LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC
tièrement juslifiés sur le reste, sous prétexte qu'ils en répondirent assez bien; car nous avons trop vu les artifices de cette secte; et en tout cas ils n'en seraient pas moins manichéens , quand ils auraient adouci quelques erreurs de celte secte.
XLIV. Que les poplicains ou publicains sont manichéens. — Le nom même de publicains ou de poplicains était un nom de manichéens, comme il parait clairement par le témoignage de Guillaume le Breton. Cet auteur, dans la vie de Philippe Auguste, dédiée à Louis son lils aine, parlant des hérétiques qu'on appelait rulgairement jxiplicains , dit « qu'ils rejetaient le mariage; qu'ils » regardaient conmie un crime de manger de la » chair; et qu'ils avaient les autres superstitions 1) que saint Paul remarque en peu de mots' : » c'était dans la première à Timothée.
XLV'. Les ministres font les Vaudois maniche'ens, en les faisant poplicains. — Cependant nos réformés croient faire honneur aux disciples de Valdo , de les mettre au nombre des poplicains-. Il n'en faudrait pas davantage pour condamner les Vaudois : mais je ne me veux point prévaloir de celle erreur : je laisserai aux Vaudois leurs hérésies particulières; et il [me suffît d'avoir fait voir que les poplicains sont convaincus de manichéisme.
XL VI. Manichéens d'Ermengard. — Je reconnais avec les protestants^ que le traité d'Ermengard n'a pas dû être intitulé contre les Vaudois , comme il l'a été par Gretser; car il ne parle en aucune sorte de ces hérétiques : mais c'est que du temps de Gretser on nommait du nom commun de Vaudois toutes les sectes séparées de Rome depuis le onzième ou douzième siècle jusqu'au temps de Lulher; ce qui fit que cet auteur, en publiant divers traités contre ces sectes, leur donna ce litre général , contre les Vaudois : mais il ne laissa pas de conserver à chaque livre le titre qu'il avait trouvé dans le manuscrit. Voici donc comme Erraengard ou Ermengaud avait intitulé son livre : Traité contre les hérétiques qui disent que c'est le démon et non pas Dieu , qui a créé ce monde et toutes les choses visibles '•. Il réfute en particulier chapitre à chapitre, toutes les erreurs de ces héréliques, qui sont toutes celles du manichéisme que nous avons tant de fois marquées. S'ils parlent contre l'Eucharistie, ils ne parlent pas moins contre le Baptême ; s'ils rejettent le culte des saints et d'autres points de notre doctrine, ils ne rejettent pas moins la création, l'incarnation, la loi de Moïse, le mariage, l'usage de la viande , et la résurrection^; de sorte que se prévaloir de l'autorité de celte secte, c'esl mettre sa gloire dans l'infamie môme.
XLVII. On passe à l'examen des auteurs qui traitent des manichéens et des Vaudois. — Je passe plusieurs autres témoins, qui ne sont plus nécessaires après tant do preuves convaincantes : mais il y en a quelques-uns qu'il ne faut pas oublier, à cause qu'insensiblement ils nous introduisent à la connaissance des Vaudois.
XLVIII. Prcuce par Alanus, que les hérétiques de Montpellier sont manichéens. — Je produis d'abord Alanus, célèbre moine de l'ordre de Cileaux ,
1. Philip., lib. i; Duch., l.v.Hist Franc, p. il02. —2. La Iioq.,p. 435. — 3. Aub^-rt. La Roq. — 4. Tom. X. Bibl. PP., I. part., p. 1233. — 3. Idem, cap. xi, xii, xiii ; lOid., c. i, ii, m , Vil ; Ibia., x, xv, xvi.
et l'un des premiers auleurs qui ont écrit contre les Vaudois. Celui-ci dédia un Iraité contre les hérétiques de son temps au comte de Monlpellier, son seigneur, et le divisa en deux livres. Le premier regarde les hérétiques de son pays. Il leur attribue les deux principes et la fausseté de l'incarnation de Jésus-Christ avec son corps fantastique , et toutes les autres erreurs des manichéens contre la loi de jNIoïse, contre la résurrection, contre l'usage de la viande et du mariage : à quoi il ajoute quelques autres choses que nous n'avions pas vues encore dans les Albigeois; enlre autres, la damnation de saint Jean-Baptiste, pour avoir douté de la venue de Jésus-Christ'; car ils prenaient pour un doule du saint précurseur ce qu'il fit au Sauveur du monde par ces disciples : Etes-cous celui qui devez venir-? Pensée très-extravagante, mais très-conforme à ce qu'écrit Fauste- le Manichéen , au rapport de saint Augustin'. Les autres auleurs qui ont écrit contre ces nouveaux manichéens , leur attribuent d'un commun accord la même erreur''.
XLIX. Le même auteur dislingue les Vaudois des manichéens. — Dans la seconde partie de son ouvrage, Alanus traite des Vaudois, et il y fait un dénombrement do leurs erreurs, que nous verrons en son lieu : il nous sulTit d'observer ici qu'il n'y a rien qui ressente le manichéisme , et de voir d'abord ces deux sectes entièrement distinguées.
L. Pierre de Vaiicernai distingue très-bien ces deux sectes, et fait voir que les Albigeois sont manichéens. — Celle do Valdo était encore assez nouvelle. Elle avait pris naissance à Lyon en l'an 1160, et Alanus écrivait en 1Î02 au commencement du treizième siècle. Un peu après, et environ l'an 1209, Pierre de Vaucernai fit son Histoire des Albigeois, où traitant d'abord des diverses sectes et hérésies de son temps , il met en premier lieu les manichéens, dont il rapporte les divers partis''; mais où l'on voit toujours quelques caractères de ceux qu'on a remarqués dans le manichéisme , encore que dans les uns il soit outré, et dans les autres mitigé et adouci selon la fantaisie de ces héréliques. Quoi qu'il en soit, tout est du fond du manichéisme; et c'est le propre caractère de l'hérésie que Pierre de V^aucernai nous représente dans la province de Narbonne, c'est-à-dire de l'hérésie des Albigeois dont il entreprend l'histoire. Il n'attribue rien de semblable à d'autres héréliques dont il parle. « Il y avait, dit-il, d'autres hérétiques » qu'on appelait Vaudois , d'un certain Valdius de » Lyon. Ceux-là sans doute étaient mauvais; mais » non pas à comparaison de ces premiers. » Il marque ensuite en peu de paroles, quatre de leurs erreurs principales, et revient aussitôt après à ses Albigeois. A'Iais ces erreurs des Vaudois sont trèséloignôes du manichéisme, comme nous verrons bientôt : et voilà encore une fois les Albigeois et les Vaudois, deux sectes très-bien distinguées , et la dernière sans aucune marque de manichéens.
LI. Que Pierre de Vaucernai dans sa simplicité , a bien marqué les caractères des manichéens. — Les protestants veulent croire que Pierre de Vaucernai y parlait de l'hérésie des Albigeois sans trop
1. Alan., p. 31. — 2. Matth., xi. 3.— 3. Lib. v. cont. Fausl. , c. i,toni. \ui,col. 195. — 4 Ebrard Antikœr., c. 13, tom. iv ; Bib. PP., ]J. 1332; Erm-;ng.,c. \i , ibid. 1339, ctr .— à. Hisl . Albig., Pelr. .Won. Val, Cern., c. 2, (. v; Bist. Franc. Durit.
savoir ce qu'il disait, à cause qu'il leur attribue des blaspli(?iiies qu'on ne trouve point même dans les manichéens. Mais qui peut garantir tous les secrets et toutes les nouvelles inventions de celte abominable secte? Ce que Pierre de Vaucernai leur fait dire des deux Jésus, dont l'un est né dans une visible et terrestre Bethléem, el l'autre dans la Bethléem céleste el invisible, est à peu près de même génie que les autres rêveries des manichéens. Cette Bethléem invisible revient assez à la Jérusalem d'en-haut , que les pauliciens de Pierre de Sicile appelaient la mère de Dieu, d'où Jésus-Christ était sorti. Qu'on dise tout ce qu'on voudra de Jésus visible qui n'était jioint le vrai Christ, et que ces hérétiques croyaient mauvais; je ne vois rien en cela de plus insensé que les autres blasphèmes des manichéens. Nous trouvons chez Renier, des hérétiques qui tiennent quelque chose des manichéens', et qui reconnaissent un Christ fils de Joseph et.de Marie , mauvais d'abord et pécheur, mais ensuite devenu bon et réparateur de leur secle. Il est constant que ces hérétiques manichéens changeaient beaucoup. Renier, qui a été parmi eux, distingue les opinions nouvelles d'avec les anciennes, el remarque qu'il s'y était produit beaucoup de nouveautés de son temps, et depuis l'an 1230^. L'ignorance et l'extravagance ne demeurent guère dans un même état, et n'ont point de bornes dans les hommes. Quoi qu'il en soit, si c'était la haine qu'on avait pour les Albigeois qui leur taisait attribuer le manichéisme, ou si l'on veut quelque chose de pis, d'où vient le soin qu'on prenait d'en excuser les Vaudois, puisqu'on ne peut pas supposer qu'ils fussent plus aimés que les autres, ni ennemis moins déclarés de l'Eglise romaine? Cependant voilà déjà deux auteurs trèszélés pour la doctrine catholique, et très-opposés aux Vaudois, qui prennent soin de les séparer des Albigeois manichéens.
LU. Dislmclion des deux sectes par Ebrard de Be'thime. — En voici encore un troisième, qui n'est pas moins considérable. C'est Ebrard, natif de Béthune, dont le livre, intitulé AnUhe'n'sie, est composé contre les hérétiques de Flandre. Ces hérétiques s'appelaient Piples ou Piphks dans le langage du pays'. Un auteur prolestant ne conjecture pas njal , quand il veut que ce mot de Piphles soit corrompu de celui de poplicains '•; et par là on peut connaître (pie ces hérétiques llamands étaient comme les pojilicains, des manichéens parfaits; bons protestants toutefois si nous en croyons les calvinistes , el dignes d'être leurs ancêtres. Mais pour ne nous arrêter ])as au nom, il n'y a qu'à entendre Ebrard, auteur du pays, quand il nous parle de ces hérétiques^. Le premier trait qu'il leur donne, c'est qu'ils rejetaient la loi et le Dieu qui l'avait donnée : le reste va de même pied, el ils méprisaient ensemble le mariage, l'usage des viandes el les sacrements.
LUI. Les Vaudois bien dislinf/ués des manichéens. — Après avoir mis par ordre tout ce qu'il avait à dire contre cette secte, il parle contre celle des Vaudois", qu'il distingue comme les autres de celle des nouveaux manichéens; et c'esl le troisième
1. Ren. con. Val., c. G, t. iv, //. part., Bib. PP., p. 753. — 2. Idem, p, "59. — 3. IbiU., p. 1075. Pet. de Val. Cern., ib., c. •J. — 1. La Roq. p. 454—. 5. La Roq., c. 1, 2,3 et seq. — 6. Cap. 25. »... y
témoin que nous ayons à produire. Mais en voici un quatrième plus important en ce fait, que tous les autres.
LIV. Témoignage de Renier, qui avait été de la secte des manichéens d'Italie dix-sept ans. — (Test Renier, de l'ordre des Frèrcs-Prôcheurs, dont nous avons déjà rapporté quelques passages. Il écrivit environ l'an 1550 ou 54, et il intitula son livre : De hœrelicis : Des hérétiques, comme il le témoigne dans sa préface. Il se qualifie, frère Renier, autrefois hérésiarque , el maintenant prêtre, à cause qu'il avait été dix-sept ans parmi les cathares , comme il le répète par deux fois. Gel auteur est bien connu des protestants, qui ne cessent de nous vanter la belle peinture qu'il a faite des moîurs des Vaudois'. Il en est d'autanl plus croyable, puisqu'il nous dit si sincèrement le bien et le mal. Au reste, on ne peut pas dire qu'il n'ait pas été bien instruit de toutes les sectes de son temps. Il avait souvent assisté à l'examen des hérétiques; et c'était là qu'on approfondissait avec un soin extrême jusques aux moindres ditlerences de tant de sectes obscures el artificieuses, dont la chrétienté était alors inondée. Plusieurs se convertissaient et révélaient tous les secrets de leur secte, qu'on prenait grand soin de retenir. C'était une partie de la guérison, de bien connaître le mal. Outre cela Renier s'appliquait à lire les livres des hérétiques, comme il fit le grand volume de Jean de Lyon, un des chefs des nouveaux manichéens^; et c'est de là qu'il a extrait les arliclcs de sa doctrine qu'il a rapportés. Il ne faut donc pas s'étonner que cet auteur nous ait raconté plus exactement qu'aucun autre les ditTérences des sectes de son temps.
LV. Il les distingue très-bien des Vaudois. Caractère du manichéisme dans les cathares. — La première dont il nous parle est celle des pauvres de Lyon, descendus de Pierre Valdo; el il en rapporte tous les dogmes jusques aux moindres précisions'*. Tout y est Irès-éloigné des manichéens, comme on verra dans la suite. De là il passe aux autres sectes qui tiennent du manichéisme; el il vient enfin aux cathares, dont il savait tout le secret; car outre qu'il avait été, comme on a vu , dix-sept ans entiers parmi eux, el des plus avant dans la secte, il avait entendu prêcher leurs plus grands docteurs, et entre autres un nommé Nazarius, le |)lus ancien de tous, qui se vantait d'avoir pris ses instructions, il y avait soixante ans, des deux principaux pasteurs de l'Eglise de Bulgarie''. Voilà toujours celte descendance de la Bulgarie. C'est de là que les cathares d'Italie parmi lesquels Renier vivait, tiraient leur aulorité; et comme il a été parmi eux durant tant d'années, il ne faut pas s'étonner qu'il nous ail mieux expliqué, el plus en particulier, leurs- erreurs, leurs sacrements, leurs cérémonies, les divers partis qui s'étaient formés parmi eux, avec les rapports aussi bien que les différences des uns et des autres. On y voit partout Irôs-clairement les principes, les impiétés el tout res[irit du manichéisme. La distinction des élus el des auditeurs, caractère particulier de la secte célèbre dans saint Augustin el dans les autres au-
1. Ren. conl. Vul.,tom. iv. Bib. PP.,p:irt. II, p. 746, j>rœf. ibid.,p. 746; ibld., p. 750, 757; ibùl.,c. 7, p. 705; ibid. , c. 3, p. lis. — 2. Idem, cap. 0, p. 762 , 763. -- 3, Ibid., c. 5. p. 749 et seq. — i. Ibid., c. 6, p. 753, 754, 755, 763.