question, s'il est vrai que la lïôforme , comme elle s'en glorifie, n'a jamais songé ;\ s'établir par la force'' : mais le doute est aisé à résoudre par tous les faits qu'on a vus. Tant que la lUd'orme fut faible, il est vrai qu'elle parut toujours soumise et donna même pour un fondement de sa religion , qu'elle ne se croyait pas permis non-seulement d'employer la force , mais encore de la repousser. Mais on découvrit bientôt que c'était là de ces modesties que la crainte inspire, et un feu couvert sous la cendre : car aussitôt que la nouvelle Réforme put se rendre la plus forte dans quelque royaume , elle y voulut régner seule. Premièrement les évèiiues et les prêtres n'y furent plus en sûreté ; secondement, les bons catholiques furent proscrits, bannis, privés de leurs biens, et en qucd(]ues endroits do la vie, par les lois publiques ; comme, par exemple, en Suède, quoiqu'on ait voulu dire le contraire : mais le fait n'en est pas moins cons-
1. Apalog. 2'oui- lu liéf. , I. pnrt., cil. \v,p. 453. —2. Idem. — :!. II. Pot., II. 18. — 4. Crit., t. i,Let. vm , n. l,p. V29 et seti ; tei. XVI, «. U, p. 315, «il-.