LIVRE XI. — inSTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC
Iholique. Pour accomplir l'œuvre de Dieu dans le pain de l'Eucharistie , la parole de Jésus-Christ ne suffisait pas, et le mérite du ministre était nécessaire : c'est ce qu'ils avaient appris de Jean Wiclef et de Jean Hus.
GLXXXIV. Forte expression de la réalité. — Ils répètent la même chose dans un autre endroit : «Lors, disent-ils', qu'un digne prêtre prie av«c son peuple lidèle, et dit : Ceci est mon corps, ceci » est mon sang ; aussitôt le pain présent est le Il même corps qui a été livré à la mort, et le vin j présent est son sang, qui a été répandu pour » notre rédemption. » On voit donc qu'ils ne changent rien sur la présence réelle dans la doctrine catholique : au contraire, ils semblent choisir les termes les plus forts pour l'établir, en disant « qu'in- » continent après les paroles, le pain est le vrai corps » de Jésus-Christ, le même qui est né de la Vierge » et qui devait être livré à la croix; et le vin son » vrai sang naturel , le même qui devait être réj pandu pour nos péchés^; » et tout cela, « sans » délai, et au moment même, et d'une présence » très-réelle et très -véritable^, » prœsenlissimè , comme ils parlent. Et le sens figuratif leur parut, disent-ils, si odieux datis un de leurs synodes, qu'un des leicrs nommé Jean Czizco, qui avait osé le soutenir, fut chassé de leur communion''. Ils ajoutent qu'ils ont publié divers écrits contre cette présence en signe, et que ceux qui la défendent, les tiennent pour leurs adversaires; qu'ils les appellent des papistes, des anlechrists et des idolâtres^.
CLXXXV. La même chose appuyée. — C'est encore une autre preuve de leur sentiment de dire que Jésus-Christ est présent dans le pain et dans le vin 2}ar son corps et par son sang : autrement, continuent-ils^, (c ni ceux qui sont dignes ne recevraient » que du pain et du vin , ni ceux qui sont indignes » ne seraient coupables du corps et du sang, ne j> pouvant être coupables de ce qui n'y est pas. » D'où il s'ensuit qu'ils y sont, non-seulement pour les dignes, mais encore pour les indignes.
CLXXXVI. La manière dont ils refusent l'adoration confirme qu'ils crurent la réalité, et même hors l'usage. — Il est vrai qu'ils ne veulent pas qu'on adore Jésus -Christ dans l'Eucharistie pour deux raisons : l'une qu'il ne l'a pas commandé; l'autre, qu'il y a deux présences de Jésus-Christ, la personnelle, la corporelle et la sensible, laquelle seule doit attirer nos adorations; et la spirituelle ou sacramentelle, qui ne les doit pas attirera Mais encore qu'ils parlent ainsi, ils ne laissent pas de reconnaître la substance du corps de Jésus-Christ dans le sacrement* : « il ne nous est pas ordonné, disent- » ils", d'honorer cette substance du corps de Jésus- » Christ consacré; mais la substance de Jésus-Christ » qui est à la droite du Père. » Voilà donc dans le sacrement et dans le ciel, la substance du corps de Jésus-Christ; mais adorable dans le ciel, et non pas dans le sacrement. Et de peur qu'on ne s'en étonne, ils ajoutent que Jésus-Christ « n'a pas » même voulu obliger les hommes à l'adorer sur la i> terre, encore qu'il y fût présent, à cause qu'il
l.Apol. ad Lad., ibid., p. 42. — 2. Prof. fîd. ad Ladisl.' ibid., p. -27. Apol. 66, elc. — 2. Ibid., Apol. 132, /. pari., p. 290.
— 4. Idem , p. 298. — 5. Ibid., p. 291, 299. — 6. Idem, p. 309.
— 7. Apol. ad Lad., p. 67, et alibi passim. -- 8. Idem, p. 301, 306, 307, 309, 311, elc. — 9. Ibid., p. 67.
» attendait le temps de sa gloire' : » ce qui montre que leur intention n'était pas d'exclure la présence substantielle, en excluant l'adoration; et qu'au contraire ils la supposaient, puisque s'ils ne l'eussent pas cru, ils n'auraient eu en aucune sorte à s'excuser de n'adorer pas dans le sacrement ce qui en efifet n'y eût pas été.
Ne leur demandons pas au reste où ils prennent cette rare doctrine , qu'il ne suffit pas de savoir Jésus-Christ présent pour l'adorer, et que ce n'était pas son intention qu'on l'adorât sur la terre, ni autre part que dans sa gloire ; je me contente de rapporter ce qu'ils prononcent sur la présence réelle, et encore sur la présence réelle, non à la mode des mélanchtonistes, dans le seul usage, mais incontinent après la consécration.
CLXXXVII. Leur incertitude et leurs ambiguïtés affectées. — Avec des expressions apparemment si précises et si décisives pour la présence réelle , ils s'embarrassent ailleurs d'une si étrange manière, qu'ils semblent n'avoir rien tant appréhendé que de laisser un témoignage clair et certain de leur foi : car ils répètent sans cesse que Jésus-Christ n'est pas en personne dans l'Eucharistie-. Il est vrai qu'ils appellent y être en personne , y être corporellement et sensiblement' : expressions qu'ils font toujours marcher ensemble, et qu'ils opposent à une manière d'être spirituelle qu'ils reconnaissent. Mais ce qui les rejette dans un nouvel embarras , c'est qu'ils semblent dire que Jésus-Christ est présent dans l'Eucharistie de cette présence spirituelle, comme il l'est dans le Baptême et dans la prédication de la parole"*; comme il a été mangé par les anciens Hébreux dans le désert; comme saint Jean- Baptiste était Elle. On ne sait aussi ce qu'ils veulent dire avec cette bizarre expression : Jésus-Christ n'est pas ici avec son corps naturel d'une manière existante et corporelle : cxistenter ',et corporaliter ; mais il y est spirituellement, puissamment, par manière de bénédiction , et en vertu : spiritualiter, patenter, benedictè , in virtute^. Ce qu'ils ajoutent n'est pas plus intelligible , que Jésus-Christ est ici dans la demeure de bénédiction ; c'est-à-dire, selon leur langage, qu'il est dans l'Eucharistie, comme il est à la droite de Dieu, mais non pas comme il est dans les deux. S'il y est comme à la droite de Dieu , il y est donc en personne. C'est ainsi qu'on devrait conclure naturellement; mais comment distinguer les cieux d'avec la droite de Dieu'? C'est où on se perd. Les frères avaient parlé précisément , en disant : « Il n'y a qu'un Seigneur Jésus, qui est y> tel dans le sacrement avec son corps naturel; » mais qui est d'une autre manière à la droite de » son Père : car c'est autre chose de dire : C'est là » Jésus-Christ, ceci est mon corps; autre chose de » dire, qu'il y est de telle manière". » Mais ils n'ont pas plus tôt parlé nettement , qu'ils s'égarent dans des discours alambiqués où les jettent la confusion et l'incertitude de leur esprit et de leurs pensées, avec un vain désir de contenter les deux partis de la Réforme.
CLXXXMII. Les luthériens et les calvinistes les veulent tirer à eux. Ils penchent vers les premiers.
1. Pfof. /td. ad Lad., ji. 29; Apol. ad eumd., p. 68. -- 2. Apal. ad Lad., ibid., p. 68, 69, etc., 71, 73. — 3. Idem, p. 301 , 306, 307, 309. 311 , etc. — 4. Ibid., p. 302, 304, 307, 308 — 5. Ibid.., p. 74. — 6. Apol. ad Lad., ibid., p. 78.
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HISTOIRE DES VARIATIONS
— Plus ils allaient en avant, plus ils devenaient iiii|iort;uits et iiiystéiieux; et comme chacun les voulait tirer à soi, ils semblaient aussi de leur côté vouloir contenter les deux partis. Voici enfin ce qu'ils dirent en 1558, et c'est à quoi ils parurent s'en vouloir tenir. Ils se plaignent d'abord qu'on les accuse « de ne pas croire que la présence du » vrai corps et du vrai sang soit présente'. » Bizarres expressions , que la présence soit présente t C'est ainsi qu'ils parlent dans la prôl'ace : mais dans le corps de la Confession ils enseignent « qu'il » faut reconnaître que le pain est le vrai corps de » Jésus-Cbrist , et que la coupe est son vrai sang, » sans rien ajouter du sien à ses paroles. » Mais pendant qu'ils ne veulent pas qu'on ajoute rien aux paroles de Jésus-Christ, ils y ajoutent eux-mêmes le mot de vrai qui n'y est pas; et au lieu que Jésus-Christ a dit : Ceci est mon corps , ils supposent qu'il ait dit : Ce pain est mon corps ; ce qui est fort dilïérent, comme on l'a pu voir ailleurs. Que s'il leur a été libre d'ajouter ce qu'ils jugeaient nécessaire pour marquer une vraie présence, il a été libre aux autres d'ajouter aussi ce qu'il fallait pour ôter toute équivoque; et rejeter ces expressions après les disputes nées, c'est être ennemi de la lumière, et laisser les questions indécises. C'est pourquoi Calvin leur écrivit qu'il ne pouvait approuver leur obscure et captieuse brièveté, et il voulait qu'ils expliquassent comment le pain est le corps de Jésus-Christ; à faute de quoi il soutenait que leur Confession de foi ne pouvait être souscrite sans péril, et serait une occasion de grandes disputes^. Mais Luther était content d'eux, à cause qu'ils approchaient de ses expressions, et qu'ils inclinaient davantage vers la Confession d'Augsbourg. Car même ils continuaient à se plaindre de ceux qui niaient que le pa^in et le vin fussent le vrai corps et le vrai sanq de Jésus-Christ, et qui les appelaient des papistes , des idolâtres , et des antet/iriJs', à cause qu'ils reconnaissaient la véritable présence. Enlin pour faire voir combien ils penchaient à la présence réelle, ils veulent que les ministres en distribuant ce sacrement , et en récitant les paroles de Notre Seigneur, exhortent le peuple à croire que la présence de Jésus-Christ est présente^; et dans ce dessein ils ordonnent, quoique d'ailleurs peu portés à l'adoration , qu'on reçoive le secrcment à genoux.
GLXXXIX. Luther leur donne son approbation , et comment. — Avec ces explications et avec les adoucissements que nous avons rai)portôs, ils satislirent tellement Luther, qu'il mit son approbation à la tète d'une Confession de foi qu'ils publièrent; en déclarant néanmoins « qu'ils paraissaient à cette » fois non-seuleinenlplus ornés, plus libres et plus Il polis; mais encore plus considérables et meil- » leurs^ : » ce qui faisait assez connaître qu'il n'approuvait leur Confession qu'à cause qu'elle avait été réformée selon ses maximes.
CXG. Leurs fêtes, leurs temples, leurs jeûnes , le célibat de leurs prêtres. — Il ne parait pas qu'on les ait inquiétés ni sur les jeunes réglés -qu'ils conservaient fiarmi (!ux, ni sur les l'êtes qu'ils célébraient en interdisant tout travail, non-seulement à
1. Pag. 162. — 2. Cale. Epist. ad Vald., p. 312 et seq. — 3. Jdem.p.Wîi. — 4. Idem., p. 3'J6. — 5. liid., p. 211.
l'honneur de Notre Seigneur, mais encore de la sainte Vierge et des saints '. On ne leur reprochait pas que c'était observer les jours contre le précepte de l'Apolre, ni que ces fêtes à l'honneur des saints, fussent autant d'actes d'idolAtrie. On ne les accuse non plus d'ériger des temples aux saints, sous prétexte qu'ils continuent, domine nous, à nommer temple de la Vierge, in templo divœ Virginis, de saint Pierre et de saint Paul , les églises consacrées à Dieu en leur mémoire^. On les laisse pareillement ordonner le célibat à leurs prêtres , en les privant du sacerdoce lorsqu'ils se marient'; car constamment c'était leur pratique, aussi bien que celle des laborites. Tout cela est sans venin pour les frères; et il n'y a que nous seuls où tout est poison'.
CXCI. La perpétuelle virginité de Marie, mère de Dieu. — .Je voutlrais encore qu'on leur demandât où ils trouvent dans l'Ecriture ce qu'ils disent de la sainte Vierge : Qu'elle est vierge devant l'enfantement et après l'enfantement^. Il est vrai que les saints Pères l'ont tellement cru , qu'ils ont rejeté le contraire comme un blasphème exécrable : mais c'est aussi ce qui nous l'ait voir qu'on peut compter parmi les blasphèmes beaucoup de choses, dont le contraire n'est écrit nulle part : de sorte que, lorsqu'on se vante de ne parler qu'après l'Ecriture, ce n'est pas un discours sérieux; mais c'est qu'on trouve bon de parler ainsi, et que ce respect apparent pour l'Ecriture éblouit les simples.
CXCII. Lis se réfugient en Pologne. — On prétend que ces frères Bohémiens dont les paroles étaient si douces et si respectueuses envers les puissances, à mesure qu'ils s'engageaient dans les sentiments des luthériens , entrèrent aussi dans leurs intrigues et dans leurs guerres. Ferdinand les trouva mêlés dans la rébellion de l'électeur de Saxe contre Charles V, et les chassa de Bohème. Ils se réfugièrent en Pologne; et il parait par une lettre de Musculus aux protestants de Pologne, de 155fi, qu'il n'y avait que peu d'années qu'on avait reçu dans ce royaume-là ces réfugiés de Bohême'^.
CXCIII. Ils s'y unissent avec les luthériens et les zwingliens, dans l'assemblée de Sendomir. — Quelque temps après on lit l'union des trois sectes des protestants de Pologne, c'est-à-dire des luthériens, des bohémiens et des zwingliens. L'acte d'union fut passé en 1570 au synode de Sendomir, et il est intitulé en cette sorte : « L'union et consentement » mutuel fait entre les Eglises de Pologne, à savoir, » entre ceux de la Confession d'Augsbourg, ceux » de la Confession des frères de Bohême et ceux » de la Confession des Eglises helvétiques', » ou des zwingliens. Dans cet acte, les Bohémiens se qualifient : Les frères de Bohême , que les ignorants appellent Va^^dois^. Il parait donc clairement qu'il s'agissait de ces Vaudois, qu'on nommait ainsi par erreur, comme nous l'avons fait voir, et qui aussi désavouaient cette origine. Car pour ce qui est des anciens Vaudois, nous apprenons d'un ancien auteur qu'il n'y en avait presque point dans le rogaume de Cracovie, c'est-à-dire dans la Pologne, non plus
1. Art. l.î, 17. — 2. Act. Syn. Torin. 159."); Synl., II. pari., ■p. 240, 242. — 3. Art. 9. — 4. ^'n. Sylv., Hist. Boli. ap. Li/d., p. 395,403.-5. Orat.Bnc. ap. Lijd., p. ,30, art. Il, p. 201. — 0. St/ntug. Gen.,II.parl.,p. 212. — 7. /<iem, p.218. — 8. Ibid. p. 219.