LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC
langage que les autres pièces des barbes que Perrin H citées; et ce langage est très-moderne, fort peu différent du provençal que nous connaissons. Nonseulement le langage de Villehardouin , qui a écrit cent ans après Pierre de Bruis, mais encore celui des auteurs qui ont suivi Villehardouin , est plus ancien et plus obscur que celui que l'on veut dater de l'an 1120, si bien qu'on ne peut se moquer du monde d'une façon plus grossière, qu'en nous donnant ces discours comme fort anciens.
CXXVII. Suite. — Cependant sur cette seule date do 1120 mise, on ne sait par qui, ni en quel temps, dans ce volume vaudois que personne ne connaît, nos calvinistes ont cité ce livre de l'Antéchrist comme étant indubitablement de quelque disciple de Pierre de Bruis, ou de lui-môme'. Les mêmes auteurs citent hardiment quelques discours que Perrin a cousus à celui sur l'Antéchrist , comme étant de la même date de M 20, quoique dans un de ces discours où il est traité du purgatoire on cite un livre que saint Augustin a intitule' : des Milparlemenls - , c'est-à-dire des mille paroles : comme si saint Augustin avait fait un livre de ce titre; ce qui ne se peut rapporter qu'à une compilation composée au treizième siècle, qui a pour titre : Milleluquium sancti Auguslini, que l'ignorant auteur de ce traité du purgatoire a pris pour un ouvrage de ce Père. Au surplus, nous pourrions parler de l'âge de CCS livres des Vaudois, et des altérations qu'on y pourrait avoir faites, si on nous avait indiqué quelque bibliothèque connue où on les put voir. Jus(iu'à ce qu'on ait donné au public cette instruction nécessaire, nous ne pouvons que nous étonner de ce qu'on nous produit comme authentiques des livres qui n'ont été vus que de Perrin seul; puisque ni Aubertin, ni la Roque ne les citent que sur sa foi , sans nous dire seulement qu'ils les aient jamais maniés. Ce Perrin, qui nous les vante seul, n'y observe aucune des marques par lesquelles on peut établir la date d'un volume, ou en prouver l'antiquité; et il nous dit seulement que ce sont de vieux livres des Vaudois^; ce qui en gros, peut convenir aux plus modernes gothiques, et à des Volumes de cent à six vingts ans. Il y a donc tout sujet de croire que ces livres, dont on nous fait voir ce qu'on veut, sans aucune preuve solide de leur date, ont été composés ou altérés par ces Vaudois réformés de la façon de Farel et de ses confrères.
CXXVIII. Confession de foi produite par Perrin. Quelle est postérieure au calvinisme. — Quant à la Confession de foi que Perrin a publiée, et que tous nos protestants nous allèguent comme une pièce authentique des anciens Vaudois, « elle est )> extraite, dit-iM, du livre intitulé : Almanach spii> rituel, et des ^Iémoires de George Morel. » Pour V Almanach spirituel, je ne sais qu'en dire, si ce n'est que ni Perrin, ni Léger même, qui parle avec tant de soin des livres des Vaudois, n'ont rien marqué de la date de celui-ci. Ils n'ont pas même pris la peine de nous dire s'il est manuscrit ou imprimé; et nous pouvons tenir pour certain qu'il est fort moderne, puisque ceux qui en veulent tirer
1. Aub., p. 962; La Roq., Hist. de l'Eucharistie, p. 451, 459. — 2. Pcrr., Hist. des Vaud., JII. part., l. m, ci, p. 305. — 3. HiBt. des Vaud., l. i, c. 7, p. 56. — 4. Idem , 1. 1, c. 12, p. 79.
avantage, ne nous en ont pas marqué l'antiquité. Mais ce qui décide, c'est ce que rapi^orte Perrin, que cette Confession de foi est extraite des Mémoires de George Morel. Or il parait par Perrin même , que George Morel fut celui qui, environ l'an 1530, tant d'années après la Réforme, alla conférer avec Œcolampade et Bucer, des moyens de s'y unir' : ce qui nous fait assez voir que cette Confession de foi, non plus que les autres que Perrin produit, n'est pas des anciens Vaudois , mais des Vaudois réformés à la mode des protestants.
CXXIX. Démonstration que les Vaudois n'avaient point de Confession de foi avant la Reforme prétendue. — Aussi avons-nous déjà remarqué qu'il ne fut fait nulle mention de Confession de foi des Vaudois dans la conférence de 1530 des mêmes Vaudois avec Œcolampade ^. Nous pouvons même assurer qu'ils ne firent de Confession de foi que longtemps après; puisque Bèze, si soigneux de rechercher et de faire valoir les actes de ces hérétiques, ne parle, comme on a vu^, d'aucune Confession de fol qu'il en eût connue qu'en 1541. Quoi qu'il en soit, avant la Réforme de Luther et de Calvin , on n'avait jamais entendu parler de Confession de foi des Vaudois. Séyssel, que la vigilance pastorale et l'obligation de sa charge engageait dans ces derniers temps, c'est-à-dire en 151(3 et en 1517, à une recherche si exacte de tout ce qui regardait cette secte, ne nous dit pas un seul mot de Confession de foi'', c'est-à-dire, qu'il n'en avait rien appris, ni par un examen juridique, ni de ceux qui se convertissant entre ses mains avec tant de marques de sincérité, lui découvraient avec larmes et componction tout le secret de la secte. Ils n'avaient donc point encore alors de Confession de foi : il fallait apprendre leur doctrine par leurs interrogatoires, comme on a vu : mais de Confession de foi, ni d'aucun écrit des Vaudois, on n'en trouve pas un mot dans les auteurs qui les ont le mieux connus. Au contraire , les frères de Bohème, secte dont nous parlerons bientôt , et à laquelle les Vaudois ont souvent tenté de s'unir et devant et après Luther, nous apprennent qu'ils n'écrivaient rien. « Ils n'avaient jamais eu, disaient-ils^, d'é- » glise connue en Bohème , et nos gens ne savaient » rien de leur doctrine, parce qu'ils n'en avaient » jamais publié aucun écrit dont nous soyons assu- » rés. » Et dans un autre endroit : « Ils ne vou- » laient point qu'il y eût aucun témoignage public » de leur doctrine". » Que si l'on veut dire qu'ils ne laissaient pas d'avoir entre eux quelques écrits et quelques Confessions de foi , ils les eussent données aux frères avec lesquels ils voulaient s'unir. Mais les frères déclarent qu'ils n'en ont rien su que par quelques articles de Mérindol , « lesquels, » disent-ils', il se pourrait faire qu'on aurait polis » de notre temps. » C'est ce qu'écrit un savant ministre de ces Bohémiens, longtemps après la Réforme de Luther et de Calvin. Il aurait parlé plus conséquemment , si au lieu de dire qu'on a poli ces articles depuis la Réforme , il avait dit qu'on les a fabriqués. Mais c'est qu'on voulait dans le parti
1. Lt'ttre d'Œcolampade. Perr., ibid., c. 6, p. 46; c. 7, p. 59. — 2. Ci-dessus, n. 119. — 3. Ci-dessus, îi. 4. -- 4. Séyss., f. 3 et seq. — 5. Esroiii. Rudig. de frater. Ortli. narrât. Heid. cum hist. Cam. 1625, p. 147, 148. —6. Prœf. Conf. fid. Frat. Bohen., an. 1572, ib. 173. —7. Rud., ibid., p. 147, 14S.
HISTOIRE DES VARIATIONS
(hmncr quelque air d'antiquité aux articles des \auduis; et ce ministre ne voulait pas tout à l'ait révéler ce secret de la secte. Quoi qu'il en soit, il en dit assez pour nous faire entendre ce qu'il faut croire des Confessions de foi qu'on produisait de son temps sous le nom des Vaudois; et on voit bien qu'ils ne savaient guère la doctrine des prolestants avant que les protestants les en eussent instruits. A peine savaient-ils eux-mêmes ce qu'ils croyaient, et ils ne s'en expliquaient que confusément avec leurs meilleurs amis, loin d'avoir des Confessions de foi toutes formées, comme Perrin a voulu nous le faire accroire.
CXXX. Que les Yaudois, en dressant leur Confession de foi calciyiiste , ont retenu quelque chose des dogmes quileur étaient particuliers. — Et néanmoins nous reconnaissons même dans ces pièces de Perrin, quelque trace de l'ancien génie vaudois, qui confirme ce que nous en avons dit. Par exemple dans le livre de l'Antéchrist , il est dit « que les empereurs u et les rois, estimant que l'Antéchrist était sembla- » ble à la vraie et sainte mère l'Eglise, l'ont aimé et » l'ont doté contre le commandement de Dieu '; » ce qui revient à l'opinion vaudoise, de croire défendu aux clercs d'avoir aucun bien : erreur, comme on a vu, qui fit le premier fondement de leur séparation. Ce qui est porté dans le Catéchisme, qu'on reconnaît les ministres « par le vrai sens de la foi , et par la » saine doctrine, et par la vie de bon exemple, etc.-,» revient encore à l'erreur qui faisait croire aux Vaudois que les ministres de mauvaise vie étaient déchus du ministère, et perdaient l'administration des sacrements. C'est pourquoi il est dit encore dans le livre de l'Antéchrist, qu'une de ses œuvres est « d'attribuer la réformation du Saint-Esprit à la » foi morte extérieurement, et de baptiser les cn- » fants en cette foi, en enseignant que parcelle foi, » ces enfants reçoivent de lui le Baptême et la ré- I) génération^ : » paroles par où l'on exige la foi, vivante dans les ministres du Baptême, comme une chose nécessaire pour la régénération de l'enfant; et le contraire est rangé parmi les œuvres de l'Antéchrist. Ainsi, lorsqu'ils composaient ces nouvelles Confessions de foi agréables à la Réforme où ils avaient dessein d'entrer, on ne pouvait les empêcher d'y couler toujours quelque chose qui ressentait l'ancien levain : et sans perdre le temps davantage dans cette recherche , c'est assez qu'on ait vu dans ces ouvrages des Vaudois les deux erreurs qui ont fait le fondement de leur séparation.
CXXXI. Ik'lle.v ions sur l'histoire des Albigeois et des Vaudois. Artifice des ministres. — Telle est l'histoire des Albigeois et des Vaudois, selon qu'elle est rapportée par les auteurs du temps. Nos réformés, qui n'y trouvent rien de favorable à leurs prétentions , ont voulu se laisser tromper par le plus grossier de tous les artifices. Plusieurs auteurs catholiques qui ont écrit en ce siècle, ou sur la lin du siècle précédent, n'ont pas assez distingué les V'audois d'avec les Albigeois , et ont donné aux uns et aux autres le nom commun de Vaudois. Quelle qu'ait été la cause de leur erreur, nos protestants sont trop habiles critiques pour vouloir que l'on en croie ou Mariana, ou Grelscr, ou même M. de
1. Hist. des Vaud., III. pari., l. m, c. i, p. 298. — 2. Idi-m, III. part., I. i,p. 157. — 3. Ibid., l. ui, p. 267.
Thou , ou quelques autres modernes , au préjudice des anciens auteurs, qui tous unanimement, comme on a vu , ont distingué ces deux sectes. Cependant, sur une erreur si grossière, les protestants, après avoir pris pour chose avouée, que les Albigeois et les Vaudois n'étaient qu'une même secte, ont conclu que les Albigeois n'avaient été traités de manichéens que par calomnie; puisque selon les anciens auteurs, les Vaudois sont exempts de celte tache.
CXXXII. Démonstration que les hérétiques qui ont nié la réalité au douzième et treizième siècle sont manichéens. Insigne supposition des ministres. — Il fallait considérer que ces anciens, qui, en accusant les Vaudois d'autres erreurs, les ont déchargés du manichéisme, en même temps les ont distingués des Albigeois que nous en avons convaincus. Par exemple, le ministre de la Roque, qui, ayant écrit le dernier sur celte matière, a ramassé les finesses de tous les autres auteurs du parti et surtout celles d'Aubertin, croit avoir justifié les Albigeois d'avoir comme les manichéens rejeté l'Ancien Testament, en montrant que selon Renier les Vaudois le recevaient'. Il ne gagne rien; puisque ces Vaudois sont chez le même Renier très-bien distingués des Cathares-, qui sont la tige des Albigeois. Le même la Roque lire avantage de ce qu'il y avait des hérétiques qui , selon Radulphus Ardens, disaient que le sacrement n'était que du pain tout pur^. Il est vrai : mais le môme Radulphus Ardens ajoute ce que la Roque, aussi bien qu'Aubertin, a dissimulé, que ces mêmes hérétiques admettent deux créateurs, et rejettent l'Ancie7i Testament, la vérité de l' Incarnation, le mariage et la viande. Le même ministre cite encore certains hérétiques , chez Pierre de Vaucernai, qui niaient la vérité du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie''. Je l'avoue ; mais en même temps cet historien nous assure qu'ils admettaient pareillement les deux principes, et avaient toutes les erreurs des manichéens. La Roque veut nous faire croire que le même Pierre de Vaucernai distingue les ariens el les manichéens d'avec les Vaudois et les Albigeois s. La moitié de son discours est véritable : il est vrai qu'il distingue les manichéens des Vaudois; mais il ne les distingue pas des héréliques qui étaient dans le pays de Narbonne ; et il esl certain que ce sont les mêmes qu'on appelait Albigeois, qui constamment étaieni des manichéens. Mais, continue le même la Roque , Renier reconnaît des hérétiques qui disent que le corps de Jésus-Christ est du simple pain'^ : c'étaient ceux qu'il appelle Ordibariens qui parlaient ainsi, et en même temps ils niaient la création', et proféraient mille blasphèmes que le manichéisme avait introduits : de sorte que ces ennemis de la présence réelle, l'étaient en même temps du Créateur et de la divinité.
GXXXIII. Suite. Manichéisme à Metz. Les bogomiles. — La Roque revient à la charge avec Àubertin, et croit trouver de bons protestants en la personne de ces hérétiques, qui, selon Césarius d'IIestcrbac, blasphémaient le corps et le sang de
1. La lioq., p. 459; Aub., p. 967; ex Ren.,c. 3. — 2. Ren., c. 6. — 3. La Koq., p. 456: Aub., p. 064; B. Rad., Serm. 8. posl. Pentec. — 4. La Roq., Aub., p. 903, ece Pet. de Valle- Cern., Hist. .\lbig., l. ii, c. ti. — 5 -Ilist. Albig., c. 6. — 6. La Rnq.. p. 4.57; Aub., p. 905; Ren., c. 6. — 7, Ren., ibid.