LIVRE X
Jans une action dont il ne fallait parler qu'avec horreur, devait faire sentir à Poltrot dans l'esprit de Soubise, ou la crainte d'un mauvais succès, ou le dessein de s'en disculper, plutôt qu'une condamnation de l'entreprise en elle-même. Les autres chefs lui parlaient avec la même froideur : on se contentait de lui dire qu'ii fallait bien prendre garde au.x vocations extraordinaires'. C'était, au lieu de le détourner, lui faire sentir dans son dessein quelque chose d'inspiré et de céleste; et, comme dit d'Aubigné dans son style vif, les remontrances qu'on lui faisait sentaient le refus, et donnaient le courage. Aussi s'enfonçait-il de plus en plus dans cette noire pensée : il en parlait à tout le monde; et, continue Bèze, il arait tellement cela daris son entendement, que c'étaient ses jjropos ordinaires. Durant le siège de Rouen , où le roi de Navarre fut tué , comme on parlait de cette mort, Poltrot, « en tirant du fond de » son sein un grand soupir : Ah! dit-il, ce n'est pas » assez, il faut encore immoler une plus grande vic- » lime - ! » Lorsqu'on lui demanda quelle elle était : « C'est, répondit-il, le grand Ciuise; et en même » temps levant le bras droit : Voilà le bras, s'écria-t-il, » qui fera le coup et mettra fin à nos maux! » Ce qu'il répétait souvent, et toujours avec la même force. Tous ces discours sont d'un homme résolu , qui ne se cache pas , parce qu'il croit faire une action approuvée, ilais ce qui nous découvre mieux la disposition de tout le parti , c'est celle de l'amiral , qu'on y donnait à tout le monde comme un modèle de vertu et la gloire de la Réforme. Je ne veux pas ici parler de la déposition de Poltrot, qui l'accusa de l'avoir induit avec Bèze à ce dessein. Laissons à part le discours d'un témoin qui a trop varié pour en être tout à fait cru sur sa parole : mais on ne peut pas révoquer en doute les faits avoués par Rèze dans son Histoire^, et encore moins ceux qui sont compris dans la déclaration que l'amiral et lui envoyèrent ensemble à la reine sur l'accusation de l'assassine Par là donc il demeure pour constant que Soubise envoya Poltrot avec un paquet à l'amiral , lorsqu'il était encore auprès d'Orléans , pour tâcher de le secourir : que ce fut de concert avec l'amiral que Poltrot alla dans le camp du duc de Guise 5, fit semblant de se rendre à lui comme un homme qui était las de faire la guerre au roi : que l'amiral , qui d'ailleurs ne pouvait pas ignorer un dessein que Poltrot avait rendu public, sut de Poltrot même qu'il y persistait encore, puisqu'il avoue que Poltrot en partant pour faire le coup , s'arança jusfju'à lui dire qu'il serait aisé de tuer le seigneur (le Guise^ : que l'amiral ne dit pas un mot pour le détourner, et qu'au contraire, encore qu'il sût son dessein , il lui donna vingt écus à une fois , et cent écus à une autre pour se bien monter''; secours considérable pour le temps , et absolument nécessaire pour lui faciliter tout ensemble et son entreprise et sa fuite. Il n'y a rien do plus vain que ce que dit l'amiral pour s'en excuser : il dit que, lorsque Poltrot leur parla de tuer le duc de Guise , lui amiral n'ouvrit jamais la bouche pour l'inciter à l'entreprendre. Il n'avait pas besoin d'inciter un homme dont la résolution était si bien prise; et afin
\.D'Aub.,t. 1, p. ne. — 2. Thuan., ft6. sxxm, p. 207. — ■!. I.Jem, p. 291 , 308. —4. Iliid., p. 294, 29.î et seq. —5. Pag. v09. — 6. Pug. 301. — 7. Pag. 2t)7, .300.
qu'il accomplit son dessein, il ne fallait, comme fit l'amiral, que l'envoyer dans le lieu où il pouvait l'exécuter. L'amiral, non content de l'y envoyer, lui donne de l'argent pour y vivre, et se préparer tous les secours nécessaires dans un tel dessein, jusqu'à celui de se monter avec avantage. Ce que l'amiral ajoute, qu'il n'envoyait Poltrot dans le camp de l'ennemi, que pour en avoir des nouvelles, n'est visiblement que la couverture d'un dessein qu'on ne voulait pas avouer. Pour l'argent, il n'y a rien de plus faible que ce que répond l'amiral, qu'il le donna à Poltrot, sans jamais lui faire mention de tuer ou ne tuer pas le seigneur de Guise '. Mais la raison qu'il apporte , pour se justifier de ne l'avoir pas détourné d'un si noir dessein, découvre le fond de son cœur. Il reconnaît donc que « devant » ces derniers tumultes il en sut qui étaient délibé- » rés de tuer le seigneur de Guise; que loin de les » avoir induits à ce dessein, ou de l'avoir approuvé, » il les en a détournés, » et qu'il en a même averti madame de Guise : que depuis le fait de Wassy, il a poursuivi ce duc comme un ennemi public; « mais qu'il ne se trouvera pas qu'il ait .approuvé » qu'on attentât sur sa personne, jusqu'à ce qu'il » ait été averti que le duc avait attiré certaines per- » sonnes pour tuer M. le prince de Condé et lui. » Il s'ensuit donc qu'après cet avis, sur lequel on ne doit pas croire un ennemi à sa parole, il a approuvé qu'on entreprit sur la vie du duc ; mais « depuis ce » temps il confesse que quand il a ouï dire à quel- » qu'un que s'il pouvait il tuerait le seigneur de » Guise jusque dans son camp, il ne l'en a point » détourné : » par où l'on voit tout ensemble , et que ce dessein sanguinaire était commun dans la Réforme, et que les chefs les plus estimés pour leur vertu, tel qu'était sans doute l'amiral, ne se croyaient pas obligés à s'y opposer; au contraire, qu'ils y contribuaient par tout ce qu'ils pouvaient faire de plus efficace : tant ils se souciaient peu d'un assassinat, pourvu que la religion en fut le motif.
LV. Suite. — Si on demande ce qui porta l'amiral à reconnaître des faits qui étaient si forts contre lui, ce n'est pas qu'il n'en ail vu l'inconvénient; mais , dit Bèze^, « l'amiral, homme rond et vrai- » ment entier, s'il y en a jamais eu de sa qualité , i> répliqua que si puis après avenant confrontation , » il confessoit quelque chose davantage, il donne- » roit occasion de penser qu'encore n'auroit-il pas » confessé toute la vérité; » c'est-à-dire , à qui sait l'entendre, que cet homme rond craignit la force de la vérité dans la confrontation , et se préparait des excuses, à la manière des autres coupables, à qui leur conscience et la crainte d'être convaincus en fait souvent avouer plus peut-être qu'on n'en tirerait des témoins. Il parait même, si l'on pèse bien la manière dont s'explique l'amiral, qu'il craint qu'on ne le croie innocent ; qu'il n'évite que l'aveu formel et la conviction juridique , et qu'au surplus il prend plaisir à étaler sa vengeance. Ce qu'il fit de plus politique pour sa décharge fut de demander que l'on réservât Poltrot pour lui être confronté', se confiant aux excuses qu'il avait données et aux conjonctures des temps, qui ne permettaient pas qu'on poussât à bout le chef d'un parti