LIVRE X
laiit. Voilà où en sont venus ceux qui d'abord criaient tant contre la force; et il n'y avait qu'à considérer l'aigreur, l'amertume, et la fierté répandue dans les premiers livres et dans les premiers sermons de ces réformés ; leurs invectives sanglantes ; les calomnies dont ils noircissaient notre doctrine; les sacrilèges, les impiétés, les idolâtries qu'ils ne cessaient de nous reprocher ; la haine (|u'ils inspiraient contre nous; les pilleries qui furent l'effet de leurs iiremiers proches ; l'aigreur et la violence qui parut dans leurs placards séditieux contre la messe', pour juger de ce qu'on devait attendre de semblables commencements.
LI. Suites de l'esprit xlolent qui dominait dans la Réforme. — ]\Iais plusieurs sages, dit-on , improuvèrenl ces placards : tant pis pour le parti proleslant, où l'emportement était si extrême, que ce qu'il y restait de sages ne le pouvaient réprimer. Les placards furent répandus dans tout Paris, attachés et semés dans tous les carrefours, attachés jusqu'à la porte de la chambre du rui'^ ; et les sages, qui l'improuvaient ,ne prenaient aucun moyen efficace pour l'cmpôcher. Lorsque ce prétendu martyr, Anne du Bourg eût déclaré d'un tonde prophète au président Minard qu'il récusait , que malgré le refus i|u'il ht de s'abstenir de la connaissance de ce procès, il ne serait point de ses juges', les protestants surent bien accomplir sa prophétie , et le président fut massacré sur le soir en rentrant dans sa maison. On sut depuis que Le Jilaistre et Saint-André, trèsopposés au nouvel Evangile , auraient eu le môme sort, s'ils étaient venus au palais : tant il était dangereux d'offenser la Réforme quoique faible; et nous apprenons de Bèze même, que Stuart, parent de la reine , homme d'exécution , et très-zélé protestant, visitait souvent en la conciergerie, des prisonniers pour le fait de la religion^. On ne put pas le convaincre d'avoir fait le coup ; mais toujours voit-on le canal par où l'on pouvait communiquer ; et quoi qu'il en soit, ni le parti ne manquait de gens de main , ni on ne peut accuser de ce complot que ceux qui s'intéressaient pour Anne du Bourg. Il est aisé de prophétiser quand on a de tels anges pour exécuteurs. L'assurance d'Anne du Bourg à marquer si précisément l'avenir fait assez voir le bon avis qu'il avait reçu; et ce que dit l'Histoire de M. de Thou , pour nous en faire un devin plutôt ([u'un complice d'un tel crime , ressent bien une addition de Genève. Il ne faut donc pas s'étonner qu'un parti qui nourrissait de tels esprits se soit liéclarc aussitôt qu'il a trouvé des règnes faibles : et c'est à quoi nous avons vu qu'on ne manqua pas.
LU. Vaines excuses. — Un nouveau défenseur de la Réforme est persuadé par les moîurs peu chastes et par toute la conduite du prince de Gondé, qu'il y avait plus d'ambition que de religion dans son fait^; et il avoue que la religion ne lui servit qu'à trouver des instruments de vengeance'''. Par là il croit tout réduire à la politique, et excuser sa religion : sans songer que c'est cela même qu'on lui reproche , qu'une religion, qui se disait réformée, ait été un instrument si prompt de la vengeance d'un prince ambitieux. C'est cependant le crime de
l.fîtce, liv. I, p. 10. — 2. Idem. — 3. T/iiian., îib. xxiii, an. 155a, p. 669; Bèze, liv. i ; La Poplin., liv. v, p. 144. — 4. Liv. m, p. 2-18, au. 1560. —5. Cril., t. i; Lett. ii, n. 3, p. 45 et seq. — 6. Idem, letl. xviii, p. 3.31.
tout le parti. Mais que nous dit cet auteur du pillage des églises et des sacristies, et du brisement des images et des autels? Il croit satisfaire à tout en disant, que ni j)ar prières, ni par remontrances , ni même par châtiments , le prince ne put arrêter ces désordres '. Ce n'est pas là une excuse; c'est la conviction de la violence qui régnait dans le parti , dont les chefs ne pouvaient contenir la fureur. Mais j'ai bien peur qu'ils n'aient agi dans le même esprit que Cranmer et les autres réformateurs de l'Angleterre, qui, dans les plaintes qu'on faisait contre les briseurs d'images, « encore qu'ils » fussent d'humeur adonner des bornes au zèle du » peuple, ne voulaient point qu'on s'y prit d'une » manière à lui faire perdre cûîur^. » Les chefs de nos calvinistes n'en usèrent pas d'une autre sorte; et encore que par honneur ils blâmassent ces emportés, nous ne voyons pas qu'on en fit aucune justice. On n'a qu'à lire l'histoire de Bêze, pour y voir nos réformés toujours prêts au moindre bruit à prendre les armes , à rompre les prisons , à occuper les églises; et jamais on ne vit rien de si remuant. Qui ne sait les violences que la reine de Navarre exerça sur les prêtres et sur les religieux? On montre encore les tours d'où on précipitait les catholiques, et les abîmes où on les jetait. Le puits de l'évèché où on les noyait dans Nimes , et les cruels instruments dont on se servait pour les faire aller au prêche, ne sont pas moins connus de tout le monde. On a encore les informations et les jugements, où il parait que ces sanglantes exécutions se faisaient par délibération du conseil des protestants. On a en original les ordres des généraux, et ceux des villes, à la requête des consistoires, pour contraindre les papistes à embrasser la Réforme, par taxes , par logements , par démolition de maisons, et par découverte des toits. Ceux qui s'absentaient , pour éviter ces violences, étaient dépouillés de leurs biens : les registres des hôtels-de-ville de Nimes , de Montauban , d'Alais , de Montpellier, et des autres villes du parti, sont pleins de telles ordonnances; et je n'en parlerais pas sans les plaintes dont nos fugitifs remplissent toute l'Europe. Voilà ceux qui nous vantent leur douceur : il n'y avait qu'à les laisser faire, à cause qu'ils appliquaient à tout l'Ecriture sainte, et qu'ils chantaient mélodieusement des psaumes rimes. Ils trouvèrent bientôt les moyens de se mettre à couvert des marlyres, à l'exemple de leurs docteurs, qui furent toujours en sûreté , pendant qu'ils animaient les autres; et Luther et Mélanchton, et Bucer et Zwingle, et Calvin et Œcolampade, et tous les antres se firent bientôt de sûrs asiles : et parmi ces chefs des réformateurs je ne connais point de martyrs, même faux, si ce n'est peut-être un Cranmer, que nous avons vu , après avoir deux fois renié sa foi, ne se résoudre à mourir en la professant, que lorsqu'il vit son abjuration inutile à lui sauver la vie.
LUI. Contre ceux qui pourraient dire que ceci n'est pas de notre sujet. — Mais à quoi bon, diral-on, rappeler ces choses, afin qu'un ministre fâcheux vous vienne dire que vous ne voulez par là qu'aigrir les esprits, et accabler des malheureux?
1. Crit., t. i; lett. xvii , n. 8. — 2. Bitrn., II. part., liv. i, p. 13.
HISTOIRE DES VAIilATIONS.
Il ne l'aiit point que de telles craintes m'empêchent de raconter ce qui est si visiblement de mon sujet : et tout ce que des protestants équitables peuvent exiger de moi dans une histoire , c'est que , sans m'en rapporter à leurs adversaires, j'écoute aussi leurs auteurs. Je lais plus : et non content de les écouter, je prends droit, pour ainsi parler, par leur témoignage. Que nos frères ouvrent donc les yeux; qu'ils les jettent sur l'ancienne Eglise, qui durant tant de siècles d'une persécution si cruelle ne s'est jamais échappée , ni un seul moment, ni dans un seul homme, et qu'on a vue aussi soumise sous Dioclétien , et même sous Julien l'Apostat lorsqu'elle remplissait déjà toute la terre, que sous Néron et sous Domitien lorsqu'elle ne faisait que de naître : c'est là qu'on voit véritablement le doigt de Dieu. Mais il n'y a rien de semblable, lorsqu'on se soulève aussitôt qu'on peut , et que les guerres durent beaucoup plus que la patience. L'expérience nous fait assez voir, dans tous les partis, que l'entêtement et la prévention peuvent imiter la force, du moins durant quelque temps; et on n'a point dans le cœur les maximes de la douceur chrétienne, quand on les change si tôt , non-seulement en des pratiques, mais encore en des maximes contraires, avec délibération, et par des décisions expresses, comme on a vu qu'ont fait nos protestants. C'est donc ici une véritable variation dans leur doctrine, et un effet de la perpétuelle instabilité, qui doit faire considérer leur Réforme comme un ouvrage de la nature de ceux qui n'ayant rien que d'humain, doivent être dissipes, selon la maxime de Gamaliel'.
LIV. L'assassmat du duc de Guise par PoUrol, regardé dans la Réforme comme un acte de religion (156-2). — L'assassinat de François, duc de Guise, ne doit pas être oublié dans cette histoire, puisque l'auteur de ce meurtre mêla sa religion dans son crime. C'est Bèze qui nous représente Poltrot comme ému d'un secret moucement-, lorsqu'il se détermina à ce coup infâme; et afin de nous faire entendre que ce mouvement secret était de Dieu, il nous dépeint encore le même Poltrot tout prêt à exécuter ce noir dessein, « priant Dieu Irés-ardemment qu'il » lui fît la grâce de lui changer son vouloir, si ce » qu'il voulait lui était désagréable; ou bien qu'il i> lui donnât constance, et assez de force pour tuer » ce tyran, et par ce moyen délivrer Orléans de des- « truction, et tout le royaume d'une si malheureuse » tyrannie-'. Sur cela, et dès le soir du même jour, » poursuit Pièze'', il lit son coup; » ce fut dans cet enthousiasme, et comme en sortant de cette ardente prière. Aussitôt que nos réformés surent la chose accomplie , « ils en rendirent grâces à Dieu solen- » nellemcnt avec grandes réjouissances^. » Le duc de Ciuise avait toujours été l'objet de leur haine. Dès qu'ils se sentirent la force, on a vu qu'ils conjurèrent sa perte, et que ce fut de l'avis de leurs docteurs. Après le désordre de Wassy, encore qu'il fût constant qu'il avait fait tous ses efforts pour l'apaiser", le parti se souleva contre lui avec d'effroyables clameurs; et Bèze, qui en porta les I)laintes à la Cour, confesse « avoir infinies fois
1. Act., V. 3«. — 2. Lie. vi, p. 267. — 3. Idem, p. 268. — 4. Ihid., r- 269. — ■>. Ibid., p. 290. — 6. Tliuan., lib xxix, p.
» désiré et prié Dieu, ou qu'il changeât le cœur » du soigneur de Guise, ce que toutefois il n'a ja- » mais pu espérer, ou qu'il en délivrât le royaume; » de quoi il appelle à témoin tous ceux qui ont oui » ses prédications et prières'. » C'était donc dans ses prédications et en public qu'il faisait infinies fois ces prières séditieuses; à la manière do celles de Luther, par lesquelles nous avons vu qu'il savait si bien animer le monde, et susciter des exécuteurs à ses prophéties. Par de semblables prières on représentait le duc de (}uise comme un persécuteur endurci, dont il fallait désirer que Dieu délivrât le monde par quelque coup extracu-dinaire. Ce que Bèze dit pour s'excuser, qu'il ne nommait pas ce seigneur de Guise en public-, est trop grossier. Qu'importe de nommer un homme quand on sait et le désigner par ses caractères, et s'expliquer en particulier à ceux qui n'auraient pas assez entendu'? Ces manières mystérieuses de se faire entendre dans les prédications et le service divin, sont plus propres à irriter les esprits, que des déclarations plus expresses. Bèze n'était pas le seul qui se déchaînât contrôle duc : tous les ministres tenaient le même langage. Il ne faut donc pas s'étonner que parmi tant de gens d'exécution , dont le parti était plein, il se soit trouvé des hommes qui crussent rendre service à Dieu, en défaisant la Réforme d'un tel ennemi. L'entreprise d'Amboise, plus noire encore , avait bien été approuvée par les docteurs et par Bèze. Celle-ci , dans la conjoncture du siège d'Orléans, où le soutien du parti allait succomber avec cette ville sous le duc de Guise, était bien d'une autre importance ; et Poltrot croyait plus faire pour sa religion que La Renaudie. Aussi s'expliqua-t-il hautement de son dessein , comme d'une chose qui devait être bien reçue. Encore qu'il fut connu dans le parti comme un homme qui se dévouait à tuer le duc de Guise, quoi qu'il lui en put coûter, ni les chefs, ni les soldats, ni même les pasteurs ne l'en détournèrent. Croira qui voudra ce que dit Bèze, que c'est qu'on prit ces paroles pour des jiropos d'un homme écenté'^, qui n'aurait pas pulilié son dessein s'il avait voulu l'exécuter. Mais d'Aubignô , plus sincère, demeure d'accord qu'on espérait dans le parti qu'il ferait le coup; ce qu'il dit aroir appris en bon lieu''. Aussi est-il bien certain que l^ollrot ne passait point pour un étourdi : Soubise, dont il était le domestique, et l'amiral , le regardaient comme un homme de service, et l'employaient dans des affaires de conséquence^; et la manière dont il s'expliquait faisait plutôt voir un homme déterminé à tout, qu'un homme éventé et léger. « Il se présenta de sang- » froid » (ce sont les paroles de Bèze"), à M. de Soubise, un des chefs du parti, « pour lui dire » qu'il avait résolu en son esprit de délivrer la » France de tant de misères, en tuant le duc de » Guise; ce qu'il oserait bien entreprendre a quel- » QUE PRIX OUE CE FÛT. » La réponsc que lui fit Soubise n'était guère propre à le ralentir : car il lui dit seulement, qu^'il fit son devoir accoutumé ; et pour ce qu'il lui avait proposé, que Dieu y saurait bien pourvoir par autres moyens. Un discours si faible,
1. Liv. VI, p. 299. — 2. Idem, p. 299. — 3. Ibid., p. 268. — 4. D'Aub., l. 1, liv. III, ch. XVII, p. 170. —5. Bàze, idem, p. 268, 29.Î, 297. — 6. Ihitl., p. 267, 268.