‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 330 sur 545 · HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC

leurs , se trouve ici marquée sous un autre nom. Nous apprenons de Renier que ces hérétiques, outre les cathares et les purs, qui étaient les parfaits (le la secte , avaient encore un autre ordre qu'ils appelaient leurs croyaiit'i' , composés de tontes sortes de gens. Ceux-ci n'étaient pas admis à tous les mystères ; et le même Renier raconte que le nombre des parfaits cathares de son temps oii la secte était atïaiblie , ne passait pas quatre mille dans toute la chrétientr ; mais que les croyants étaient innombrables : compte , dit-iP, qui a été fait plusieurs fois parmi eux.

LVI. Dénombrement mémorable des Eglises manichéennes. Les Albigeois y sont compris. Tout est renu de Bulgarie. — Parmi les sacrements de ces hérétiques, il faut remarquer principalement leur imposition des mains pour remettre les péchés : ils l'appelaient la consolation : elle tenait lieu de baptême et de pénitence tout ensemble. On la voit dans le concile d'Orléans dont nous avons parlé , dans Ecbert, dans Enervin , et dans Ermengard. Renier' l'explique mieux que les autres, comme un homme qui était nourri dans le secret de la secte. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans le livre de Renier, c'est le dénombrement exact des églises des cathares et de l'état où elles étaient de son temps. (In en comptait seize dans tout le monde, et il range avec les autres l'Eglise de France, l'Eglise de Toulouse, l'Eglise de Cahors, l'Eglise d'Àlbi; et enlin l'Eglise de fiulgarie et l'Eglise de Dugranicie , d'où, dit-il, sont venues toutes les autres. Après cela, je ne vois pas comment on pourrait douter du manichéisme des Albigeois, ni qu'ils ne soient descendus des manichéens de la Bulgarie. On n'a qu'à se souvenir des deux ordres de la Bulgarie et de la Drungarie dont nous a parlé l'auteur de Vignier, et qui s'unirent ensemble dans la Lombardie. Je répète encore une fois qu'on n'a pas besoin de chercher ce que c'est que la Drungarie. Ces hérétiques obscurs prenaient souvent leur nom de lieux inconnus. Renier nous parle des runcariens'', une secte de manichéens de son temps, dont le nom venait d'un village. Qui sait si ce mot de runcariens n'était pas une corruption de celui de drungariens?

Nous voyons, dans le même auteur et ailleurs, tant de divers noms de ces hérétiques, que ce serait un vain travail d'en rechercher l'origine. Palariens, Poplicains, Toulousains, Albigeois, Cathares : c'étaient , sous des noms divers, et souvent avec quelques diversités, des sectes de manichéens, tous venus de la Bulgarie; d'où aussi ils prenaient le nom qui était le plus dans la bouche du vulgaire.

LVII. La même origine prouvée par Matthieu Paris. Le pape des Albigeois en Bulgarie. — Cette origine est si certaine que nous la voyons encore reconnue au treizième siècle. « En ces temps, dit » Mallbicu Pàris^, (c'est en l'an 1223,) les héré- » tiques albigeois se firent un antipape nommé » Barthélemi , dans les contins de la Bulgarie, de la » Croatie et de la Dalmatie. » On voit ensuite que les Albigeois allaient le consulter en foule; qu'il

1. Rcn. cont.. Val., lom. iv, Bih. PP., part. II. p. 756. — . Idem, p. 759. -- 3. Ren., c. 14, t. iv, Bib. PP., I. part., p. 1254; idem, p. 759. — 4. Sen., ibid., p. 753, 765. — 5. Matth. Paris in Henr. III, an. 12S3, p. 317.

avait un vicaire à Carcassonne et à Toulouse, et ([u'il envoyait ses évoques de tous cotés : ce qui revient manifestement à ce que disait Enervin', que ces hérétiques avaient leur pape, encore que le même auteur nous apprenne que tous ne le reconnaissaient pas. Et atin qu'on ne doutât point de l'erreur de ces Albigeois de Matthieu Paris, le même auteur raconte que les Albigeois d' Espagne, qui prirent les armes en 1234 entre plusieurs autres erreurs, niaient jjrincipalement le mystère de l'Incarnation^.

LVIII. Hypocrisie profonde de ces hérétiques, par Enervin. — Au milieu de tant d'impiétés, ces hérétiques avaient un extérieur surprenant. Enervin les fait parler en ces termes' : « Vous autres, di- » saient-ils aux catholiques, vous joignez maison à » maison, et champ à champ; les plus parfaits » d'entre vous, comme les moines et les chanoines » réguliers , s'ils ne possèdent point de biens en » propre, les ont du moins en commun. Nous qui » sommes les pauvres de Jésus-Christ, sans repos, » sans domicile certain , nous errons de ville en 1) ville comme des brebis au milieu des loups, et » nous soufl'rons persécution comme les apôtres et » les martyrs. » Ensuite ils vantaient leurs abstinences, leurs jeûnes, la voie étroite où ils marchaient, et se disaient les seuls sectateurs de la vie apostolique; parce que se contentant du nécessaire, ils n'avaient ni maison, ni terre, ni richesses; « à » cause, disaient-ils, que Jésus-Christ n'avait ni » possédé de semblables choses, ni permis à ses » disciples d'en avoir. »

LIX. Et par saint Bernard. Convenance de leurs discours avec ceux de Fauste le manichéen chez saint Augustin. — Selon saint Bernard, il n'y avait rJe/i. en apparence de plus chrétien que leurs discours , rien de plus irréprochable que leurs mccurs'*. Aussi s'appelaient-ils les Apostoliques^ , et ils se vantaient de mener la vie des apôtres. Il me semble que j'entends encore un Fauste le manirhéen, qui disait aux catholiques chez saint Augustin" : « Vous » me demandez si je reçois l'Evangile? Vous le » voyez en ce que j'observe ce que l'Evangile presi> crit : c'est à vous à qui je dois demander si vous » le recevez, puisque je n'en vois aucune marque » dans votre vie. Pour moi j'ai quitté père, mère, » femme et enfants, l'or, l'argent, le manger, le » boire, les délices, les voluptés, content d'avoir ce » qu'il faut pour la vie, d'un jour à l'autre. Je suis » pauvre, je suis pacifique, je pleure , je soutïre la » faim et la soif, je suis persécuté pour la justice : » et vous doutez que je reçoive l'Evangile? » Après cela, prendra-t-on encore les persécutions comme une marque de la vraie Eglise et de la vraie piété? C'est un langage de manichéens.

LX, Leiir hypocrisie confondue par saint Augustin et par saint Bernard. — Mais saint Augustin et saint Bernard leur font voir que leur vertu n'était qu'une vaine ostentation. Pousser l'abstinence des viandes jusqu'à dire qu'elles sont immondes et mauvaises de leur nature, et la continence jusqu'à la condamnation du mariage, c'est d'un côté, s'attaquer au Créateur, et de l'autre lâcher la bride aux

1, Episl. Enerv. ad S. Bern.,Anal. Mabil. m. —2. Idem, an. 1234,;). 395. — 3, Atial. m, p. 454. — 4. Serm. LXV. in Cant., n. 5. — 5- Serm. lxvi, n. 8. — 6. Lift, v, cont. Faust., c. I, lom. VIII, col. 195,

HISTOIRE DES VAIilATIONS,

mauvais désirs en les laissant absokunenl sans remède '. Ne croyez jamais rien de bon de ceux qui outrent la vertu. Le dérèglement de leur esprit, qui nicMe tant d'excès dans leurs discours, introduit mille désordres dans leur vie.

LXI. Infamie de ces hcréliques, et principalemcnl despatariens. — Saint Augustin nous aiijjrendquc ces gens, (jui ne se permellaient pas le mariage , se permellaient tout aulre chose. C'est que, selon leurs principes , j'ai honte d'ôlre contraint de le répéter, c'était proprement la conception qu'il fallait avoir en horreur ; et on voit quelle porte était ouverte aux abominations dont les anciens et les nouveaux manichéens sont convaincus. Mais comme, parmi les sectes différentes de ces nouveaux manichéens, il y avait des degrés de mal, les plus infâmes de tous étaient ceux qu'on appelait palariens'^ : ce que je suis bien aise de remarquer à cause de nos réformés qui les mettent nommément parmi les Vaudois , qu'ils se glorifient d'avoir pour ancêtres'.

LXII. Doctrine de ces hérétiques : que l'effet des sacrements dépend de la sainteté des ministres. — Ceux qui vantent le plus leur vertu et la pureté de. leur vie, sont ordinairement les plus corrompus. On aura pu remarquer comme ces impurs manichéens se sont gloriliés dans leur origine , et dans toute la suite de la secte, d'une vertu plus sévère que les autres ; et pour se faire valoir davantage, ils disaient que les sacrements et les mystères, perdaient leur force dans des mains impures. Il importe de bien remarquer cette partie de leur doctrine, que nous avons vue dans Enervin, dans saint Bernard, et dans le concile de Lombez. C'est pourquoi Renier repète par deux fois% que cette imposition des mains qu'ils appelaient la consolation, et où ils mettaient la rémission des péchés, était inutile à celui qui la recevait, si celui qui la donnait était en péché lui-même , quand son péché serait caché. La raison qu'ils rendaient de cette doctrine, selon Ermengard^, est que lorsqu'on a perdu le Saint-Esprit, on ne peut plus le donner; qui était la même raison dont se servaient les anciens donatistes. ,

LXIII. Ils condamnent tous serments, et la punition des crimes. — C'était encore pour faire les saints, et s'élever au-dessus des autres, qu'ils disaient que le chrétien ne devait jamais affirmer la vérité par serment", pour quelque cause ([ue ce fut, pas même en justice; et qu'il n'était permis de punir personne de mort; pas môme les plus criminels'. Les Vaudois, comme nous verrons, prirent d'eux toutes ces maximes outrées, et tout ce vain lîxtérieur de piété.

LXIV. Réponse des ministres , que l imputation du manichéisme est calomnieuse. Démonstration du contraire. — Voilà quels étaient les Albigeois, selon tous les auteurs du temps , sans en excepter un seul. Les protestants en rougissent, et nous disent pour toute réponse, que ces excès, ces erreurs, et tous ces dérèglements des -Albigeois sont

1. Bern., serm. lxvi. in Cant. — 2. Rcn., c. IG; Ebrard., c. 26. toni. IV, liibl. PP., I parc. p. 1178; Jten.,c. 6, t. iv. Bibl. PP., II. purl., p. 753. — 3. La Roq., Hist. rie CEuch.. II. pure, c. 18, p. 415. — 4. Ren., c. 6; Ibid., p. 736, 759. — 5. Ermeng., c. 14. de iinp, Man.. ibid., p. 1254. — 6. Burn., serm. i.xv. in Cant., n. 2. — 7. Ebrard, r. 14, 15, Erni., c. 18. 10; ibid., p. 1134, U3U, UiiO, 1-,'flI.

des calomnies de leurs ennemis. Mais ont-ils une seule preuve de ce qu'ils avancent, ou un seul auteur du temps , et de plus do quatre cents ans après, qui les justifient? Pour nous, nous produisons autant de témoins qu'il y a eu dans tout l'univers, d'auteurs qui ont parlé de cette secte. Ceux qui ont été dans leur croyance nous ont révélé ses abominables secrets après leur conversion. Nous suivons la secte damnable jusqu'à sa source : nous montrons d'où elle est venue, par où elle a ])assé, tous ses caractères, et toute sa descendance, qui la lie au manichéisme. On nous oppose des conjectures, et encore quelles conjectures? On les va voir; car je veux ici rapporter les plus vraisemblables.

LXV. Examen de la doctrine de Pierre de Bruis. Objection des ministres , tirée de Pierre le Vénérable. — Le plus grand effort des adversaires est pour justifier Pierre de Bruis et son disciple Henri. Saint Bernard, dit-on , les accuse de condamner et la viande et le mariage. Mais Pierre le Vénérable , abbé de Cluni , qui a réfuté presqu'en môme temps Pierre de Bruis, ne parle point de ces erreurs, et ne lui en attribue que cinq : de nier le baiitême des petits enfants, de condamner les temples sacrés, de briser les croix au lieu de les adorer, de rejeter l'Eucharistie, de se moquer des oblations et des prières pour les morts'. Saint Bernard assure que cet hérétique et ses sectateurs ne recevaient que l'Ecangile^. Mais Pierre le Vénérable n'en parle qu'en doutant. « La renommée^, a pulilié que » vous ne croyez pas tout à fait ni à Jésus-(;hrist , » ni aux prophètes, ni aux apôtres : mais il ne faut I) pas croire aisément les bruits qui sont souvent » trompeurs ; puisque môme il y en a qui disent » que vous rejetez tout le canon des Ecritures. » Sur quoi il ajoute : « Je ne veux pas vous blâmer de ce » qui n'est pas certain. » Ici les protestanis louent la prudence de Pierre le Vénérable , et blâment la crédulité de saint Bernard, qui avait trop légèrement déféré à des bruits confus.

LXVI. Doctrine de Pierre de Bruis , selon Pierre le Vénérable. — Mais [u'emièrement, à no prendre que ce que l'abbé de Gluny reprend comme cerlain dans cet hérétique, il y en a plus qu'il ne faut pour le condanuier. Calvin a compté parmi les blasphèmes la doctrine qui nie le baptême des petits enfants''. Le nier avec Pierre de Bruis et son disciple llem-i, c'était refuser le salut à l'âge le plus innocent qui soit parmi les hommes : c'était dire que depuis tant de siècles , où l'on ne baptise presque plus que des enfants, il n'y a plus de Baptême dans le monde, il n'y a plus de sacremenls, il n'y a plus d'Eglise, ni de chrétiens. C'est ce qui donnait de l'horreur à Pierre le Vénérable. Les autres erreurs de Pierre de Bruis, que ce vénérable auteur a réfutées, ne sont pas moins insup|)orlables. Ecoutons ce que lui reproche sur l'Eucharistie, le saint abbé de Cluny, qui vient de nous déclarer qu'il ne lui veut rien objecter que de certain. « Il » nie, dil-iP, que le corps et le sang de Jésus- » Christ puissent être faits par la vertu de la divine » [larole et le ministère du prêtre, et il assure que

1. P-t. Vrn. coiil. Pelroh., l. x-xir; liih. Max., p. ll);il. — 2. .S"ev/*i. LXV. in Cant.,n. S. —'.i. Pet. Veii., ibid., p. ID.JT. — 4. Opusc. coiu. Semel. —5. Idem, p. 1057. .

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