LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC
» ver les démons : que leur péché était un péché » contre le Saint-Esprit; qu'il eut donc fallu pour » les sauver que le Saint-Esprit se fût incarné , ce » qui était absolument impossible; qu'il n'y avait » donc aucun moyen possible pour sauver les dé- » mons en général : que rien n'était possible à Dieu » que ce qui arrivait actuellement : que cette puis- » sance qu'on n'admettait pour les choses qui n'ar- » rivaient pas est une illusion : que Dieu ne peut » rien produire au dedans de lui qu'il ne le produise » nécessairement, ni au dehors qu'il ne le produise » aussi nécessairement en son temps : que lorsque )> Jésus-Christ a dit qu'il pouvait demander à son » Père plus de douze légions d'anges, il faut enlen- » dre qu'il le pouvait, s'il eût voulu; mais recon- " naître en même temps qu'il ne pouvait le vouloir ' : » que la puissance de Dieu était bornée dans le » fond, et qu'elle n'est infinie qu'à cause qu'il n'y >' a pas une plus grande puissance- : en un mot, » que le monde et tout ce qui existe est d'une abso- ' » lue nécessité, et que s'il y avait quelque chose » de possible à qui Dieu refusât l'être, il serait ou » impuissant ou envieux ; que comme il ne pouvait » refuser l'être à tout ce qui le pouvait avoir, aussi » ne pouvait-il rien anéantir' : qu'il ne faut point » demander pourquoi Dieu n'empêche pas le péché, » c'est qu'il ne peut pas; ni en générai pourquoi il » fait ou ne fait pas quelque chose , parce qu'il fait » nécessairement tout ce qu'il peut faire'' ; qu'il ne » laisse pas d'être libre, mais comme il est libre » à produire son Fils qu'il produit néanmoins né- » cessairement' ; que la liberté qu'on appelle de » contradiction, par laquelle on peut faire et ne pas >> faire , est un terme erroné introduit par les doc- » teurs, et que la pensée que nous avons que nous « sommes libres, est une perpétuelle illusion, sem- » Idable à celle d'un enfant qui croit qu'il marche » tout seul pendant qu'on le mène : qu'on délibère » néanmoins, qu'on avise à ses affaires, qu'on se " damne: mais que tout cela est inévitable, aussi bien j) que tout ce qui se fait et ce qui s'omet dans le » monde ou par la créature , ou par Dieu même " : » que Dieu a tout déterminé : qu'il nécessite tant » les prédestinés que les réprouvés à tout ce qu'ils » font, et chaque créature particulière à chacune de » ses actions; que c'est de là qu'il arrive qu'il y a » des prédestinés et des réprouvés; qu'ainsi il n'est » pas au pouvoir de Dieu de sauver un seul des ré- » prouvés' : qu'il se moque de ce qu'on dit des sens " composés et divisés , puisque Dieu ne peut sauver » que ceux qui sont sauvés actuellement ^ : qu'il y » a une conséquence nécessaire qu'on pèche, si » certaines choses sont : que Dieu veut que ces » choses soient, et que cette conséquence soit bonne, ■> parce qu'autrement elle ne serait pas nécessaire; » ainsi qu'il veut qu'on pèche; qu'il veut le péché » à cause du bien qu'il en tire; et qu'encore qu'il 1) ne plaise pas à Dieu que Pierre pèche , le péché » de Pierre lui plait : que Dieu approuve qu'on pè- » rhe; qu'il nécessite au péché : que l'homme ne " peut pas mieux faire qu'il ne fait : que les pé- ■> chcurs et les damnés ne laissent pas d'être obligés » à Dieu ; et qu'il fait miséricorde aux damnés en
1. Lib. m, c. 27, l. I, c. 10, p. 15; Ibid. 2. Idem , c. 2. — 3. Ibid., c. 4; Idem, c.-i., p. 9. — 5. Ibid.. I, c. 10. — 6. Ihid., 10, 11. —7. '. II, c. 14. ;. m, c. 4. — S. Ibid.,c. S.
, c. 11 , p. 18. — 16. — 4. Ibid., c.
Ibid.,'l. III, c. 9,
» leur donnant l'être, qui leur est plus utile et plus » désirable que le non-être : qu'à la vérité il n'ose » pas assurer tout à fait cette opinion , ni pousser » les hommes à pécher, en enseignant qu'il est n agréable à Dieu qu'ils pèchent ainsi, et que Dieu » leur donne cela comme une récompense : qu'il » voit bien que les méchants pourraient prendre oc- » casion de cette doctrine de commettre de grands » crimes, et que s'ils le peuvent ils le font : mais » que si on n'a point de meilleures raisons à lui » dire que celles dont on se sert , il demeurera )> confirmé dans son sentiment sans en dire un » mol' .»
On voit par là qu'il ressent une horreur secrète des blasphèmes qu'il profère : mais il y est entraîné par l'esprit d'orgueil et de singularité auquel il s'est livré lui-même; et il ne peut retenir sa plume emportée. Voilà un extrait fidèle de ses blasphèmes : ils se réduisent à deux chefs, à faire un Dieu dominé par la nécessité, el, ce qui en est une suite, un Dieu auteur et approbateur de tous les crimes, c'est-à-dire un Dieu que les athées auraient raison de nier : de sorte que la religion d'un si grand réformateur est pire que l'athéisme.
On voit en même temps combien de ses dogmes ont été suivis par Luther. Pour Calvin et les calvinistes, on le verra dans la suite: et en ce sens ce n'est pas en vain qu'ils auront compté cet impie parmi leurs prédécesseurs.
CLIV. Il imite la fausse piété des Vaudois. — Au milieu de tous ces blasphèmes, il affectait d'imiter la fausse piété des Vaudois, en attribuant l'etïet des sacrements au mérite des personnes : « en disant » que les clefs n'opèrent que dans ceux qui sont » saints, et que ceux qui n'imitent pas Jésus-Christ 1) n'en peuvent avoir la puissance : que cette puis- » sance pour cela n'est pas perdue dans l'Eglise ; » qu'elle subsiste dans des personnes humbles et » inconnues : que les laïques peuvent consacrer el » administrer les sacrements- : que c'est un grand » crime aux ecclésiastiques de posséder des biens » temporels; un grand crime aux princes de leur » en avoir donné , et de ne pas employer leur auto- » rite à les en priver'. » ile pcrmeltra-t-on de le dire? Voilà dans un Anglais, le premier modèle de la Réformation anglicane et de la déprédation des Eglises. On dira que nous combattons pour nos biens : non : nous découvrons la malignité des esprits outrés, qui sont, comme on voit, capables de tous excès.
CLV. Qu'on n'a point calomnié la doctrine de Wiclef au concile de Constance. — M. de la Roque prétend qu'on a calomnié Wiclef dans la concile de Constance'', et qu'on lui a imputé des propositions qu'il ne croyait pas; entre autres celle-ci : Dieu est obligé d'obéir au diable^. Mais' si nous trouvons tant de blasphèmes dans un seul ouvrage qui nous reste de Wiclef, on peut bien croire qu'il y en avait beaucoup d'autres dans ses livres qu'on avait alors en si grand nombre : et en particulier celui-ci esl une suite manifeste de la doctrine qu'on vient de voir; puisque Dieu, qui en toutes choses agissait par nécessité, était entraîné par la volonté du diable
1. Lib. m, 4, 8. — 2. Idem, iv, c. 10, 14, 23, 25, 32. — 3. Ibid., 17. 18 , 19, 24. — 4. Hist. de l'Eue. — 5. Conc. Const., Sess. S. prop. 6. Conc. Lahb., t. xii, col. 46.
llISTiilUE DES VAIMAÏlDNS.
;i l'aire certaines choses lorscin'il y l'allail nùccssaircrneiit concoui'ir.
CLVI. Pernicieuse doctrine de Wiclef sur les rois. -^ On ne trouve non plus dans le Trialogue la proposilion imputée à Wiclel' : Qu'un roi cessait d'être roi pour un pêche mortel'. Il y avait assez ifanlres livres de Wiclel' où elle se pouvait trouver, l'ji elVet, nous avons une conrérence entre les catholiiiues de Bohème cl les calixtins, en présence du roi Georges Pogiebrac où Hilaire, doyen de Prague, soutient à Roquesane, chef des calixtins, que Wiclef avait écrit en termes exprès : « Qu'une » vieille pouvait être roi et pape , si elle était meil- >• leure et plus vertueuse que le pape et que le » roi; qu'alors la vieille dirait au roi : Levez-vous : » JE SUIS PLUS DIGNE que vous d'être assise sur le » trône-. » Comme Roquesane répondait que ce n'était pas la pensée de Wiclef, le même Hilaire s'offrit à faire voir à toute l'assemblée ces propositions, et encore celle-ci : « Que celui qui était par sa » vertu le plus digne de louange, était aussi le plus » digne en dignité; et que la plus sainte vieille » devait être mise dans le plus saint olhce-'. » Roquesane demeura muet : et le l'ait passa pour constant.
CLVII. Articles de Wiclef conformes à notre doctrine. — Le même Wiclef consentait à l'invocation des saints, en honorait les images, en reconnaissait les mérites , et croyait le purgatoire.
Pour ce qui est de l'Eucharistie , le grand elïort est contre la transsubstantiation, qu'il dit être la plus détestable hérésie ([u'on ait jamais introduite^ C'est donc son grand article, de trouver du pain dans ce sacrement. Quant à la présence réelle , il y a des passages contre, il y en a pour. Il dit que ce le corps est caché dans chaque parcelle et dans » chaque point du pain^ » En un autre endroit, après avoir dit , selon sa mauvaise maxime , que la sainteté du ministre est nécessaire pour consacrer validemenl, il ajoute qu'il faut présumer pour la sainteté des prêtres : mais, dit-il, « parce qu'on « n'en a qu'une simple probabilité , j'adore sous » condition l'hostie que je vois, et j'adore absolu- » ment Jésus-Christ qui est dans le ciel. » Il ne doute donc de la présence qu'à cause qu'il n'est pas certain de la sainteté du ministre qu'il y croit absolument nécessaire. On trouverait d'autres passages semblables : mais il importe fort peu d'en savoir davantage.
CLVIII. Confession de foi de Wiclef produite par M. de la Roque, fils du ministre. — Un fait plus important est avancé par iM. de la Roque le fils'. Il nous produit une Confession de foi, où la présence réelle est clairement établie, et la transsubstantiation non moins clairement rejetée : mais ce qu'il y a de plus important , c'est qu'il nous assure que cette Confession fut lu-oposéo à Wiclef dans le concile de Londres, où arriva ce grand tremblement de terre , qu'on appela pour cette raison Concilium terrœ motàs; les uns disant que la terre avait eu horreur de la décision des évoques, et les autres de l'hérésie de Wiclef.
1. Conc. Const., Sess. 8, prop. 15. •- 2. Disp. cum Jiohys. opiid. Canis. anl. Lect., t. m, II. part., p. 474. — 3. Idem, p. :M. — 4. Lib. m, c.:»; t. ii, c. 14; l. m, c. 5; (. iv, c. 6, 7, 40, •11 ; (. IV, c. I, 6. —.5. I,ilj. IV, c. i. —6. Nouv. accus, cont. M. i'arill.. p. 7.3.
CLIX. Qu'elle est fausse par Wiclef même. — Mais sans m'informer davantage de cette Confession de foi, dont nous parlerons avec plus do certitude quand nous en aurons vu toute la suite, je puis bien assurer par avance qu'elle ne peut pas avoir été proposée à Wiclef par le concile. Je le prouve par Wiclef même, qui répète quatre fois que dans le concile de Londres où la terre trembla : In suo concilio terrœ mnlûs , ou délinit en ternies exprès, que la substance du pain et du vin ne demeurait pas après la consécration' : donc il est plus clair que le jour que la Confession de foi, où ce changement de substance est rejeté, ne peut pas être de ce concile.
CLX. Wiclef renonce êi sa doctrine, et meurt dans la communion extérieure de l'Eglise. — Je crois M. de la Roque d'assez bonne foi pour se rendre à une preuve si constante. En attendant, nousdui sommes oblige de nous avoir épargné la peine de prouver ici la lâcheté de Wiclef; sa palinodie devant le concile; celle « de ses disciples qui 1) n'eurent pas d'abord plus de fermeté que lui-: la » honte qu'il eut de sa lâcheté, ou bien de s'être » écarté des sentiments reçus alors', » qui lui lit rompre commerce avec les hommes; d'où vient que depuis sa rétractation on n'entend plus parler de lui; et enfin sa mort dans sa cure et dans l'exercice de sa charge : ce qui démontre aussi bien que sa sépulture en terre sainte, qu'il était mort à l'extérieur dans la communion de l'Eglise.
Il ne me reste donc plus qu'à conclure avec cet auteur, qu'il n'y a que de la honte à tirer pour les protestants, de la conduite de Wiclef, « ou hypocrite i> prévaricateur, ou catholique romain , qui mourut » dans l'Eglise même , en assistant au sacrifice, où » l'on mettait l'éloignement entre les deux partis^. »
CLXI. Sentiments de Mélanchton sur Wiclef. — Ceux qui voudraient savoir le sentiment de Mélanchton sur Wiclef le trouveront dans la préface de ses Lieux communs, où il dit qu'on « peut juger de n l'esprit de Wiclef par les erreurs dont il est » plein ^. Il n'a, dit-il, rien compris dans la justice » de la foi : il lirouiUe l'Evangile et la politique : il » soutient qu'il n'est pas permis aux lU'êtres d'avoir » rien en propre : il parle de la puissance civile » d'une manière séditieuse et pleine de sopbisterie : » par la môme sophisterie il chicane sur l'opinion » universellement reçue touchant la cône du Sei- » gneur. » Voilà ce qu'a dit Mélanchton après avoir lu Wiclef. Il en aurait dit davantage, et il aurait relevé ce que cet auteur avait décide tant contre le libre arbitre, que pour faire Dieu auteur du péché, s'il n'avait craint , en le reprenant de ses excès, de iléchirer son maître Luther sous le nom de Wiclef.
lUSTUllIE DE JEAN HUS, ET DE SES DISCIPLES.
CLXII. Jean Hus imite Wiclef dajis sa haine contre le Pape. — Ce qui a donné à Wiclef un si grand rang parmi les prédécesseurs de nos réformés, c'est d'avoir dit que le Pape était l'Antéchrist, et que depuis l'an mil de Notre Seigneur, où Satan devait ôtre déchaîné, selon la ])rophôtic de saint
1. Lib. IV, c. 38, 37, 3S. — 2. La Roque, ibid., p. 70. — 3. Idem, p. SI, S5, 8S , 89, 98. — 4. Ibid. — 5. Prcef. ad Miicon. Ilosp., II. part., ad an. 1550, f. 115.