LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALRIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC
XXXV. Les dogmes de ces hérétiques réfutés par saint Bernard, qui les avait bien connus à Toulouse. — Saint Bernard, que le pieux. Enervin excitait à réfuter ces hérétiques , fit alors les deux beaux sermons sur les Cantiques, où il attaque si vivement les hérétiques de son temps. Ils ont un rapport si manifeste à la lettre d'Enervin, qu'on voit bien qu'elle y a donné occasion : mais on voit bien aussi , de la manière si ferme et si positive dont parle saint Bernard , qu'il était instruit d'ailleurs, et qu'il en savait plus qu'Enervin lui-même. En efTet , il y avait déjà plus de vingt ans que Pierre de Bruis et son disciple Henri avaient répandu secrètement ces erreurs dans le Dauphiné, dans la Provence, et surtout aux environs de Toulouse. Saint Bernard fit un voyage dans ces pays-là pour y déraciner ce mauvais germe ; et les miracles qu'il y fit en confirmation de la vérité catholique, sont plus éclatants que le soleil. Mais ce qu'il importe de bien remarquer, c'est qu'il n'oublia rien pour s'instruire d'une hérésie qu'il allait comlDattre , el qu'ayant conféré souvent avec les disciples de ces hérétiques , il n'en a pas ignoré la doctrine. Or il y remarque distinctement avec la condamnation du baptême des petits enfants, de l' incocation des saints et des ablations pour les morts , celle de l'usage du mariage, et de tout ce qui était sorti de près ou de loin de l'union des deux sexes , comme était la viande et le laitage'. Il les taxe aussi de ne pas recevoir l'Ancien Testament , et de ne recevoir que l'Evangile tout seul-. C'était encore une de leurs erreurs notée par saint Bernard , qu'un pécheur n'était plus évéque, et « que les papes, les arche- » vèques, les évoques et les prêtres, n'étaient ca- B pables ni de donner, ni de recevoir les sacre- B ments, à cause qu'ils étaient pécheurs^. » Mais ce qu'il remarque le plus, c'est leur hypocrisie; non-seulement dans l'apparence trompeuse de leur vie austère et pénitente, mais encore dans la coutume qu'ils observaient constamment de recevoir avec nous les sacrements, el de professer publiquement notre doctrine qu'ils déchiraient en secref*. Saint Bernard fait voir que leur piété n'était que dissimulation. En apparence ils blâmaient le commerce avec les femmes , et cependant on les voyait tous passer avec une femme les jours et les nuits. La profession qu'ils faisaient , d'avoir le sexe en horreur leur servait à faire croire qu'ils n'en abusaient pas. Ils croyaient tout jurement défendu; et interrogés sur leur foi, ils ne craignaient pas de se parjurer : tant il y a de bizarreries et d'inconstance dans les esprits excessifs. Saint Bernard concluait de toutes ces choses, que c'était là ce mystère d'iniquité pvéd'il par saint Paul', d'autant plus à craindre qu'il était plus caché; et que ces hommes sont ceux que le Saint-Esprit a fait connaître au même apôtre comme des hommes séduits par le démon , qui disent des mensonges en hypocrisie; dont la conscience est cautérisée ; qui défendent le mariage et les viandes que Dieu a créées'^. Tous les caractères y conviennent trop clairement pour avoir besoin d'être remarqués : el voilà les prédécesseurs que se donnent les calvinistes.
1. Scrm. LXvi. m Cant., n. 9. — 2. 5er»i. lxv, n. 3. — 3. Serm. lxvi, «. 11. — 4. Serm. lsv. in Cant.. n. 5. — 5. II. Tluss.,u,'ï.— 0. Serm. Lxvi.n. i;/. Tim., iv. 1, 2, 3.
XXXVI. Pierre de Bricis , et Henri. — De dire que ces hériliques toulousains, dont parle saint Bernard , ne sont pas ceux qu'on appela vulgairement les Albigeois, ce serait une illusion trop grossière. Les minisires demeurent d'accord que Pierre de Bruis et Henri sont deux des chefs de celte secte, et que Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, leur contemporain, dont nous parlerons bienlôt, attaqua les Albigeois sotts le nom de Pétrobusiens'. Si les auteurs sont convaincus de manichéisme, les sectateurs n'ont pas dégénéré de cette doctrine ; et on peut juger de ces mauvais arbres par leurs fruits : car encore qu'il soil constant par les lettres de saint Bernard, et par les auteurs du temps-, qu'il convertit beaucoup de ces hérétiques toulousains disciples de Pierre de Bruis et de Henri, la race n'en fut pas éteinte , et ils gagnaient d'autant plus de monde qu'ils continuaient à se cacher. On les appelait les bons hommes, tant ils étaient doux el simples en apparence : mais leur doctrine parut dans un interrogatoire que plusieurs d'eux subirent à Lombez, petite ville près d'Albi, dans un concile qui s'y tint en 1176^.
XXXVII. Concile de Lombez. Célèbre interrogatoire de ces hérétiques. — Gaucelin, évéque de Lodève, bien instruit de leurs artifices el de la saine doctrine, y fui chargé de les interroger sur leur croyance. Ils biaisent sur beaucoup d'articles, ils mentent sur d'aulres ; mais ils avouent en termes formels, « qu'ils rejettent l'Ancien Testament; qu'ils » croient la consécration du corps et du sang de » Jésus-Christ également bonne, soit qu'elle se » fasse par un laïque ou par un clerc, pourvu 1) qu'ils soient gens de bien; que tout serment est » illicite; et que les évèques el les prêtres, qui » n'avaient pas les qualités que saint Paul prescrit, » ne sont ni prêtres, ni évèques. » On ne put jamais les obliger, quoi qu'on pût dire, à approuver le mariage ni le baptême des petits enfants; et le refus obstiné de reconnaître des vérités si constantes fut pris pour un aveu de leur erreur. On les condamna aussi par l'Ecriture, comme gens qui refusaient de confesser leur foi; et sur tous les points proposés ils sont vivement pressés par Ponce, archevêque de Narbonne, par Arnaud, évéque de Mmes, par les abbés, et surtout par Gaucelin, évéque de Lodéve , que Ciérauld , évéque d'Albi , qui était présent et l'Ordinaire du lieu, avait revêtu de son autorité. Je ne crois pas qu'on puisse voir en aucun concile ni la procédure plus régulière , ni l'Ecriture mieux employée, ni une dispute plus précise et plus convaincante. Qu'on nous dise encore après cela, que ce qu'on dit des Albigeois sont des calomnies.
XXXVIII. Histoire du même concile par ^^n auteur du temps. — Un historien du temps récite au long ce concile*, et donne un fidèle abrégé des actes plus amples qu'on a recouvrés depuis. Voici comme il commence son récit. « Il y avait dans la » province de Toulouse, des hérétiques qui se fai- B salent appeler les bons hommes, maintenus par » les soldats de Lombez. Ceux-là disaient qu'ils ne » recevaient ni la loi de Moïse, ni les Prophètes, ni
1 . La Roq., Hist. de fEuch.. p. 452, 453. — 2. Episl. 241. ad Toi.: Vit. S. Bern., lib. m, c. 5. —3. Act. Conc. Lumb., t. x; Coiic. Labb., col. 1471, an. 1176. — 4. Roger. Hoved., in Annal. Angl.
IIISTOir.K DES VARIATIONS.
» les Psaumes, ni l'Ancien Testament, ni les doc- » leurs (lu Nouveau, à la réserve des Evangiles, » des l^iilres de saint Paul , des sept Epilres cano- » niques, des Actes et de l'Apocalypse. » C'en est assez, sans parler davantage du reste, pour faire rougir nos [xrotestanls des erreurs de leurs ancêtres.
X.X.XIX. Pourquoi ces h/riHiques sont appelés ariens. — Mais pour faire soupçonner (]ucliiuecalonniie dans la procédure 'qu'on tint contre eux, ils remarquent qu'on les appela non point manichéens, mais ariens; que cependant les manichéens n'ont jamais été accusés d'arianisme, et que Baronius lui-même a reconnu cette équivoque'. Quelle chicane! de vcrhaliscr sur le titre qu'on donne à une hérésie , quand on la voit désignée , pour ne point |)arler des autres marques, par celle de rejeter l'Ancien Testament! Mais il faut encore montrer il ces esprits contentieux quelle raison on avait d'accuser les manichéens d'arianisme. C'est que Pierre de Sicile dit ouvertement, « qu'ils profes- » saient la Trinité en parole, qu'ils la niaient dans » leur cœur, et qu'ils en tournaient le mystère en " allégories impertinentes-. »
XL. Sentiment des manichéens sur la Trinité, par saint Augustin. — C'est aussi ce que saint Augustin nous apprend à fond. Fauste, évèque des manichéens avait écrit : « Nous reconnaissons » sous trois noms une seule et môme divinité de » Dieu le Père tout-puissant, de Jésus-Christ son » Fils, et du Sainl-Esprit^. » Mais il ajoute ensuite : « Que le Père habilait la souveraine et principale " lumière, que saint Paul appelait inaccessible; » pour le Fils, qu'il résidait dans la seconde lu- » mière, qui est la visible; et qu'étant double selon » l'Apôtre qui nous parle de la vertu et de la sa - » gesse de Jésus-Christ , sa vertu résidait dans le » soleil, et sa sagesse dans la lune; et enfin pour » le Saint-Esprit, que sa demeure était dans l'air » qui nous environne. » Voilà ce que disait Fauste; par où saint Augustin le convainc de séparer le Fils d'avec le Père, mémo par des lieux corporels; de le séparer encore d'avec lui-même, et de séparer le Saint-Esprit de l'un et de l'autre'' : les situer aussi, comme faisait Fauste, dans des lieux si inégaux, c'était mettre entre les Personnes divines une trop manifeste inégalité. Telles étaient ces allégories pleines d'ignorance, par lesquelles Pierre de Sicile convainquait les manichéens de nier la Trinité. Ce n'était pas la confesser que de l'expliquer de cette sorte; mais, comme dit saint Augustin, c'était coudre la foi de la Trinilé à ses inccniions. Un auteur du douzième siècle, contemporain de saint liernard, nous apprend que ces hérétiques ne disaient point : (iloria Patri^ ; et Renier dit expressément que les Cathares ou Albigeois ne croyaient pas « que la Trinité fût un seul Dieu; » mais qu'ils croyaient que le Père était plus grand » que le Fils et le Saint-Esprit'. » Il ne faut donc pas s'étonner que les catholiques aient rangé quclf|uefois les manichéens avec ceux qui niaient, la Trinité saiiile.et que par cette considération, ils aient pu leur donner le nom d'ariens.
1. Ln noq., idem. Bar., t. xii, an. 1176, p. 674. — 2. Pclr. Sic, ibid. — H. Faust, ap. Awj., lib. xx. coiU. Faust., cnp. 2, t. VIII, col. .333. — 4. Idem, cap. 7 , (. vm, roi. 3,36. - .5. Ilerib. mon., «p.. Anal. m. - 6. Ren. cont. Vald., c. 6, (. iv. Bibl. PP., p. 759.
XLl. Manichéens à Soissons. Témoifinaçie de Gui de Noijent. — Pour revenir au inanichéisnie de ces hérétiiiues, (lui de Nogcnt, célèbre auteur du douzième siècle, et plus ancien que saint Bernard, nous fait voir autour de Soissons des hérétiques, qui « faisaient un fantôme de l'Incarnalion ; qui reje- » talent le baptême des petits enfants; qui avaient » en horreur le mystère qu'on fait à l'autel; qui » prenaient pourtant les sacrements avec nous; qui » rejetaient toutes les viandes et tout ce qui sort de » l'union des deux sexes'. » Ils faisaient, à l'exemple de ces hérétiques que nous avons vus à Orléans, une Eucharistie et un sacrifice qu'on n'ose décrire; et pour se montrer tout à fait semblables aux autres manichéens , ils se cachaient comme eux et se coulaient en secret parmi nous , avouant et jurant tout ce (lu'on voulait, pour se sauver du supplice.
XLII. Témoignage de Radulphus Ardens sur les hérétiques d'Agénois. — Ajoutons à ces témoins Radulphus Ardens , auteur célèbre du onzième siècle, dans la peinture qu'il nous fait des hérétiques d'Agénois, qui « se vantent de mener la vie » des apôtres; qui disent qu'ils ne mentent point; » qu'ils ne jurent point; qui condamnent l'usage » des viandes et du mariage; qui rejeltcnt l'Ancien » Testament et ne reçoivent qu'une partie du Nou- » veau; et, ce qui est de plus terrible, admettent » deux Créateurs; qui disent que le sacrement de » l'autel n'est que du pain tout pur; qui méprisent » le Baptême et la résurrection des corps^. » Sontce là des manichéens bien marqués? Or on n'y voit point d'autres caractères que dans ces Toulousains et ces Albigeois, dont nous avons vu que la secte s'était répandue en Gascogne et dans les provinces voisines. Agen avait eu aussi ses docteurs particuliers; mais quoi qu'il en soit, on voit partout le môme esprit, et tout y est de môme sorte.
XLIII. Les mêmes hérétiques en Angleterre. — Trente de ces hérétiques de Gascogne se réfugièrent en Angleterre en l'an 1160 On les appelait poplicains ou publicains . Mais voyons quelle était leur doctrine par Guillaume de Neubridge, historien voisin de ce temps, dont Spelman, auteur protestant, a inséré le témoignage dans le second tome de ses Conciles d'Angleterre : « On fit, dit-il-', en- » trer ces hérétiques dans le concile assemblé à » Oxford. Gérard , qui était le seul qui sût quelque » chose , répondit bien sur la substance du Méde- » cin céleste : mais quand on vint aux remèdes qu'il » nous a laissés, ils en parlèrent très-mal, ayant » en horreur le Baptême, l'Eucharistie al le Ma- » riage, et méprisant l'unité catholique. » Les protestants rangent parmi leurs ancêtres ces hérétiques venus de (iascognc'', à cause qu'ils parlent mal du sai'rement de l'I'Aicharistic , selon les Anglais de ce lem[)S (]ui étaient persuadés de la présence réelle. Mais ils devraient considérer que ces poplicains sont accusés, non pas de nier la présence réelle, mais d'avoir en horreur l' Eucharistie , aussi bien que le Baptême el le Mariage, trois caractères visibles du manichéisme : et je ne tiens pas ces hérétiques en-
1. De vitâ suâ , lib. m, c. 16. — 2. Radulp. Ard.,serm. in Dom. vm. x>ost. Trin., t. n. -- 3. Guil. Neudb., Rer. Angl., lib. u, c. 13; donc. Ox,, tom. u; Conc. Ang.; Conc. Labb., tom. X, 1160, cnl, M05. — 4. La Roq., Hist. de l'Kuc, c. 18 , p. 400.