LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS. ETC
t quelle consistait principalement l'erreur des Vaudois, que le mérite des personnes agissait dans les sacrements plus que l'ordre et le caractère.
LXXXVIII. Doctrine des Yaudois sur les biens d'Eglise. — Mais les Vaudois poussèrent ce mérite 1 nécessaire aux ministres de l'Eglise jusqu'à n'avoir rien de propre; et c'était un de leurs dogmes, que pour consacrer l'Eucharistie, il fallait être pauvre à leur manière : tellement « que les prêtres catholi- » ques n'étaient pas de véritables et légitimes suc- » cesseurs des disciples de Jésus-Christ, à cause » qu'ils possédaient du bien en propre ' : » ce qu'ils prétendaient que Jésus-Christ avait défendu à ses apôtres.
L?LXXIX. Nulle erreur sur les sacrements. — Jusques ici toute l'erreur que l'on voit sur les sacrements ne regardait que les personnes qui les pouvaient administrer : le reste était en son entier, comme dit expressément Pylicdorf. Ainsi on ne doutait en aucune sorte, ni de la présence réelle, ni de la transsubstantiation; et au contraire, cet auteur vient de nous dire que ce laïque, qui s'était mêlé de donner la communion, croyait avoir fait le corps de Jésus-Christ. Enlîn de la manière dont nous avons vu commencer cette hérésie, il semble que Valdo ait eu d'abord un bon dessein; que la gloire de la pauvreté, dont il se vantait, ait séduit et lui et ses sectateurs; que dans l'opinion qu'ils avaient de leur sainte vie, ils se soient remplis d'un zèle amer contre le clergé et contre toute l'Eglise catholique; qu'irrités de la défense qu'on leur fit de prêcher, ils soient tombés dans le schisme , et comme dit Gui le Carme, du schisme dans l'hérésie^.
XC. Mauvaise foi manifeste des historiens protestants, et de Paul Perrin sur les commencements des Vaudois. — Par ce fidèle récit et les preuves incontestables dont on le voit soutenu, il est aisé de juger combien les historiens protestants ont abusé de la foi publique, dans le récit qu'ils ont fait de l'origine des Vaudois. Paul Perrin, qui en a écrit l'histoire, imprimée à Genève, dit qu'en l'an 1160, lorsque la peine de mort fut apposée à quiconque ne croirait pas la présence réelle , « Pierre Valdo » citoyen de Lyon , fut des plus courageux pour » s'opposer à telle invention'. « Mais il n'y a rien de plus faux : l'article de la présence réelle avait ~ été défini cent ans auparavant contre Bérenger; on n'avait rien fait de nouveau sur cet article; et loin
Ique Valdo s'y soit opposé, on a vu, cinquante ans durant, et lui et tous ses disciples dans la commune croyance.
XCI. Le nmiistre de la Roque. — M. de la Roque, plus savant que Perrin, n'est pas plus sincère, lorsqu'il dit que « Pierre Valdo ayant trouvé des peu- » pies entiers séparés de la communion de l'Eglise ï latine, il se joignit à eux avec ceux qui le sui- » valent , pour ne faire qu'un même corps et une » même société par l'unité d'une même doctrine^.» Mais nous avons vu au contraire : l" que tous les auteurs du temps (car nous n'en avons omis aucun) nous ont montré les Vaudois et les Albigeois comme deux sectes séparées; 2" que tous ces auteurs nous font voir ces Albigeois comme manichéens; et je
1. y. Slip. Pet. de Vatl. Cern., Refut. error. ibid.,p. 819. — 2. Guid. Carm., de hœres. tu liœres. Yald. init. — 3. Hisl. des Vnudois, c. I. — 4. Hist. de l'Eucli., II. part., ch. xviii, p. 451.
défie tous les protestants qui sont au monde, de me montrer qu'il y eût dans toute l'Europe, lorsque Valdo s'éleva, aucune secte séparée de Rome, qui ne fut ou la secte même, ou quelque branche et subdivision du manichéisme. Ainsi on ne pourrait faire le procès à Valdo d'une manière plus convaincante , qu'en accordant à ses défenseurs ce qu'ils demandent pour lui, c'est-à-dire qu'il se soit joint en unité de doctrine aux Albigeois, ou à ces peuples séparés alors de la communion romaine. Enlin quand Valdo se serait uni à des Eglises innocentes, ses erreurs particulières n'auraient pas permis qu'on tirât avantage de cette union; puisque ces erreurs sont détestées non-seulement par les catholiques , mais encore par les protestants.
XCII. Si les Vaudois ont changé dans leur progrès leur doctrine sur l'Eucharistie. — Mais continuons l'histoire des Vaudois , et voyons si nos protestants y trouveront quelque chose de plus favorable depuis que ces hérétiques ne gardèrent plus aucune mesure avec l'Eglise. Le premier acte que nous trouvons contre les Vaudois après le grand concile de Latran , est un canon du concile de Tarragone, qui désigne les insabbatés comme gens « qui défendaient de jurer et d'obéir aux puissances » ecclésiastiques et séculières , et encore de punir » les malfaiteurs, et autres choses semblables', » sans qu'il paraisse le moindre mot sur la présence réelle, qu'on aurait non seulement exprimée, mais encore mise à la tète, s'ils l'avaient niée.
XCIII. Preuve du contraire par Replier. — Dans le même temps et vers l'an 1250, Renier tant de fois cité, qui distingue si soigneusement les Vaudois , ou les Léonistes et les pauvres de Lyon d'avec les Albigeois, en marque aussi toutes les erreurs, et les réduit à ces trois chefs : contre l'Eglise, contre les sacrements et les saints, et contre les cérémonies ecclésiastiques-. Mais loin qu'il y ait rien dans tous ces articles contre la transsubstantiation, on y trouve précisément parmi leurs erreurs, que « la transsubstantiation se devait faire » en langue vulgaire; qu'un prêtre ne pouvait pas » consacrer en péché mortel'; » que lorsqu'on communiait de la main d'un prêtre indigne « la trans- » substantiation ne se faisait pas dans la main de » celui qui consacrait indignement, mais dans la » bouche de celui qui recevait dignement l'Eucha- » ristie; qu'on pouvait consacrer à la table com- )> mune, » c'est-à-dire dans les repas ordinaires, et non seulement dans les églises, conformément à cette parole de !Malachie : L'on me sacrifie en tout lieu, et on offre une ablation pure à mon nom''; ce qui montre qu'ils ne niaient pas le sacrifice ni l'oblation de l'Eucharistie; et que s'ils rejetaient la messe, c'était à cause des cérémonies, la faisant uniquement consister dans les paroles de Jésus- Christ récitées en langue vulgaire^. Par là on voit clairement qu'ils admettaient la transsubstantiation, et ne s'étaient éloignés en rien de la doctrine de l'Eglise sur le fond de ce sacrement; mais qu'ils disaient seulement qu'il ne pouvait être consacré par de mauvais prêtres , et le pouvait être par de bons laïques; selon ces maximes fondamentales de
1. Conc. Tayrac, lom. xi. Conc, part. /, an. 1242, col. 593. — 2. Ren., c. v, (. iv ; Bibl. PP., II. part., p. 749. - 3. Idi-m, p. 750. — 4. Ualach., i. 11. — 5. Ren., c. v, (. iv , Bib. PP., II. part., p. 750.
HISTOIRli DES VARIATIONS.
leur secte, que Renier ne manque pas de bien remarquer, « que tout bon laïque est prôlre, et que la ijricrc d'un mauvais prêtre ne sort de rien'; » par où aussi ils ]irélendaient la consécration de ce mauvais prêtre inutile. On voit aussi en d'autres auteurs'-, selon leurs principes, « qu'un homme 1) sans être prêtre, i)0uvuit consacrer, et pouvait ad- » ministrer le sacrement de Pénitence, et que tous » laïques, et même les femmes, devaient prêcher. »
XCIV'. Dénombrement des erreurs raudoises. — Nous trouvons encore dans le dénombrement de leurs erreurs, tant chez Renier que chez les autres, « qu'il n'est pas permis aux clercs;(c'est-à-dire, aux » ministres de l'Eglise) d'avoir des biens; qu'il ne » fallait point diviser les terres, ni les peuples^, » ce qui vise à l'obligation de mettre tout en commun , et à établir comme nécessaire cette prétendue pauvreté apostolique dont ces hérétiques se glorifiaient; « que tout serment est péché mortel : que » tous les prinqes et tous les juges sont damnés'', » parce qu'ils condamnent les malfaiteurs contre » cette parole ; La veangeance m'appartient , dit le » Seigneur^; et encore : Laissez-les croître jusqu'à » la moisson'^ : » Voilà comme ces hypocrites abusaient de l'Ecriture sainte , et avec leur feinte douceur renversaient tous les fondements de l'Eglise et des Etats.
XCV. Autre dénombrement, et nulle mention d'erreur sur l'Eucharislie. — On trouve cent ans après dans Pylicdorf une ample réfutation des Vaudois article par article, sans qu'il paraisse dans leur doctrine , la moindre opposition à la présence réelle ou à la transsubstantiation. Au contraire , on voit toujours dans cet auteur, comme dans les autres, que les laïques de cette secte faisaient le corps de Jésus-Christ'' , quoiqu'avec crainte et avec réserve dans le pays où il écrivait^ : en un mot il ne remarque dans ces hérétiques, aucune erreur sur ce sacrement, si ce n'est que les mauvais jjrêtres ne le faisaient pas , non plus que les autres sacrements''.
XCXI. Aiitre dénombrement. — Enfin dans tout le dénombrement que nous avons de leurs erreurs, ou dans la liibliothèque des Pères , ou dans l'inquisiteur Emeric'", on ne trouve rien contre la présence réelle; encore qu'on y remarque jusqu'aux moindres diiïérences de ces hérétiques d'avec nous , et jusques aux moindres articles sur lesquels il les faut interroger : au contraire l'inquisiteur Emeric rapporte ainsi leur erreur sur l'Eucharistie : « Ils » veulent que le pain ne soit point Iranssubstantié » au corps de Jésus-Christ, si le prêtre est un pé- 1) cheur. » Ce qui démontre deux choses; l'une, qu'ils croyaient la transsubstantiation; l'autre, qu'ils croyaient que les sacrements dépendaient de la sainteté des ministres.
( )n trouve dans le même dénombrement, toutes les erreurs des Vaudois que nous avons remarquées. Les erreurs des nouveaux manichéens, qu'on a fait voir être les mêmes que les Albigeois , sont aussi rapportées à part dans le même livre". On
1. lien., c.v, t. IV, Bib. PP. II. part., p. 751. — 2. Frag. Pi/lied., ibid., p. 817; Ren., ihid., p. 751. — 3. Ren., ibid., p. 7d0; Ibid. en-., p. 820. — ■(. Idfm, p. 753. Ind. err. ihid., p. 831, 923. — 5. ifom., XII. 19. — «. Jlf.iWj., xiri. 30. — 7. Pyii'crf. conl. Vald.,t. iv, Jiibl. PP., II. part., p. 778 ctseq., an 1305; ibid., c. 20, p. 893. — 8. IJem, c. 1. — 9. Ibid., c. 16 , 18. — 10. liibl. PP., t. iv; II. pari.., p. 820, 832, a36. Direclor., part. II, q. XIV, />. 279. — 11. lilcin, q. xiii, p. 273.
voit par là que ce sont deux sectes entièrement distinguées; et parmi les erreurs des Vaudois, il n'y a rien qui ressente le manichéisme, dont l'autre dénombrement est tout rempli.
XGVII. Démonstration que les Vaudois n'avaient aucune erreur sur la transsubstantiation. — Mais pour revenir à la transsubstantiation, d'où pourrait venir que les catholiques eussent épargné les Vaudois sur une matière aussi essentielle, eux qui relevaient avec tant de soin jusqu'aux moindres de leurs erreurs? Est-ce peut-être que ces matières, et surtout celle de l'Eucharistie, n'étaient pas assez importantes, ou n'étaient pas assez connues après la condamnation de Bérenger par tant de conciles ? Est-ce qu'on voulait cacher au peuple que ce mystère était attaqué ? Mais on ne craignait point de rapporter les blasphèmes bien plus étranges des Albigeois , et môme contre ce mystère. On ne taisait pas au peuple ce que les Vaudois disaient de plus atroce contre l'Eglise romaine, comme qu'elle était « l'impudique marquée dans V Apocalypse , son » Pape le chef des errants , ses prélats et ses reli- » gieus des scribes et des pharisiens'. » on avait pitié de leurs excès; mais on ne les cachait pas : et s'ils avaient rejeté la foi de l'Eglise sur l'Eucharistie, on leur en aurait fait le reproche.
XGVIII. Suite de la même démonstration. Témoignage de Claude Séyssel en 1517. Défaite grossière d'Aubertin. — Encore au siècle passé, en 1517, Claude Séyssel , célèbre par son savoir et par ses emplois sous Louis XII et François l^', et élevé pour son mérite à l'archevêché de Turin , dans la recherche qu'il fit de ces hérétiques, cachés dans les vallées de son diocèse, afin de les réunir à son troupeau , raconte dans un grand détail toutes leurs erreurs^, comme un fidèle pasteur qui voulait connaître à fond le mal de ses brebis pour les guérir : et nous en lisons dans son écrit tout ce que les autres auteurs nous en racontent , ni plus ni moins. Il remarque principalement avec eux comme la source de leur égarement , « qu'ils faisaient dépen - » dre l'autorité du ministère ecclésiastique du mé- » rite des personnes'; » d'où ils concluaient, » qu'il ne fallait point obéir au Pape, ni aux pré- » lats, à cause qu'étant mauvais, et n'imitant pas » la vie des apôtres, ils n'ont de Dieu aucune auto- » rite, ni pour consacrer ni pour absoudre; que » pour eux, ils avaient seuls ce pouvoir, parce » qu'ils observaient la loi de Jésus-Christ; que l'E- » glise n'était que parmi eux, et que le Siège » romain était cette prostituée de l'Apocalypse, et » la source de toutes les erreurs. » Voilà ce que ce grand archevêque dit des Vaudois de son siège. Le ministre Aubertin s'étonne de ce que , dans un si exact dénombrement qu'il nous fait de leurs erreurs, on ne trouve point qu'ils rejetassent ni la i)résence réelle ni la transsubstantiation^; et ce ministre n'y trouve point d'autre réponse, si ce n'est que ce prélat qui les avait si vivement réfutés dans les autres points , s'était senti ici trop faible pour leur résister^ : comme si un si savant homme et si éloquent n'avait pas pu du moins copier ce que tant de doctes catholiques avaient écrit sur cette matière.
1. Iien.,c. IV, ibid., 750. Emeric, ibid. — 2. Adv. error. Vald. part. an. 1520; f. i et seq. — 3. Idem, f. 10, 11.
■1. Lib. III, de Sacrum. Euch. , p. 98(5, cfil. 2. p. 9S7.