LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC
dirons, a écrit que le pape Lucius les mit au nombre des hérétiques, à cause de quelques dogmes et observances superstitieuses'. Jusqu'ici ces dogmes ne sont pas encore expliqués : mais on m'avouera que si les Vaudois eussent nié des dogmes aussi remarquables que celui de la présence réelle, matière rendue si célèbre par la condamnation de Bérenger, on ne se serait pas contenté de dire en gros qu'ils avaient quelques dogmes superstitieux.
LXXVII. Autre preuve que leurs erreurs ne regardent point l'Eucharistie. — Environ dans le même temps, en l'an 1194, une ordonnance d'Alphonse ou Ildephonse, roi d'Aragon, range les Vaudois ou Insabbatés , autrement les pauvres de Lyon , parmi les hérétiques anathématisés par l'Eglise; et c'est une suite manifeste de la sentence prononcée par Lucius IIP. Après la mort de ce pape, comme malgré son décret, ces hérétiques s'étendaient beaucoup, et que Bernard, archevêque de Narbonne, qui les condamna de nouveau après un grand examen , ne put arrêter le cours de cette secte, plusieurs personnes pieuses ecclésiastiques et autres , procurèrent une conférence pour les ramener à l'amiable'. On choisit de part et d'autre pour ar'oitre de la conférence, un saint prêtre nommé Raimond de Dacentrie, homme iUustrepar sa naissance, mais encore plus illustre par sa sainte vie. L'assemblée fut fort solennelle, et la dispute fut longue. On produisit de part et d'autre les passages de l'Ecriture dont on prétendait s'appuyer. Les Vaudois furent condamnés, et déclarés hérétiques sur tous les chefs de l'accusation.
LXXVIII. Preuve de la même vérité par une célèbre conférence où tous les points sont traités. — On voit par là que les Vaudois, quoique condamnés, n'avaient pas encore rompu toutes mesures avec l'Eglise romaine, puisqu'ils convinrent d'un arbitre catholique et prêtre. L'abbé de Fontcald , qui fut présent à la conférence, a rédigé par écrit avec beaucoup de netteté et de jugement les points débattus, et les passages qu'on employa de part et d'autre : de sorte qu'il n''y a rien de meilleur pour connaître tout l'état de la question telle qu'elle était alors , et au commencement de la secte.
LXXIX. Articles de la conférence. — La dispute roule principalement sur l'obéissance qui était due aux pasteurs. On voit que les Vaudois la leur refusaient , et que malgré toutes les défenses ils se croyaient en droit de prêcher, hommes et femmes. Comme cette désobéissance ne pouvait être fondée que sur l'indignité des pasteurs, les catholiques, en prouvant l'obéissance qui leur est due, prouvent qu'elle est due môme à ceux qui sont mauvais , et que quel que soit le canal, la grâce ne laisse pas de se répandre sur les fidèles". Pour la même raison on fait voir que les médisances contre les pasteurs, dont on prenait le prétexte de la désobéissance , sont défendues par la loi de Dieu^. Dans la suite on attaque la liberté que se donnaient les laïques de prêcher sans la permission des pasteurs, et même malgré leurs défenses; et on fait voir que ces prédications séditieuses tendent à la subversion des
1. Cliron. ad an. 1212. —2. Apud. Eni., II. part., direct. Inq., q. XIV, p. 2S7, et apud Maria. Prœf. in Luc. Tud., t. n,Bibl. PP. ,11. part., p. 5S2. —3. Bern. de Font. Cal. ad- 1)tj-stis Vald. sect. in prœf., t. iv, Bibl. PP., Ul. port., p. lUiô. - 4. Idem, c. 1, 2. — 5. Ibid., c. 3.
faibles et des ignorants'. Surtout, on prouve par l'Ecriture, que les femmes, qui n'ont que le silence en partage , ne doivent pas se mêler d'enseigner^. Enlin on montre aux Vaudois le tort qu'ils ont de rejeter la prière pour les morts qui avait tant de fondement dans l'Ecriture, et une suite si évidente de la Tradition' : et comme ces hérétiques s'absentaient des églises pour prier entre eux en ])articulier dans leurs maisons, on leur fait voir qu'ils ne devaient pas abandonner la maison d'oraison , dont toute l'Ecriture et le Fils de Dieu lui-même avait tant recommandé la sainteté''.
LXXX. On n'y parle point de l'Eucharistie. — Sans examiner ici qui a raison ou tort dans cette querelle, on voit quel en était le fondement, et quels furent les points contestés; et il est plus clair que le jour, que dans ces commencements, loin qu'il s'agit ou de la présence réelle et de la transsubstantiation, ou des sacrements, on ne parlait pas encore de la prière des saints, de leurs reliques, ou de leurs images.
LXXXI. Alanus, qui fait le dénombrement des erreurs vaudoises, n'objecte rien sur l'Eucharistie. — Ce fut à peu près dans ce même temps qu'Alanus écrivit le livre dont il a été parlé; où, après avoir soigneusement distingué les Vaudois des autres hérétiques do son temps , il entreprend de prouver, contre leur doctrine : « Qu'on ne doit point » prêcher sans mission; qu'il faut obéir aux pré- » lats, et non-seulement aux bons, mais encore aux » mauvais, que leur mauvaise vie ne leur fait pas » perdre leur puissance; que c'est à l'ordre sacré » qu'il faut attribuer le pouvoir de consacrer, et ce- » lui de lier et de délier, et non pas au mérite de la » personne; qu'il se faut confesser aux prêtres, et » non aux laïques; qu'il est permis de jurer en cer- » tain cas, et de punir de mort les malfaiteurs'. » C'est à peu près ce qu'il oppose aux erreurs des Vaudois. S'ils avaient erré sur l'Eucharistie, Alanus ne l'aurait pas oublié ; car il sait bien le reprocher aux Albigeois, contre lesquels il entreprend de prouver et la présence réelle et la transsubstantiation"; et après avoir repris dans les Vaudois tant de choses moins importantes, il n'en aurait pas omis une si essentielle.
L?vXXII. Ni Pierre de Vaucernai. — Un peu après Alanus, et environ l'an 1209, Pierre de Vaucernai , homme assez simple , et assurément trèssincère, distingue les Vaudois des Albigeois, par leurs propres caractères , en disant que les Vaudois étaient méchants, ma'is bien moins que ces autres hérétiques'' , qui admettaient les deux principes et toutes les suites de cette damnable doctrine. « Pour » ne point parler, poursuit cet autour, de leurs » autres infidélités , leur erreur consistait principa- » lement en quatre chefs : en ce qu'ils portaient » des sandales à la manière des apôtres; en ce » qu'ils disaient qu'il n'était permis de jurer pour » quelque cause que ce fut; et qu'il n'était non plus I) permis de faire mourir des hommes ( môme pour » crime); enfin en ce qu'ils disaient que chacun » d'eux, (quoiqu'ils fussent de purs laïques), pourvu
1. Bern. de Font. Cal. adversus Vald. sect. in prœf.; t. iv, Bibl. PP., III. part., p. 1195, c. 4 et soq. — 2. Idem. c. 7. — 3. Ibid., c. 8. — 4. Ibid., c. 9. — 5. Alan.,lib. Ji,p. 175 et seq. — 6. Lib. i,p. 12Scî seq. — l. Pet. de Vall. Cern., Hist. Albiy.. c. 2. Duch., Hist. Franc, t. v, p. 527.
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HISTOIRE DES VARIATIONS
» qu'il eût des sandales, (c'est-à-dirc, comme on a I. vu, la marque de la pauvreté apostolique), pouvait 1) consacrer le corps de Jôsus-Glirisl. » Voilà en ellet les caracléres particuliers qui désignent le vrai esprit des Vaudois : l'alVectation de la pauvreté dans les sandales qui eu étaient la marque; la siml)licité et la douceur apparente , en rejetant tout serment et tout supplice; et ce qu'il y avait de plus propre à celle socle, la croyance que les laïques, pourvu qu'ils eussent embrassé leur prétendue pauvrelc apostolique , et qu'ils en portassent la marque; c'esl-à-dire pourvu qu'ils fussent de leur secle, pouvaient faire les sacrements, et nièuie le corps de Jésus-Christ. Le reste , comme leur doctrine sur les prières pour les morls , allait avec les autres inridélitcs de ces hérétiques, que cet auteur ne veut pas marquer en parliculier. Mais s'ils s'élaienl élevés contre la présence réelle, après le bruit que cette matière avait fait dans l'Eglise, non-seulement ce religieux ne l'aurait pas oublié, mais encore il se serait bien gardé de dire qu'ils faisaient le corps de Jésus-Christ; ne les faisant en ce point dilTércr d'avec les catholiques, sinon en ce qu'ils attribuaient aux laïques le pouvoir que les catholiques ne reconnaissent que dans les prêtres.
LXXXIII. Les Vaudois viennent demander l' approbation d'Innocent III. — Il parait donc clairement que les Vaudois en 1209, lorsque Pierre de Vaucernai écrivait, n'avaient pas seulement songé à nier la présence réelle; et il leur restait alors tant de soumission ou véritable ou apparente envers l'Eglise romaine, qu'encore en 11'12 ils vinrent à Rome pour y obtenir du Saint-Siège l'approbation de leur secte. Ce fut alors que Conrad, abbé d'Ursl)erg, les y vit, comme il le raconte lui-môme', avec leur maître Bernard. On les reconnaît aux caraclères que leur donne ce chroniqueur : c'était les pauvres de Lyon, ceux que Lucius III arait mis au nombre des hérétiques, qui se rendaient remarquables par l'alVcclation de la pauvreté apostolique , avec leurs souliers coupés jJ^f -dessus ; qui dans leurs secrètes prédications et dans leurs assemblées cachées racilissaient l'Eglise et le sacerdoce. Le Pape trouvait étrange l'alleclalion qu'ils faisaient paraître dans ces souliers coupés par-dessus, et dans leurs capes semblables à celles des religieux, quoiqu'ils eussent contre la coutume, une longue chevelure comme les laïques. En ell'et, ordinairement ces alfectalions bizarres couvrent quelque chose de mauvais. Mais surtout on fut offensé de la liberté que se donnaient ces nouveaux apôtres d'aller pèlemôle, hommes et femmes, à l'exemple, à ce ([u'ils disaient, des femmes pieuses qui suivaient Jésus- Christ et les apôtres pour les servir : mais les lenips, les personnes et les circonstances étaient bien différenles.
LXXXIV. On commence à traiter les Vaudois comme hérétiques opiniâtres. — Ce fut, dit l'abbé d'Ursperg, pour domier à l'Eglise de vrais pauvres, plus dépouillés cl plus simniis que ces faux pauvres de Lyon, que le Pai)e approuva dans la suite l'institut des Frères Mineurs , rassemblés sous la conduite de saint François, un modèle d'humilité , et la merveille de ce siècle : et ces pauvres remplis de haine contre l'Eglise el ses ministres, malgré leur