LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC
Jésus-Christ ' . Mais le même Césarius nous apprend qu'ils admetlaienl les deux principes et tous les autres blasphèmes des manichéens : ce qu'il assure savoir très-bien, non point par ouï dire, mais pour avoir souvent conversé avec eux daiis le diocèse de Metz. Un fameux ministre de Metz, que j'ai fort connu, faisait accroire aux calvinistes de ce pays-là, que ces Albigeois de Césarius étaient de leurs ancêtres-; et on leur fit voir alors que ces ancêtres qu'on leur donnait étaient d'abominables manichéens. La Roque, dans son Histoire de l'Eucharistie^, voudrait qu'on crût que les bogomiles étaient les mêmes qu'on appelait en divers lieux Vaudois , Pauvres de Lyon, Poplicains, Bulgares, Insabbatés, Gazares et Turlupins. Je conviens que les Vaudois, les insabbatés et les pauvres de Lyon sont la même secte : mais qu'on les ait appelés gazares ou cathares, poplicains, bulgares, ni bogomiles, c'est ce qu'on ne montrera jamais par aucun auteur du temps. Mais enfin M. de la Roque veut donc que ces bogomiles soient de leurs amis'? Sans doute, parce qu'ils « ne » jugeaient dignes d'aucune estime le corps et le » sang que l'on consacre parmi nous. » ilais il devait avoir appris d'Anne Comnône, qui nous a fait connaître ces hérétiques \ qu'ils « réduisaient » en fantôme l'incarnation de Jésus; qu'ils ensei- » gnaient des impuretés que la pudeur de son sexe » ne permettait pas à cette princesse de répéter; et » enfin qu'ils avaient été convaincus par l'empereur » Alexis son père, d'introduire un dogme mêlé des » deux plus infâmes de toutes les hérésies, de celle » des manichéens, et de celle des massaliens. »
CXXXIV. Suite des suppositions des ministres. — Le même la Roque met encore parmi ses amis Pierre Moran , qui , pressé de déclarer sa croyance devant tout le peuple , confessa qu'il ne croyait pas « que le pain consacré fût le corps de Notre Sei- » gneur'; » et il oublie que ce Pierre Moran, selon le rapport de l'auteur dont il cite le témoignage , était du nombre de ces hérétiques convaincus de manichéisme, qu'on appelait ariens", pour la raison que nous avons rapportée.
CXXXV. A lUre falsification. — Cet auteur compte encore parmi les siens les hérétiques dont il est dit, au concile de Toulouse , sous Calixte II , « qu'ils rejettent le sacrement du » corps et du sang de Jésus-Christ''; » et il tronque le propre canon d'où il a tiré ces paroles , puisqu'on y voit dans la suite que ces hérétiques , avec le sacrement du corps et du sang , « rejettent encore le baptême des petits en- » fants et le mariage légitime*. »
CXXXVI. Autre passage tronqué. — Il corrompt avec une pareille hardiesse un passage de l'inquisiteur Emeric sur le sujet des Vaudois. « Emeric, » dit-il^, leur attribue comme une hérésie, ce qu'ils » disaient, que le pain n'est pas transsubstantié au » vrai corps de Jésus-Christ , ni le vin au sang. » Qui ne croirait les Vaudois convaincus par ce témoignage, de nier la transsubstantiation? Mais nous avons récité le passage entier, où il y a : « La neu- » vième erreur des Vaudois , c'est que le pain n'est
1. Cœs. Hesterh., l. t, c. 2. in Bihl. Cislerc, La Roi., p. 457; Aut., J3. 964.— 2. Ferri , Cal. gen., p. 85. — 3. Pag. 455. — 4. Ann. Comn. Alex., l. xv, p. 4S6 et seq. — 5. Idem , p. 45S. — (j. Reg. de Heved. Ann. Aug . Baron, ad a7i. 1178. — l.Idem, p. 451. — S. Conc. Tolos,, an. 1119, Can. 3. — 9. Pag. 457, Direct., pnrt. Il , q. 14.
» point transsubstantié au corps de Jésus-Christ ,
)> SI LE PRÊTRE QUI LE CONSACRE EST PÉCHEUR. » M. ds
la Roque retranche ces derniers mots , et par cette seule fausseté , il ôtc aux Vaudois deux points importants de leur doctrine; l'un , qui fait l'horreur des protestants, c'est-à-dire la transsubstantiation; l'autre , qui fait l'horreur de tous les chrétiens, qui est de dire que les sacrements perdent leur vertu entre les mains des ministres indignes. C'est ainsi que nos adversaires prouvent ce qu'ils veulent par des falsifications manifestes, et ils ne craignent pas de se donner des prédécesseurs à ce prix.
CXXXVII. Récapitulation. — Voilà une partie des illusions d'Aubertin et de la Roque sur le sujet des Albigeois et des Vaudois, ou des pauvres de Lyon. En un mot, ils justifient parfaitement bien les derniers du manichéisme; mais en même temps ils n'apportent aucune preuve pour montrer qu'ils aient nié la transsubstantiation ; au contraire , ils corrompent les passages qui prouvent qu'ils l'ont admise. Et pour ceux qui l'ont nié en ces temps-là , ils n'en produisent aucuns qui ne soient convaincus de manichéisme, par le témoignage des mêmes auteurs qui les accusent d'avoir nié le changement de substance dans l'Eucharistie : de sorte que leurs ancêtres sont ou avec nous défenseurs de la transsubstantiation comme les Vaudois, ou avec les Albigeois, convaincus de manichéisme.
CXXXVIII. Deux autres objections des ministres. — Mais voici ce que ces ministres ont avancé de plus subtil. Accablés par le nombre des auteurs qui nous parlent de ces hérétiques toulousains et albigeois comme de vrais manichéens, ils ne peuvent pas nier qu'il n'y en ait eu , et même en ces pays-là; et c'était ceux, disent-ils', que l'on appelait cathares ou purs. Mais ils ajoutent qu'ils étaient en très-petit nombre, puisque Renier qui les connaissait si bien nous assure qu'ils n'avaient que seize Eglises dans tout le monde ; et au reste , que le nombre de ces cathares n'excédait pas quatre mille dans toute la terre ; au lieu, dit Renier, que les croyants sont innombrables. Ces ministres laissent à entendre par ce passage, que ces seize Eglises et quatre mille hommes répandus dans tout l'univers , n'y pouvaient pas faire tout le bruit et toutes les guerres qu'y ont fait les Albigeois; qu'il faut donc bien qu'on ait étendu le nom de cathares ou de manichéens à quelque autre secte plus nombreuse; et que c'est celle des Vaudois et des Albigeois qu'on appelait du nom de manichéens, ou par erreur, ou par calomnie.
CXXXIX. Seize Eglises des manichéens , qui comprenaient toute la secte. — Qui veut voir jusqu'où peut aller la prévention ou l'illusion , n'a qu'à entendre après les discours de ces ministres, la vérité que je vais dire; ou plutôt il ne faut que se souvenir de celle que j'ai déjà dite. Et premièrement, pour ces seize Eglises, on a vu que le mot d'Eglise se prenait en cet endroit de Renier^, non pour des églises particulières qui étaient en certaines villes, mais souvent pour des provinces entières ; ainsi on voit parmi ces Eglises, l'Eglise de l'Esclavonie, l'Eglise de la Marche en Italie, l'Eglise de France, l'Eglise de Bulgarie, la mère de toutes les autres.
1. Aub., p. 968 .■ La Roq., p. 460 ex Ren., c. 6. — 2. Ren., c. 6.
HISTOIRE DES VAIilATIONS.
Toule la Lomhanlic tiait renfermée sous le lilre de deux Eglises ; celles de Toulouse et d'Albi , qui en Frauce l'iirenl autrefois les plus nombreuses, comprenaicnl loul le Languedoc; el ainsi du reste : de manière que sous ces seize Eglises, on exprimait toule la secte comme divisée en seize cantons, qui toutes avaient leur rapport à la Bulgarie, comme on a vu.
CXL. les cathares au nombre de quatre mille. Ce que c'était. — Nous avons aussi remarqué, pour ce qui regarde ces quatre mille cathares, qu'on n'entendait sous ce nom, que les parfaits de la secte, qu'on appelait clus du temps de saint Augustin ; mais qu'en môme temps. Renier assurait, que s'il n'y avait de son temps , c'est-à-dire au milieu du treizième siècle, où la secte était alfaiblie, que quatre mille cathares parfaits, la multitude du reste de la secte, c'est-à-dire des simples croyants, était encore infinie.
CXLI. Si le mot de croyants signifie les Vaudois che: les anciens auteurs. Illusion d'Aubertin. — La Roque après Aubertin prétend que le mot de croyants signifiait les Vaudois', à cause que Pylicdorf , et Renier lui-même les appellent ainsi. Mais c'est encore ici une illusion trop grossière. Le mot de croyants était commun à toutes les sectes : chaque secte avait ses croyants ou ses sectateurs. Les Vaudois avaient leurs croyants, credentes ipsorum, dont Pylicdorf a parlé en divers endroits. Ce n'est pas que le mot de croyant fiil affecté aux Vaudois : mais c'est que, comme les autres, ils avaient les leurs. L'endroit de Renier cité par les ministres, dit que les hérétiques araienl leurs croyants, credentes suos , auxquels ils permettaient toute sorte de crimes-. Ce n'est pas des Vaudois qu'il parle, puisqu'il en loue les bonnes mœurs. Le même Renier nous raconte les mystères des cathares , ou la fraction de leur pain; et il dit qu'on recevait à celte table non -seulement les cathares , hommes et femmes , mais encore leurs croyants^, c'est-à-dire ceux qui n'étaient pas encore arrivés à la perfection des cathares : ce qui montre manifestement ces deux ordres si connus parmi les manichéens; et ce qu'on marque, que les simples croyants sont reçus à cette espèce de mystère, fait voir ([u'il y en avait d'autres dont ils n'étaient pas jugés dignes. C'est donc de ces croyants des Cathares que le nombre était infini : et ceu.\-là conduits par les autres, dont le nombre était plus petit, faisaient tout le mouvement dont l'univers était troublé.
CXLII. Conclusion. Queles Vaudois ne sont point du sentiment des cahinistes. — Voilà donc les subtilités, pour ne pas dire les artifices, où sont réduits les ministres pour se donner des prédécesseurs Ils n'en ont point dont la suite soit manifeste : ils en vont chercher, comme ils peuvent, parmi des sectes obscures, qu'ils tâchent de réunir, et d'en faire de bons calvinistes, quoiqu'il n'y ait rien de commun entre eux que la haine contre le Pape et contre l'Eglise.
CXLIII. Ce qu'il faut croire de la vie des Vaudois. — On me demandera peut-être ce que je crois de la vie des Vaudois (jue Renier a tant vantée. J'en croirai tout ce (lu'on voudra, et plus, si l'on veut,
14, 18, p. 7S0, etc. —