LIVRE XII (16U3-1G
nos reformés de France , ni pourquoi le synode de Privas en élait venu aux dernières précautions , en ordonnant la souscription que nous avons vue. Il fallait du moins s'en tenir là. Un formulaire de foi qu'on fait souscrire à tous les pasteurs doit expliquer la matière pleinement et précisément. Néanmoins , après cette souscription et tous les décrets précédents, on eut besoin de faire encore une nouvelle déclaration au synode de Tonneins en 1614. Quatre grands décrets coup sur coup et en, termes si dilTérenls, sur un article particulier, et dans une matière si bornée, c'est assurément beaucoup : mais dans la nouvelle Réforme on trouve toujours quelque chose qu'il faut ajouter ou diminuer; et jamais on n'y explique la foi si sincèrement, ni avec une si pleine suffisance, qu'on s'en tienne précisément aux premières décisions.
XXXIV. Impiété de Injustice imputative , comme elle est proposée par ces synodes. — Pour achever cette alïaire, je ferai une courte réflexion sur le fond de la doctrine, et quelques autres réflexions sur la procédure.
Sur le fond , j'entends bien que la mort de Jésus- Christ, et le paiement qu'il a fait pour nous à la justice divine, de la peine dont nous étions redevables envers elle, nous est imputé comme on impute à un débiteur le paiement que sa caution fait à sa décharge. Mais que la justice parfaite accomplie par Notre Seigneur dans sa vie et dans sa mort, et l'obéissance absolue qu'il a rendue à la loi nous soit imputée, ou, comme on parle, aZîowt'e dans le même sens que le paiement de la caution est imputé au débiteur; c'est dire que par sa justice il nous décharge de l'obligation d'être gens de bien , comme par son supplice il nous décharge de l'obligation de subir celui que nos péchés avaient mérité.
XXXV. Netteté et simplicité de la doctrine cathol ique, opposée aux obscurités de la doctrine contraire. — J'entends donc et très-clairement d'une autre manière à quoi il nous sert d'avoir un Sauveur d'une sainteté infinie. Car par là je le vois seul digne de nous impélrer toutes les grâces nécessaires pour nous faire justes. Mais que formellement nous soyons faits justes, parce que Jésus-Christ l'a été, et que sa justice nous soit allouée comme s'il avait accompli la loi à notre décharge; ni l'Ecriture ne le dit, ni aucun homme de bon sens ne le peut entendre.
Par ce moyen, en comptant pour rien la justice que nous avons intérieurement, et celle que nous pratiquons par la grâce , on nous fait tous dans le fond également justes, parce que la justice de Jésus- Christ, qu'on suppose être la seule qui nous rende justes, est infinie.
On ravit aussi aux élus de Dieu la couronne de justice, que le juste Juge réserve à chacun en particulier; puisqu'on suppose qu'ils ont tous la même justice qui est infinie : ou si enfin on avoue que cette justice infinie nous est allouée par divers degrés, suivant que nous en approchons plus ou moins par la justice particulière que la grâce met en nous , c'est avec des expressions extraordinaires ne dire que la même chose que les catholiques.
XXXVI. Réflexion sur la procédure : qu'on n'y allèyue l'Ecriture que pour la forme. — Voilà en peu de paroles ce que j'avais à dire sur le fond. J'aurai
encore plus tôt fait sur la procédure : elle n'a rien que de faible , rien de grave ni de sérieux. L'acte le plus important est le formulaire de souscription ordonné au synode de Privas : mais d'abord on n'y songe pas seulement à convaincre Piscator par les Ecritures. Il s'agissait d'établir que l'obéissance de Jésus-Christ, par laquelle il a accompli toute la loi dans sa vie et dans sa mort , nous est allouée pour nous rendre justes ; ce qu'on appelle dans le formulaire de Privas, comme on avait fait à Gap, l'imputation de la justice active.
Or tout ce qu'on a pu trouver en quatre synodes pour établir cette doctrine, et l'imputation de cette justice active par les Ecritures, c'est que le Fils de l'homme est venu non pas pour être servi, mais poMj- sertir ; passage si peu convenant à la justice imputée , qu'on ne peut pas même entrevoir pourquoi il est allégué.
C'est-à-dire que, dans la nouvelle Réforme, pourvu qu'on ait nommé la parole de Dieu avec emphase , et qu'ensuite on ait jeté un passage en l'air, on croit avoir satisfait à la profession qu'on a faite de n'en croire que l'Ecriture en termes exprès. Les peuples sont éblouis de ces magnifiques promesses , et ne sentent pas même ce que fait sur eux l'autorité de leurs ministres , quoique ce soit elle au fond qui les détermine.
XXXVII. Manière dont on allègue la Confession de foi. — Non-seulement on n'a rien prouvé contre Piscator par la parole de Dieu , mais encore on n'a rien prouvé par la Confession de foi qu'on lui opposait.
Car nous avons vu d'abord qu'on abandonne à Privas les articles xx et xxu qu'on avait allégués à Gap. On se réduit au xv»!**; et comme il ne disait rien que de général et d'indéfini, on s'avise de faire dire dans le formulaire : « Je déclare et pro- » teste que j'entends l'article xvni de notre Confes- » sion de foi selon le sens reçu en nos Eglises , ap- » prouvé par les synodes et conforme à la parole de » Dieu. »
La parole de Dieu eût suffi seule : mais comme on en disputait, pour finir il en fallut revenir à l'autorité des choses jugées, et s'en tenir à l'article de la Confession de foi , en l'entendant , non selon ses termes précis , mais selon le sens reçu dans les Eglises, et approuvé dans les synodes nationaux ; ce qui enfin règle la dispute par la tradition , et nous montre que le moyen le plus assuré pour entendre ce qui est écrit, c'est de voir comment on l'a toujours entendu.
XXXVIII. On se moque de tous ces décrets. Rien de sérieux dans la Réforme. Mémoire de Dumoulin approuvé dans le synode d'Ay. — Voilà ce qui se passa dans l'alïaire de Piscator en quatre synodes nationaux. Le dernier avait été celui de Tonneins, tenu en 1014, où après la souscription ordonnée dans le synode de Privas, tout paraissait défini de la manière du monde la plus sérieuse ; et néanmoins ce n'était rien : car l'année d'après, sans aller plus loin, c'est-à-dire en 1015, Dumoulin le plus célèljre de tous les ministres, s'en moqua ouvertement avec l'approbation de tout un synode : en voici l'histoire. On était toujours inquiet dans le parti de la Réforme oppose au luthéranisme, de n'y avoir jamais pu parvenir à une commune Confession de foi qui
IIISTOIUE DES VARIATIONS.
en réunit tous les nicnibros, comme la Confession d'Augsbourg réunissait les lutliériens. Tant de diverses Confessions de foi montraient un fond de division qui allaildissait le parli. On r(!vint donc encore une fois au dessein de les réunir. Dumoulin en proposa les moyens dans un écrit envoyé au synode de l'Isle de France. Tout allait à dissimuler les dogmes dont on ne pouvait convenir ; et Dumoulin écrit en termes forniels que parmi les choses qu'il faudra diasimuler dans cette nouvelle Confession de foi , il faut mettre la question de Piscator touchant la justification' : une doctrine tant détestée par quatre synodes nationaux devient tout à coup indilïérente , selon l'opinion de ce ministre; et le synode de l'Isle de France , de la môme main dont il venait de souscrire à la condamnation de Piscator, et la plume, pour ainsi dire, encore toute trempée de l'encre dont il avait fait cette souscription, remercie Dumoulin par lettres expresses de cette ouverture- : tant il y a d'instabilité dans la nouvelle Réforme, et tant on y sacrifie les plus grandes choses à celle commune Confession qui ne s'est pu faire.
XXXIX. Paroles de Dumoulin : dissimulation. Caractère de l'hérésie reconnu dans la Réforme. — Les paroles de Dumoulin sont trop mémorables pour n'être pas rapportées. Là, dit-il^, dans celle assemblée qu'on tiendra pour celle nouvelle Confession de foi, « je ne voudrais point qu'on disputât de la » religion ; car depuis que les esprits se sont » échauffés, ils ne se rendent jamais, et chacun en » s'en relournant dit qu'il a vaincu ; mais je voudrais » que sur la table lui mise la Confession des Eglises » de France, d'Angleterre, d'Ecosse, des Pays-Bas, » du Palalinat, des Suisses, etc. Que de ces Confes- » sions on tàchût d'en dresser u.ne commune, en lan quelle on dissimulât plusieurs choses, sans la » connaissance desquelles on peut être sauvé, comme » EST L.v QUESTION DE PiscATOR sur la justlOcation , » et plusieurs opinions subtiles proposées par Ar- » MiNius sur le franc arbitre, la prédestination et la » persévérance des saints. »
Il ajoute que Salan, qui a corrompu l'Eglise romaine par le trop avoir, c'est-à-dire , par l'avarice et l'ambition , tâche à corrompre les Eglises de la nouvelle Réi'orme par le trop savoir, c'est-à-dire, par la curiosité, qui est en l'elTet la tentation où succombent tous les hérétiques, et le piège où ils sont jjris; et conclut que sur les voies d'accommodement « on aura fait une grande partie du chc- » min, si on veut se commander d'ignorer plusieurs » choses, se contenter des nécessaires à salut, et » se supporter dans les autres. »
XL. liéllexions sur ces paroles de Dumoulin, approuvées dans le synode d'Ay. La question eût été d'en convenir : car si par les choses dont la connaissance est nécessaire à salut, il enlend celles que chaque particulier est obligé à savoir expressément sous peine de damnation; cette commune Confession de foi est déjà faite dans le Synijjole des apôtres, ou dans celui de Nicée. L'union que l'on ferait sur ce fondement s'étendrait bien loin au delà des Eglises nouvellement réformées, et on ne pourrait s'empêcher de nous y comprendre : mais si par la connaissance des choses nécessaires à salut,
1. Act. aulh. Blond., Picce\i,p. ~i.— 2. Idem. — 3. Ibid., n. 4.
il enlend la pleine explication de toutes les vérités exiiressément révélées de Dieu, qui n'en a révélé aucune dont la connaissance ne tende à assurer le salut de ses Mk\c?> , y dissimuler ca que les synodes ont déclaré expressément révélé de Dieu avec détestalion des erreurs contraires , c'est se moquer do l'Eglise, en tenir les décrets pour des illusions, même après les avoir signés, trahir sa religion et sa conscience.
XLI. Inconstance de Dumoulin. — Au reste, quand on verra que ce même Dumoulin, qui passe ici si légèrement avec les propositions de Piscator les propositions bien plus importantes d'Arminius, en fut dans la suite un des plus impitoyables censeurs, on reconnaitra dans son procédé, la perpétuelle inconslance de la nouvelle Réforme qui accommode ses dogmes à l'occasion.
XLII. Points importants à supprimer, entre autres ce qui est contraire à la présence réelle. — Pour achever le récit du projet de réunion qu'on fit alors; après celle commune Confession de foi du parli opposé aux luthériens , on voulait encore en faire une plus vague et plus générale, où les luthériens seraient compris. Dumoulin développe ici toutes les manières dont on pourrait s'expliquer, sans condamner ni la présence réelle, ni l'ubiquité, 7ii la nécessité du Baptême', ni les autres dogmes luthériens : et ce qu'il ne peut sauver par des équivoques ou des expressions vagues, il l'enveloppe le mieux qu'il peut dans le silence : il espère par ce moyen, abolir les mots de luthériens, de calvinistes, de sacramcntaires, et faire par ses équivoques qu'il ne reste plus aux protestants que le nom commun d'Eglise chrétienne réformés. Tout le synode de l'Isle de France applaudit à ce beau projet; et c'est après celte union qu'il serait temps , poursuit Dumoulin , de solliciter d'accord l'Eglise romaine : mais il doute qu'on y réussit. Il a raison; car nous n'avons point d'exemple qu'en matière de religion elle ait jamais approuvé des équivoques, ou consenti à la suppression des articles qu'elle a crus une fois révélés de Dieu.
XLIII. Importance des disputes entre les défenseurs du sens figuré. — Au reste, je n'accorde pas à Dumoulin et aux autres du même parti, que les diversilés de leurs Confessions de foi ne soient que dans la méthode et dans les expressions, ou bien en police et cérémonies; ou si c'était sur les matières de foi, que ce fût en choses qui n'étaient encore passées en loi ni règlement public ; car on a pu voir et on verra le contraire dans toute la suite de celte histoire. Et peut-on dire, par exemple, que la doctrine de l'éiiiscopal, où l'Eglise d'Angleterre est si ferme, et qu'elle pousse si loin qu'elle ne reçoit les ministres calvinistes qu'en les ordonnant de nouveau, soit une affaire de langage, ou en tout cas de pure police et de pure cérémonie? N'est-ce rien de regarder une Eglise comme n'ayant point de pasteurs légitimement ordonnés? Il est vrai qu'on leur rend bien la pareille; puisqu'un fameux ministre, du calvinisme a écrit ces mots : « Si quel- » qu'un des nùlres enseignait la distinction de l'é- » vêque et du prêtre, et qu'il n'y a pas de vrai » min stère sans évéques, nous ne le pourrions » souffrir dans notre communion, c'est-à-dire, au