‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 373 sur 545 · XI. Exposition de la doctrine du ministre Jurieu · texte numérisé non relu

XI. Exposition de la doctrine du ministre Jurieu

— 11 faut seulement songer que tout le mystère consiste à faire bien voir ce qui constitue cet antichristianisme prétendu. Il en faut ensuite marquer le commencement, la durée, et la fin la plus prompte qu'on pourra consoler ceux qui s'ennuient d'une si longue attente. On croit trouver dans l'Apocalypse^

l. Avis, p. 4; Ace, I. part., ch. yi-71, p.29\. —2. Avis, p. 4'

— 3. Préj. lég.,I.part.,c. vi,p. 72, 73.-4. Préj . Idg-, 1. part., c. IV, p. 50. — 5. Apoc, XI, 3ur, xin.

HISTOIRE DES VARIATIONS

une lumière ccrlaino pour développer ce secret, cl on suppose, en prenant les jours pour années, que les douze cent soixante jours destinés dans l'Apocalyjise à la persécution de l'Antéchrist, l'ont douze cent soixante ans. Prenons tout cela pour vrai; car il ne s'agit pas de disputer, mais de rapporter historiquement la doctrine qu'on nous donne pour le fondement de la Réforme.

XII. M. Jufieu occupe du soin d'abréger le lemps des prétendues prophéties. — D'abord on y est fort embarrassé de ces douze cent soixante ans de persécution. La persécution est fort lassante , et on voudrait bien trouver que ce temps tinira bientôt : c'est ce que notre auteur témoigne ouvertement; car depuis les dernières allaires de France, « FcEme » abimèe, dit-il ', dans la plus profonde douleur que » j'aie jamais ressentie, j'ai voulu pour ma con- » solation, trouver des fondements d'espérer une » prompte délivrance pour l'Eglise. » Occupé de ce dessein, il va chercher « dans la source même des » oracles sacrés, pour voir, dit-iP, si le Saint-Es- » prit ne m'apprendrait point, de la ruine prochaine » de l'empire antichrélien, quelque chose de plus » sur et de plus précis que ce que les autres inter- » prêtes y avaient découvert. »

XIII. Cet auteur aeoue saprécention. — On trouve ordinairement bien ou mal tout ce qu'on veut dans des prophéties, c'est-à-dire, dans des lieux obscurs, et dans des énigmes, quand on y apporte de violentes préventions. L'auteur nous avoue les siennes : « Je veux, dit-iP, avouer de bonne foi que j'ai » abordé ces divins oracles plein de mes préjugés, » et tout disposé à croire que nous étions prés de » la fin du règne et de l'empire de l'Antéchrist. » Comme il se confesse prévenu lui-même, il veut aussi qu'on le lise avec de favorables préventions : alors il ne croit pas qu'on puisse s'éloigner de ses pensées'' : tout passera aisément avec ce secours.

XIV. Il abandonne ses guides, et pourquoi. — Le voilà donc bien convaincu, de son propre aveu, d'avoir apporté à la lecture des livres divins, non pas un esprit dégagé de ses préjugés, et par là prêt à recevoir toutes les impressions de la divine lumière; mais au contraire un esprit plein de ses préjugés, rebuté de persécutions, qui voulait absolument en trouver la lin, et la ruine prochaine de cet empire incommode. Il trouve que tous les interprètes remettent l'affaire à longs jours. Joseph Mède, qu'il avait choisi pour son conducteur, et qui avait en effet si bien commencé à son gré , s'est égaré à la fin; parce qu'au lieu qu'il espérait sous un si bon guide voir finir la persécution dans vingt-cinq ou trente a7is; pour accomplir ce que Mode suppose, il faudrait plusieurs siècles. « Nous voila, dit-il'', » bien reculés, et bien éloignés de notre coiniite : » il nous faillira encore attendre plusieurs siècles. » Cela n'accommode pas un homme si pressé de voir une lin, et d'annoncer-de meilleures nouvelles à ses frères.

XV. Impossibilité de placer les douze cent soixante ans que la Réforme veut donner à la persécution de l'Antéchrist. — Mais enlin, malgré qu'il en ait, il faut trouver douze cent soixante ans de persécution bien comptés. Pour en trouver bientôt la

1. Am$,p. 4.-2. ldem,p.l,S. — 3.lbid.,p.S. — i. Pag.'Si. — 5. Ace, II. part., ch. iv,p.60.

lin, il en faut placer de bonne heure lu commencement. La plu])art des calvinistes avaient commencé ce compte lorsqu'on avait selon eux coiniiiencc à dire la messe, el à adorer l'Eucharistie ; car c'était là le dieu Maozim , que l'Anteclirist devait adorer, selon Daniel'. Entre autres belles allégories, il y avait un rapport confus entre Maozim et la messe. Cres])in étale ce conte dans son Histoire des martiirs- ; et tout le parti est ravi de cette invention. Mais quoi! mettre l'adoration de l'Eucharistie dans les premiers siècles, c'est trop tôt : dans le dixième, ou dans le onzième, sous Bérenger, cela se peut : la Réforme ne se soucie guère de ces siècles-là : mais enfin, à commencer douze cent soixante ans entiers au dixième ou onzième siècle, il y avait encore six cent soixante ans au moins de mauvais temps à essuyer : notre auteur en est rebuté, et son esprit lui servirait de bien peu , s'il ne lui fournissait quelque expédient plus favorable.

XVI. Nouvelle date donnée à la naissance de l'Antéchrist par ce ministre dans ses Préjugés. — Jusqu'ici dans le parti, on avait respecté saint Grégoire. A la vérité on y trouvait bien des messes, môme pour les morts , bien des invocations de saints, bien des reliques; et, ce qui est bien fâcheux à la Réforme, une grande persuasion de l'autorité de son siège. Mais enfin sa sainte doctrine et sa sainte vie imprimaient du respect. Luther et Calvin l'avaient appelé le dernier évèque de Rome : après ce n'étaient que Papes et Antechrists : mais pour lui , il n'y avait pas moyen de le mettre dans ce rang. Notre auteur a été plus hardi; et dans ses Préjugés légitimes (car il commençait dès lors à être inspiré pour l'interprétation de l'Apocalypse), après avoir souvent décidé, avec tous ses interprètes, que l'Antéchrist commencerait avec la ruine de l'empire romain, il déclare que cet empire a cessé quand Rome a cessé d'être la capitale des provinces ; quand cet empire fut démembré en dix parties ; ce qui arriva à la fin du cinquième siècle , et au commencement du sixième^. C'est ce qu'il répète quatre ou cinq fois, afin qu'on n'en doute pas; et enfin il conclut ainsi : « Il est donc certain qu'au » commencement du sixième siècle, les corruptions » de l'Eglise étaient assez grandes , el l'orgueil de » l'évéque de Rome était déjà monté assez haut, » pour que l'on puisse marquer d.\hs cet endroit, » la première naissance de l'empire antichrélien. » Et encore : « On peut bien compter pour la nais- » sance de l'empire antichrétien un temps dans » lequel on voyait déjà tous les germes de la cor- » ruption et de la tyrannie future'. » Et enfin : « Ce démembrement de l'empire romain en dix » juirties arriva environ l'an 500, un peu avant la » fin du cinquième siècle, et dans le commencement » du sixième^. » Il est donc clair que c'est de là qu'il faut commencer à compter les douze cent soixante ans assignés à la durée de l'empire du papisme.

XVII. Les temps n'y cadrent pas A cause de la sainteté des papes d'alors. — Par malheur on ne trouve pas l'Eglise romaine assez corrompue dans ce temps-là, pour en faire une Eglise anticlirétienne;

1. Dit»., XI. 3. — 2. Hist. des mart., par Cresp., l. i. — :i Préj lég I. piirt., p. 82. — ibidem, p. S3, 85. — 5. Ibid-, p. 128.

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