LIVRE XtV
Depuis IGOl, et clans tout lo reste du siècle où nous sommes.
SoMMAiBE. — Les excès de la Réforme sur la prédestination et le libre arbitre, aperçus en Hollande. Arminius, qui les reconnaît, tombe en d'autres excès. Partis des remontrants et des contre-remontranls. Le synode de DordreclU , où les excès de la justitication calvinienne sont clairement approuvés. Doctrine prodigieuse sur la cerlitudc du salut, et la justice des hommes les plus criminels. Conséquences également absurdes de la sanctification des enfants, décidée dans le synode. La procédure du synode justifie l'Eglise romaine contre les protestants. L'arminianisme en son entier dans le fond, malgré les décisions de Dordrecht.Le pélagianisme toléré, et le soupçon du socinianisme, seule cause de rejeter les arminiens. Inutdité des décisions synodales dans la I^éforme. Connivence du sjmode de Dordrecht sur une infinité d'erreurs capitales, pendant qu'on s'attache aux dogmes particuliers du calvinisme. Ces dogmes, reconnus au commencement comme essentiels, à la fin se réduisent presque à rien. Décret de Charenton pour recevoir les luthériens à la communion. Conséquence de ce décret, qui change l'état des controverses. La distinction des articles fondamentaux et non fondamentaux oblige enfin à reconnaître l'Eglise romaine pour une vraie Eglise où l'on peut faire son salut. Conférence de Cassel entre les luthériens et les calvinistes. Accord où l'on pose des fondements décisifs pour la communion sous une espèce. Etat présent des controverses en Allemagne. L'opinion de la grâce universelle prévaut en France. Elle est condamnée à Genève et chez
1. Ace, II. part., cit. 8, p. 122. — 2. Ci-dessus, liv. xii, >i. 43.
HISTOIRE DES VARIATIONS
les Suisses. La nuestion décidée par le masislrat. Formule établie. Erreur de celte formule sur le texte hébreu. Autre décret sur la foi fait à Genève. Cette Eglise accusée par M. Claude de faire schisme avec les autres Eglises par ses nouvelles décisions. Réilc.xions sur le Test, où la réalité demeure en son entier. Reconnaissance do l'Eglise anglicane protestante, que la messe et l'invocation des saints peuvent avoir un bon sens.
I. Excès insupportable du cakinisme. Le libre arbitre détruit, et Dieu auteur du péché. Paroles de liêze. — On avait tcllcincnt outré la malière de la ^Tàce et du libre arbitre dans la nouvelle Réforme, qu'il n'était pas possible à la lin qu'on ne s'y aperçût de ces excès. Pour détruire le pélagianisine, dont on s'élait entêté d'accuser l'Eglise romaine, on s'était jeté aux extrémités opposées : le nom même du libre arbitre faisait horreur. Il n'y en avait jamais eu, ni parmi les hommes, ni parmi les anges : il n'était pas même possible qu'il y en cùl, et jamais les stoïciens n'avaient fait la fatalité plus raide ni plus inilexible. La prédestination s'étendait jusqu'au mal; et Dieu n'était pas moins cause des mauvaises actions que des bonnes : tels étaient les sentiments de Luther : Calvin les avait suivis; et Bèze, le plus renommé de ses disciples, avait publié une Brièce exposition des principaux points de la religion chrétienne , où il avait posé ce fondement : « Que Dieu fait toutes choses selon son » conseil défini , voire même celles qui sont mé- » chantes et exécr.ibles'. »
IL Le péché d'Adam ordonné de Dieu. — Il avait poussé ce principe jusqu'au péché du premier homme, -qui, selon lui, ne s'était pas fait sans la volonté et ordonnance de Dieu; à cause qu'ayant ordonné la fin, qui était de glorilier sa justice dans le supplice des réprouvés, il faut qu'il ait qiiant et quant ordonné les causes qui amènent à cette fin-, c'est-à-dire, les péchés qui amènent à la damnation éternelle, et en particulier celui d'Adam , qui est la source de tous les autres; de sorte que la corruption du principal ouvrage de Dieu, c'est-à-dire du premier homme , n'est point avenue à l'aventure, ni sans le décret et juste volonté de Dicu^.
III. Nécessité inévitable dans Adam. — Il est vrai que cet auteur veut en même temps rpie la volonté de l'}wmmc,qui a été créée bonne, se soit faite méchaiite" : mais c'est qu'il entend et qu'il répèle plusieurs fois, que ce qui est volontaire est en même temps nécessaire^; de sorte que rien n'empêche que la volonté de pécher ne soit toujours la suite fatale d'une dure et inévitable nécessité; et si les hommes veulent répliquer qu'ils n'ont jm résister à la volonté de Dieu, Bèze ne leur dit pas, ce qu'il faudrait dire, que Dieu ne les porte pas au péché, mais il répond seulement, qu'il les faut laisser plaider contre celui qui saura bien défendre sa cause.
IV. Celle doctrine de Bèze prise de Calvin. — Cette doctrine de Bèze était prise de Calvin, qui soutient en termes formels ([u'Adam n'a pu éviter sa chute, et qu'il ne laisse pas d'en être coupable, parce qu'il vsl tombé volontairement'^ ; ce qu'il entreprend de prouver dans son Institution'' : et il réduit toute sa doctrine à deux principes; l'un, que
1 Fxp. de la fui chez liic, 1500, ch. 2, concl. 1. — 2. Idem, c 'i Conc t. IV. V, ji. ■.i5.— 'i. It)id.,Conc. 6, p.'SS. — i- Ibid-, „■ 's't) —5 ;6iti., ;), 2'J, yu, Ul, c. 3; Conc. (),p. -10 — 0. fAh. 'ù ivt' Dei prœd., Hpusc. 701, 705. — 7. lAb. m, c. 23, n. 7-9.
la volonté de Dieu apporte dans tontes choses, et même dans nos volontés, sans en excepter celle d'Adam, une nécessité inévitable; l'autre, <|ue cette nécessité n'excuse pas les pécheurs. On voit par là qu'il ne conserve du libre arbitre que le nom, même dans l'étal d'innocence : et il ne faut pas disputer après cela s'il fait Dieu auteur du péché; puisque outre qu'il lire souvent cette conséquence', on voit trop évidemment, par les principes qu'il pose, que la volonté de Dieu est la seule cause de cette nécessité imposée à tous ceux qui pèchent.
Aussi ne dispute-t-on plus à présent du sentiment de Calvin et des premiers réformateurs sur ce sujet-là; et après avoir avoué ce qu'ils en ont dit, même que Dieu pousse les méchants aux crimes énormes, et qu'il est en quelciue sorte cause du péché, on croit avoir suftîsamincnt justifié la Réforme de ces expressions si pleines d'impiété, à cause qu'on ne s'en est point servi depuis plus de cent ans"^ : comme si ce n'était pas une assez grande conviction du mauvais esprit dans lequel elle a été conçue , de voir que ses auteurs se soient emportés à de tels blasphèmes.
V. Les dogmes que Calvin et Bèze avaient ajoutés à ceux de Luther. — Telle était donc la fatalité que Calvin et Bèze avaient enseignée après Luther; et ils y avaient ajouté les dogmes que nous avons vus touchant la corlitude du salut et l'inamissibilité de la justice'. C'était à dire que la vraie foi juslillante ne se perd jamais : ceux qui l'ont sont trèsassurés de l'avoir, et sont par là non-seulement assurés de leur justice présente, comme le disaient les luthériens, mais encore de leur salut éternel, et cela d'une certitude infaillible et absolue : assurés par conséquent de mourir justes, quelques crimes qu'ils puissent commettre; et non-seulement de mom'ir justes, mais encore de le demeurer dans le crime môme; parce qu'on ne pouvait sans cela soutenir le sens qu'on donnait à ce passage de saint Paul : Les dons et la vocation de Dieu sont sans repenlance''.
VI. Tout fidèle assuré de sa persévérance et de son salut : et c'est le principal fondement de la religion dans le calvinisme. — C'est ce que Bèze décidait encore dans la môme Exposition de la foi, lors(iu'il y disait qu'aux élus seuls « était accordé » le don de la foi; que cette foi, qui est propre et » particulière aux élus, consiste à s'assurer, chacun » en droit soi, de son élection; » d'où il s'ensuit que (I quiconque a ce don de la vraie foi doit être assuré de la persévérance. » Car connue il dit : « Que me sert de croire , puisque la persévérance » de la foi est requise, si je ne suis assuré que la » persévérance me sera donnée''? » Il compte en- )i suite parmi les fruits de celte doctrine « qu'elle » seule nous apprend d'assurer notre foi pour l'a- » venir : » ce qu'il trouve de telle importance , que ceux, dit-il, « qui y résistent, il est certain qu'ils » renversent le principal fondement de la religion » chrétienne. »
VIL Cette certitude de son salut particulier aussi gra7ule que si Dieu lui-même nous l'avait donnée de sa propre bouche. — Ainsi cette certitude qu'on
1 D:' prœdfSl. de occult. Provid., etc.— 2.Jur., Juiji-m. sur tes méth., secl. xvii, p. 112, 143. — 3. Ci-de3sus , liv. ix, n. 3 et suiv. —4. Jiom., XI, SU. — 5. Ch. S, Conc. i, p. C(i.