‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 331 sur 545 · LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUD0I3, ETC · texte numérisé non relu

LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUD0I3, ETC

» tout ce qu'on fait à Tautel est inutile. » Ce n'est pas nier seulement la vérité du corps et du sang , mais comme les manichéens, rejeter absolument TEucharislie. C'est pourquoi le saint abbé ajoute un peu après : « Si votre hérésie se renfermait dans » les bornes de celle de Bérenger, qui en niant la » vérité du corps , n'en niait pas le sacrement ou » l'apparence et la figure, je vous renvoyerais aux. «docteurs qui l'ont réfuté, ilais, poursuit-il un » peu après, vous ajoutez erreur à erreur, hérésie » à hérésie, et vous ne niez pas seulement la vérité » de la chair et du sang de Jésus-Christ, mais leur «sacrement, leur ligure et leur apparence; et » ainsi vous laissez le peuple de Dieu sans sacri- « flce. » ^

LXVII. Saint Bernard aussi circonspect que Pierre le Vénérable. — Pour les erreurs dont ce saint abbé ne parle pas, et celles dont il doute , il est aisé de comprendre que c'est qu'elles n'étaient pas encore assez avérées , et qu'on n'avait pas pénétré d'abord tous les secrets d'une secte qui avait tant de replis et tant de détours. On les découvrait peu à peu; et Pierre le Vénérable, nous apprend lui-même que Henri, disciple de Bruis, avait beaucoup ajouté aux cinq chapitres qu'on avait repris dans son maître'. Il avait entre ses mains, l'écrit où l'on avait recueilli de la propre bouche de l'hérésiarque, toutes ses nouvelles erreurs. Mais ce saint abbé attendait, pour les réfuter, qu'il en fût encore plus assuré. Saint Bernard , qui a vu de près ces hérétiques, en savait plus que Pierre le Vénérable, qui n'en écrivait que par rapport : mais il ne savait pas tout; et c'est pourquoi il n'osait pas les appeler tout à fait manichéens-; car il n'était pas moins circonspect que Pierre le Vénérable à ne leur rien imputer que de certain. En etïel, voici comme il parle de leurs impuretés : On dit qu'ils font en secret des choses honteuses^. On dit, c'est qu'il ne les savait pas encore avec certitude, et c'est pourquoi il n'osait en parler positivement. Ceux qui les ont sues en ont parlé : mais cette discrétion de saint Bernard nous fait voir combien est certain ce qu'il leur objecte.

LXVIII. Réponse à ce qu'on objecte de la crédulité de saint Bernard. — Mais, dit-on, il était crédule, et Othon de Frisingue, auteur du temps, lui en a fait le reproche. Il faut encore écouter cette conjecture que les protestants font tant valoir''. Il est vrai, Othon de Frisingue trouve saint Bernard trop crédule, à cause qu'il fit condamner les erreurs visibles de Gilljerl de la Porrée , évèque de Poitiers^, que son disciple Othon tâchait d'excuser. Ce reproche d'Othon est donc une excuse qu'un disciple allectionné prépare à son maître. Voyons toutefois en quoi il fait consister la crédulité de saint Bernard. « C'est dit Othon", que cet abbé, » par la ferveur de sa foi, et par sa bonté naturelle, » avait un peu trop de crédulité; en sorte que des » docteurs qui se fiaient trop à la raison humaine, » et à la sagesse du siècle , lui devenaient moins » suspects; et si on lui rapportait que leur doctrine » ne fut pas tout à fait conforme à la foi , il le " croyait aisément. » Avait-il tort? Non sans doute,

1. Ep. ad Episc. Arelat., etc., ante Efiist. contra Petrob , ibid., p. Iu34. — 2. Serm. Lsvi. in Cant. — 3. Senn. lxv, — 4. Albert. La Ruq. — 5. Oth . Fris, in Frider., lib. i , c. -16, 47. — 6. Idem.

B. — T. III

et l'expérience fait assez voir que Pierre Abélard, qui lui devint suspect par cette raison , et Gilbert, qui expliquait la Trinité plutôt selon les topiques d'Aristote que selon la Tradition et la règle de la foi, s'écartèrent du bon chemin, puisque leurs erreurs, condamnées dans les conciles, sont également abandonnées des catholiques et des protestants.

LXIX. Saint Bernard n'impute rien à Pierre de Bruis et à Henri, séducteur des Toulousains , qu'il ne le sache. — N'accusons donc pas ici la crédulité de saint Bernard. S'il nous a représenté Henri , le disciple de Pierre de Bruis, et le séducteur des Toulousains, comme le plus scélérat et le plus hypocrite de tous les hommes, tous les auteurs du temps en ont fait le même jugement'. Les erreurs qu'il attribue aux disciples de ces hérétiques ont été reconnues, et se découvraient tous les jours de plus en plus, comme la suite de cette histoire l'a fait paraître. Ce n'était pas témérairement que saint Bernard leur imputait celle que nous trouvons dans ses sermons. « Je veux, dit-il 2, vous raconter leurs im- » pertinences, que nous avons reconnues par leurs » réponses qu'ils ont faites sans y penser aux ca- » tholiques , ou par les reproches mutuels que leurs » divisions ont fait éclater, ou par les choses qu'ils » ont avouées lorsqu'ils se sont convertis. « Voilà comme on reconnut ces impertinences, que saint Bernard appelle dans la suite des blasphèmes. Quand il n'y aurait autre chose dans les henriciens, que leur aveugle attachement pour ces femmes qu'ils tenaient dans leur compagnie , comme leur raconte saint Bernard, et avec lesquelles ils passaient leur vie enfermés dans la même chambre nuit et jour, c'en serait assez pour les avoir en horreur. Cependant la chose était si publique , que saint Bernard voulait qu'on les connût à cette marque : « Dites-moi , leur disait-iP , mon ami, quelle » est celte femme? Est-ce votre épouse? Non, ré- » pondent-ils, cela ne convient pas à ma profession. » Est-ce votre fille , votre sœur, votre nièce? Non , » elle ne m'appartient par aucun degré de parenté. » Mais savez-vous qu'il n'est pas permis selon les » lois de l'Eglise à ceux qui ont professé la conti- » nence , de demeurer avec des femmes? Chassez » donc celles-ci, si vous ne voulez pas scandaliser «l'Eglise : autrement ce fait, qui est manifeste, » nous fera soupçonner le reste qui ne l'est pas » tant. » Il n'était pas trop crédule dans ce soupçon ; et la turpitude de ces faux continents a depuis été révélée à toute la terre.

LXX. Conclusion. Qu'il n'y a que de la honte d'acouer les Albigeois pour auteurs. — D'où vient donc que les protestants entreprennent la défense de ces scélérats? La cause en est trop claire. C'est l'envie de se donner des prédécesseurs. Ils ne trouvent que de telles gens qui rejettent et le culte de la croix , et la prière des saints , et l'oblation pour les morts. Ils sont fâchés de ne remarquer les commencements de leur Réforme que dans des manichéens. Parce qu'ils grondent contre le Pape et contre l'Eglise romaine , la Réforme est bien disposée en leur faveur. Les catholiques de ce temps-là leur reprochent de penser mal de l'Eucharistie. Nos

1. Epist. ccxLi. ad Hildef. com. Pet. Ven.cont. Petrob. Act. Bild. Anal, m, p. 3\%etseq., etc. —2. Serm. lxv. in Cant., 11. S. — 3. Idem., n. 6.

HISTOIRE DES VARIATIONS

proteslanls voudraient bien que ce fussent de simples bcrcngariens, et non pas des manichéens à qui l'Eucliarislie déplaît dans son fond. Mais enfin ([uand cela serait, ces réformés, que vous voulez être de vos gens, cachaient leur doctrine, « fré- » queutaient les églises, honoraient les prêtres, » allaient à l'olTrande; ils se confessaient, ils com- » nuiniaient , ils prenaient avec nous, poursuit saint » Bernard , le corps et le sang de Jésus- Christ '. » Les voilà donc dans nos assemblées, qu'ils détestaient dans leur cœur comme des convenlicules de Satan ; à la messe , qu'ils regardaient dans leur erreur comme une idolâtrie et un sacrilège; et enfin dans les exercices de l'Eglise romaine , qu'ils croyaient le royaume de l'Antéchrist. Sont-ce là. les disciples de celui qui a ordonné de prêcher son Evangile sur les toits? Sont-ce là les enfants de lumière ? Ces œuvres sont-elles de celles qui paraissent dans le jour, ou de celles que la nuit doit cacher? En un mot , Sont-ce là les prédécesseurs que donne la Réforme ?

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