‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 327 sur 545 · LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC

Il gares commença à se multiplier dans la Loinbar- » die, ils avaient pour évèque un certain Marc qui » avait reçu son ordre de la Bulgarie, et sous lequel » élaient les Lombards, les Toscans, et ceux de la » ilarche : mais qu'il vint de Conslantinople dans » la Lombardie, un autre pape nommé Nicétas, qui » accusa l'ordre de la Bulgarie; » et que Marc reçut l'ordre de la Drungarie.

XXV. Suite du même passage. — Quel pays c'est que la Drungarie, je n'ai pas besoin de l'examiner. Renier, trcs-inslruit comme nous verrons, de toutes ces bérésies , nous parle des églises manichéennes de Duijranicie et de Bulgarie', d'où oiennent toutes les aMtrcs de la secte en Italie et en France ; ce qui, comme l'on voit, s'accorde très-bien avec l'aulcur de Vignier. On voit, dans ce même ancien auteur de Vignier-, que cette hérésie « apportée d'outrc- » mer, à savoir de Bulgarie, de là s'était épanchée » par les autres provinces, où elle fut après en » grande vogue au pays de Languedoc, de Tou- » louse et de Gascogne signamment, qui la Ht dire » aussi des Albigeois , qu'on appela semblablemcnt » Bulgares, » à cause de leur origine. Je ne veux pas répéter ce que Vignier remarque de la manière dont on tournait ce nom de Bulgares dans notre langue. Le mot en est trop infâme; mais l'origine en est certaine, et il n'est pas moins assuré qu'on appelait de ce nom les Albigeois pour marque du lieu d'où ils venaient, c'est-à-dire, de Bulgarie.

XXVI. Conciles de Tours et de Toulouse contre les manichéens de cette dernière ville. — Il n'en faudrait pas davantage pour convaincre ces hérétiques de manichéisme. Mais le mal se déclara davantage dans la suite, principalement dans le Languedoc et à Toulouse; car cette ville était comme le chef de la secte, d'oùl'hérésie s'élendant, comme porte le canon d'Alexandre III dans le concile de Tours, « à la manière d'un cancer, dans les pays » voisins, a infecté la Gascogne et les autres pro- » vinces'. » Comme c'était là, pour ainsi dire, la source du mal, c'était là aussi que l'on commença d'y appliquer le remède. Le pape Calixte II tint un concile à Toulouse", où l'on condamne les hérétiques qui « rejettent le sacrement du corps et du sang » de Notre Seigneur, le baptême des petits enfants, » le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques, et » le mariage légitime. » Le mémo canon fut répété dans le concile général de Latran sous Innocent II'. On voit ici le caractère du manichéisme dans la condamnation du mariage. C'en est encore un autre de rejeter le sacrement de l'Eucharistie; car il faut bien remarquer que le canon porte, non pas que ces hérétiques eussent quelque erreur sur ce sacrement, mais qu'ils le rejetaient, comme on a vu que faisaient aussi les manichéens.

XXVII. Contenance avec les manichéens comius par saint Augustin. La même hérésie en Allemagne. — Pour le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques, on peut voir dans saint Augustin et dans les autres auteurs, le renversement qu'introduisirent les manichéens dans toute la hiérarchie , et le mépris qu'ils faisaient de tout l'ordre ecclésiastique. A l'égard du baptême des petits enfants,

1. Ren. cont. Vadd., c. 6, (. iv; Bihl. PP., part. II, p. 759. — 2. Vitiniei-, ibiii. — .3. Conc. Tiir. ni, c. -4; Conc. Lab., t. x, roi. U19. — 4. Conc. Toi., un. 1119, Conc. Labb., t. X, col. 857, Can. 3. — 5. Conc. Lut. ii , an. 1139, Can. 23.

nous remarquerons dans la suite, que les nouveaux manichéens l'attaquèrent avec un soin particulier : et encore qu'en général ils rejetassent le Baptême', ce qui frappait les yeux des hommes était principalement le refus qu'ils faisaient de ce sacrement aux petits enfants, qui élaient presque les seuls à qui on le donnât alors^. On maniiia donc dans ce canon de Toulouse et de Latran, les caractères sensibles par où cette hérésie toulousaine, qu'on appela depuis 'aHH'(/eoise, se faisait connaître. Le fond de leur erreur demeurait plus caché. Mais à mesure que cette race maudite venue de la Bulgarie se répandait dans l'Occident, on y découvrit de plus en plus les dogmes des manichéens. Ils pénétrèrent jusqu'au fond de rAllemagne, et l'empereur Henri iv les y découvrit à Goslar, ville de Souabe, au milieu du onzième siècle, étonné d'où pouvait venir cette engeance du manichéisme 3. Ceux-ci furent reconnus à cause qu'ils s'abstenaient de la chair des animaux, quels qu'ils fussent, et en croyaient l'usage défendu. L'erreur se répandit bientôt de tous côtés en Allemagne; et dans le douzième siècle on découvrit beaucoup de ces hérétiques autour de Cologne. Le nom de Cathares faisait connaître la secte; et Ecbert, auteur du temps très-ver.sô dans la théologie, nous fait voir dans ces cathares d'autour de Cologne, tous les caractères des manichéens^; la même déleslation de la viande et du mariage , le même mépris du Baptême , la même horreur pour la communion, la même répugnance à croire la vérité de l'Incarnation et de la Passion du Fils de Dieu; et enfin les autres marques sem-

i blables que je n'ai plus besoin de répéter.

': XXVIII. Suite des sentiments d' Ecbert sur les manichéens d'Allemagne. — Mais comme les hérésies changent , ou se découvrent davantage avec le temps , on y voit lieaucoup de nouveaux dogmes et de nouvelles pratiques. Par exemple, en nous expliquant avec les autres le mépris que ces manichéens faisaient du Baptême , Ecbert nous apprend que s'ils rejetaient le baptême d'eau «, ils donnaient avec des (lambeaux allumés un certain baptême do feu, dont il explique la cérémonie". Ils s'acharnaient contre le baptême des petits enfants : ce que je remarque encore une fois, parce que c'est là un des caractères de ces nouveaux manichéens. Ils en avaient encore un 'autre qui n'est pas moins remarquable; c'est qu'ils disaient que les sacrements perdaient leur vertu par la mauvaise vie de ceux qui les administraient'. C'est pourquoi ils exagéraient la corruption du clergé, pour faire voir qu'il n'y avait plus de sacrements parmi nous ; et c'est une des raisons pour lesquelles nous avons vu qu'on les accusait de rejeter le sucerdoce et tous les ordres ecclésiastiques.

XXIX. On découvre qu'ils tenaient deux premiers principes. — Ou n'avait pas encore tout à fait pénétré la croyance des deux principes dans ces nouveaux hérétiques. Car encore qu'on sentit bien que c'était la raison profonde qui leur faisait rejeter et l'union des deux sexes et toutes ses suites dans

1. Aug.. de Hœr. in hœr. Manich., loin, vni , col. 17. — 2. Ecb.,S''rm. i, Bib. PP., t. iv, II. pari., p. SI; Ren. conl. Vald., c. 6. — 3. Hcrm. Cont. ad an. 1052. Bar. l. xt. ad eumd . an. éentucial. in Cent, xi, c. 5, sub fin. — 4. Ecb., serm. xi.i. adv. Calh.,t. iv ; Bibl. PP., pari. II. — 5. Serm.i. S, il. — 6. Idem, serm. vu. — 7. Ibid.,serm. iv,<Hc.

HISTOIRE DES VARIATIONS

tous les aniiiuuix, comme les chairs, les œufs, cl le laitage, Ecberl est le premier, que je sache, qui leur objecle celle erreur eu lerraes l'urmels. Il dit même qu'il a découvert très-cerlainement , que c'était la raison secrète i|u'ils avaient entre eux d'éviter la viande, parce que k diable en était le créateur'. On voit la peine qu'on avait de pénétrer le fond de leur doctrine : mais elle paraissait assez par ses suites.

XXX. Variations de ces hérétiques. — On apprend du uiènio auteur que ces hérétiques se mitigeaient queliiuel'uis à l'égard du mariage-. Un certain Hartuvin le permettait parmi eux à un garçon qui épousait une lille, et il voulait qu'on fùl vierge de part et d'autre; encore ne devait-on pas aller au delà du premier enfant : ce que je remarque afin qu'on voie les bizarreries d'une secte qui n'était pas d'accord avec elle-même, et se trouvait souvent contrainte à démentir ses principes.

XXXI. Soin de se cacher. — Mais la marque la plus certaine pour connaître ces hérétiques était le soin qu'ils avaient de se cacher, non-seulement en recevant les sacrements avec nous , mais encore en répondant comme nous , lorsqu'on les pressait sur la foi. C'était l'esprit de la secte dès son commencement ; et nous l'avons remarqué dès le temps de saint Augustin et de saint Léon. Pierre de Sicile, et après lui Cédrénus nous font voir le même caraclère dans les pauliciens. Non-seulement ils niaient en général qu'ils fussent manichéens ; mais encore interrogés en particulier de chaque dogme de la foi, ils paraissaient catholiques en trahissant leurs sentiments par des mensonges manifestes^, ou du moins en les déguisant par des équivoques pires que le mensonge, parce qu'elles étaient plus artihcieuses et plus pleines d'hypocrisie. Par exemple, quand on leur parlait de l'eau du Baptême, ils la recevaient en entendant par l'eau du Bapicme la doctrine de Notre Seigneur, dont les b\mes sont purinées*. Tout leur langage était plein de semblables allégories ; et on les prenait pour des orthodoxes , à moins d'avoir appris par un long usage à connai- Ire leurs équivoques.

. X.XXII. Leurs équivoques lorsqu'on les interrogeait sur la foi. — Ecberl nous en apprend une qu'on n'aurait jamais devinée. On savait qu'ils rejetaient l'Eucharistie; et lorsque, pour les sonder sur un article si important, on leur demandait s'ils faisaient le corps de Notre Seigneur, ils répondaient sans hésiter qu'ils le faisaient , en entendant que leur propre corps qu'ils faisaient en queUiue sorte en mangeant, était le corps de Jésus-Christ^, à cause que, selon saint Paul, ils en étaient les membres. Par ces artifices ils paraissaient au dehors très-catholiques. Chose étrange ! Un de leurs dogmes était , que l'Evangile défendait de jurer pour quelque cause que ce fin" : cependant interrogés sur la religion, ils croyaient qu'il était permis nonseulement de mentir, mais encore de se parjurer; el ils avaient appris des anciens priscillianistes , autre branche de manichéens connue en Es|)agne, ce vers rapporté [lar sainl Augustin : « Jurez, par- » jurez-vous tant que vous voudrez; et gardez-vous

1. Ecb., serm. vi , p. 99. — 2. Serm. y, p. 91. — 3. Petr. Sic.,iyiit.,tib. deHist. Manicli. — i. Ibid., Cedr., tout. i,p. 434. — 5. Ecb., serm. i, 11. — 6. Bern. in Canl., serni. lxv, n. 2; tom. i, col. 1491.

» seulement de trahir le secret de la secte. Jura, » perjura ; secretum prodcre noli'. » C'est pourquoi Ecbert les appelait des hommes obscurs-, des gens qui ne prêchaient pas , mais ([ui iiarlaient à l'oreille, qui se cachaient dans des coins, et qui murmuraient plutôt en secret ([u'ils n'expliquaient leur doctrine. C'était un des attraits de la secte : on trouvait je ne sais quelle douceur, dans ce secret impénétrable qu'on y observait ; et comme disait le sage , ces eaux qu'on buvait furtivement paraissaient plus agréables'^. Saint Bernard , qui connaissait bien ces hérétiques, comme nous verrons bientôt, y remarque ce caractère particulier*; qu'au lieu que les autres hérétiques, poussés par l'esprit d'orgueil, ne cherchaieht qu'à se faire connaître, ceux-ci au contraire ne travaillaienl qu'à se cacher : les autres voulaient vaincre; ceux-ci plus malins ne voulaient que nuire, et se coulaient sous l'herbe pour inspirer plus sûrement leur venin par une secrète morsure. C'est que leur erreur découverte était à demi-vaincue par sa propre absurdité : c'est pourquoi ils s'attaquaient à des ignorants , à des gens de métier, à des femmelettes , à des paysans , et ne leur recommandaient rien tant que ce secret mystérieux'.

XXXIII. Enervin consulte sainl Bernard sur les manichéens d'auprès de Cologne. — Enervin, qui servait Dieu dans une église auprès de Cologne , dans le temps qu'on y découvrit ces nouveaux manichéens dont Ecberl nous a parlé, en fait dans le fond, le même récit que cet auteur; et ne voyant point dans l'Eglise de plus grand docteur à qui il pût s'adresser pour les confondre que le grand saint Bernard, abbé de Clairvaux, il lui en écrivit la belle lettre que le docte P. Mabillon nous a donnée dans ses Analecles'^. Là, outre les dogmes de ces hérétiques que je neveux plus répéter, nous voyons les partialités qui les firent découvrir ; on y voit la distinction des auditeurs et des élus''; caractère certain de manichéisme marqué par saint Augustin : on y voit qu' ils avaient leur Pape^; vérité qui se découvrit davantage dans la suite; el enfin qu'ils se glorifiaient « que leur doctrine avait dure jusqu'à nous, » mais cachée, dès le temps des martyrs, et ensuite » dans la Grèce, et en quelques autres pays : » ce qui est très-vrai, puisqu'elle venait de Marcion et de Manès, hérésiarques du troisième siècle : el on peut voir par là de quelle boutique est sortie la méthode de soutenir la perpétuité de l'Eglise, par une suite cachée el par des docteurs répandus deçà et delà sans aucune succession manifeste et légilitne.

XXXI\'. Ces hérétiques interrogés devant tout le peuple. — Au reste , qu'on ne dise pas que la doctrine de ces hérétiques fut peut-être calomniée pour n'avoir pas été bien entendue : il parait, tant par la lettre d'Enervin que par les sermons d'Ecbert, que l'examen de ces hérétiques fut fait publiquement', et que c'était un de leurs évêques el un de leurs compagnons qui soutinrent leur doctrine autant qu'ils imrent en présence de l'archevêque, de tout le clergé et de tout le peuple.

1. De Hœr. in hœr. Pi-iscil., l. vm, col. 22; Ecb., serm. ii ; Bern., ibid. — 2. Init. lib. id.,serm. 1. 2, 7, etc. — 3. Prov., IX. 17. — 4. Serm. lxv, inCant. n. i. — 5. Idem, Ecb. init. lib., etc.; Bern., serm. Lxv. Lxvi. — 6. Enervin., ep. ad S. Bern.. Anal. m. p. 452. — 7. Idem, p. 455, 450. -- S. Ibid., p. 457. —9. Ibid, p. il3; Ecb., serm. i.

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