‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 380 sur 545 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

LE DIX-SEPTIEME SIÈCLE

a de sa foi et de sa persévérance n'est pas seulement une cerlilude de foi, mais encore le principal fondement de la religion chrétienne : et pour montrer qu'il ne s'agit pas d'une certitude morale ou conjecturale, Bèze ajoute', « que nous pouvons » savoir si nous sommes prédestinés à salut, et être » assurés de la glorilication que nous attendons , et » sur laquelle Satan nous livre tous les combats, » voire, dis-je, assurés, conlinue-t-il, non point par » notre fantaisie, mais par conclusions aussi cer- » taines que si nous étions montés au ciel pour ouïr » cet arrêt de la bouche de Dieu. » Il ne veut pas que le lidéle aspire à une moindre certitude; et après avoir exposé les moyens d'y parvenir, qu'il met dans la connaissance certaine que nous avons de la foi qui est en nous, il conclut que par là « nous apprenons que nous avons été donnés au » Fils selon la prédestination et propos de Dieu; » par conséquent, poursuit-il, « puisque Dieu est » immuable, puisque la persévérance en la foi est » requise à salut, et qu'étant faits certains de notre » itrédestination, la glorification y est attachée d'un » lien indissoluble , comment douterons-nous de la » persévérance, et finalement de notre salut?

VIII. On commence à sapercewir dans le calvinisme de ces excès. — Comme les luthériens , aussi bien que les catholiques, délestaient ces dogmes, et que les calvinistes lisaient les écrits des premiers avec une prévention plus favorable, l'horreur de ces sentiments, inouïs jusqu'à Calvin, se répandait peu à peu dans les Eglises calviniennes. On se réveillait , on trouvait horrible qu'un vrai fidèle ne pût craindre pour son salut, contre ce précepte de l'Apotre : Opères voire salut avec crainle et tremblement'^. Si c'est une tentation et une faiblesse de craindre pour son salut, comme on est forcé de le dire dans le calvinisme, pourquoi saint Paul commande-t-il cette crainte? et une tentation peut-elle tomber sous le précepte?

IX. Qu'ils étaient contraires aw tremblement prescrit par saint Paul. — La réponse qu'on apportait ne contentait pas. On disait : le fidèle tremble quand il se regarde lui-môme , parce qu'en luimême , tout juste qu'il est, il n'a que mort et que damnation, et qu'enfin Userait damné s'il était jugé à la rigueur. Mais, assuré de ne le pas être, qu'at-il à craindre? L'avenir, dit-on, parce que, s'il abandonnait Dieu, il périrait : faible raison; puisqu'on lient d'ailleurs la condition impossible , et qu'un vrai fidèle doit croire comme indubitable qu'il aura la persévérance. Ainsi en toutes laçons la crainte que saint Paul inspire est bannie , et le salut assuré.

X. Famé défaite. — Si on répondait que sans craindre pour le salut, il y avait assez d'autres châtiments qui donnaient de justes sujets de trembler, les catholiques et les luthériens répliquaient que la crainte dont parlait saint Paul regardait manifestement le salut ; Opérez, dit-il, cotre salut avec crainte et tremblement. L'Apôtre inspirait une terreur (jui allait jusqu'à craindre de faire naufrage dans la foi , aussi bien que dans la bonne conscicHce ^ ; et Jésus-Christ avait dit lui-mèrne : Craignez celui qui peut envoyer l'âme et le corps dans

I. Ch. s, Conc. 2, p. 1-21.— 2. Phil., ii, 12. — 3. /. Tim., i , 19.

la gêne ' : précepte qui regardait les fidèles comme les autres, et ne leur faisait rien craindre de moins que la perte de leur âme. On ajoutait à ces preuves celles de l'expérience ; les idolâtries et la chute affreuse d'un Salomon, orné sans doute dans ses commencements de tous les dons de la grâce; les crimes abominables d'un David ; et chacun outre cela sentait les siens. Quoi donc ? est-il convenable que sans être assuré contre les crimes, on le soit contre les peines, et que celui qui une fois s'est cru vrai fidèle soit obligé de croire que le pardon lui est assuré dans quelques abominations qu'il puisse tomber? Mais pcrdra-t-il cette certitude dans son crime? Il perdra donc nécessairement le souvenir de sa foi , et de la grâce qu'il a reçue. Ne la perdra-t-il pas? Il demeurera donc aussi assuré dans le crime que dans l'innocence; et pourvu qu'il raisonne bien selon les principes de la secte, il y trouvera de quoi condamner tous les doutes qui pourraient jamais lui venir dans l'esprit sur son retour : de sorte qu'en continuant de vivre dans le désordre, il sera certain de n'y mourir pas : ou bien il sera certain de n'avoir jamais été vrai fidèle lorsqu'il croyait l'être le plus; et le voilà dans le désespoir, ne pouvant jamais espérer plus de certitude de son salut qu'il en avait eu alors, ni quoi qu'il fasse, s'assurer jamais dans cette vie, qu'il ne retombera plus dans l'état déplorable où il se voit. Quel remède à tout cela, sinon de conclure que la certitude infaillible, qu'on vante dans le calvinisme, ne convient pas à cette vie, et qu'il n'y a rien de plus téméraire ni de plus pernicieux?

XI. La foi justifiante ne se perdait pas dans le crime. — Mais combien l'est-il davantage de se tenir assuré , non pas de recouvrer la grâce perdue et la vraie foi justifiante, mais de ne la perdre pas dans le crime même; d'y demeurer toujours juste et régénéré; d'y conserver le Saint-Esprit et la semence de vie, comme on le croit constamment dans le calvinisme, si on suit Calvin et Bèze, et les autres docteurs principaux de la secte ^? Car, selon eux, la foi justifiante est propre aux seuls élus, et ne leur est jamais ravie; et Bèze disait dans l'Exposition tant de fois citée, « que la foi, encore qu'elle soit » quelquefois comme ensevelie es élus de Dieu » pour leur faire connaître leur infirmité, ce néan- » moins jamais ne va sans crainte de Dieu et cha- » rite du prochain'. » Et un peu après il disait deux choses de l'esprit d'adoption : l'une, que ceux qui ne sont plantés en Eglise que pour un temps , ne le reçoivent jamais; l'autre, que ceux qui sont entrés dans le peuple de Dieu par cet esprit d'adoption, n'en sortent jamais''.

XII. De quels passages de l'Ecriture on s'appuyait dans le calvinisme. — ■ On appuyait cette doctrine sur ces passages : Dieu n'est point comme l'homme, en sorte qu'il mente; ni comme le Fils de l'homme , en sorte qu'il se repente^ . Ce qui avait aussi fait dire à saint Paul , que les dons et la vocation de Dieu sont sans repentance'^. Mais qiioil ne perdait-on aucun don de Dieu dans les adultères , dans les homicides, dans les crimes les plus noirs, ni môme dans l'idolâtrie? Et s'il y en a quelques-uns qu'on

1. Matth., X, 28. — 2. Ci-dassus, liv. ix, n. 15. — 3. Ch iv, Coiie. 13, p. 74. — 4. Idi'm, ch. v, Concl. 0, ji. 90. — 5. Ch. iv, Conc. 13, p. 74. — fi. Hom., xi, 29.

HISTOIRE DES VARIATIONS

puisse perdre du moins pour un lenips et dans cet élat, pourquoi la vraie foi juslilianlc et la présence du Saint-Esprit ne seront-elles pas de ce nombre; puisqu'il n'y a rien de plus incompatible avec l'état lie |)éché ijuc de telles grâces'?

XIII. Que^lion qu'on faisait aux calvinistes : Si U7i fidèle eût été damné en cas de mort dans son crime? — Sur celle dernière dilTiculté on faisait encore une demande d'une extrême conséquence; et je prie qu'on la considère attentivement , parce qu'elle fera la matière d'une importante dispute dont nous aurons à parler. Un demandait donc à un calviniste : Ce vrai fidèle, David , par exemple, tombé dans un adultère et un homicide , serail-il sauvé ou damné s'il mourait en cet état avant que d'avoir fait pénitence? Aucun n'a osé répondre qu'il serait sauvé : car aussi , comment soutenir, étant chrétien':, qu'on serait sauvé avec de tels crimes? Ce vrai lidéle serait donc damné s'il mourait en cet étal ; ce vrai lidclc en cet état a donc cessé d'être juste, puisqu'on ne dira jamais d'un juste (lu'il serait damné s'il mourait en l'élat où il est.

XIV. Embarras inexplicable du calvinisme dans celle question. — Répondre qu'il ne mourra pas, et qu'il fera pénitence s'il est du nondjre des prédestinés, ce n'est rien dire; car ce n'est pas la prédestination, ni la pénitence qu'on fera un jour, qui nous justifie et nous rend saints : autrement un infidèle prédestiné serait actuellement sanctifié et juslilié , avant même que d'avoir la foi et la pénitence : puisqu'avant de les avoir, constamment il était déjà prédestiné, conslamriient Dieu avait déjà résolu qu'il les aurait.

Que si on répond que cet infidèle n'est pas actuellement justifié et sanctifié , parce qu'il n'a pas encore eu la foi et la pénitence, encore qu'il les doive avoir un jour, au lieu que le vrai fidèle les a déjà eues : c'est un nouvel embarras, puisqu'il s'ensuivrait que la foi et la pénitence une fois exercées par le fidèle, le justifient et le sanctifient actuellement et pour toujours, encore qu'il cesse de les exercer, et même qu'il les abandonne par des crimes abominables : chose plus horrible à penser que tout ce qu'on a pu voir jusqu'ici dans cette matière.

XV. Cette question n'est pas indifférente. — Au reste, ce n'est point ici une question chimérique : c'est une question que chaque lidéle, quand il pèche, se doit faire à lui-même : ou plutôt c'est un jugement qu'il doit prononcer : Si je mourais en l'état où je suis , je serais damné. Ajouter après cela : Mais je suis prédestiné, et je reviendrai un jour; et à cause de ce retour futur, dès à présent, je suis saint et juste , et membre vivant de Jésus- Christ : c'est le comble de l'aveuglement.

XVI. Ces difficultés faisaient revenir plusieurs calvinistes. — Pendant que les catholiques et les luthériens, mieux écoutés qu'eux dans la nouvelle Réforme, poussaient ces raisonnemenls, plusieurs calvinistes revenaient : et voyant d'ailleurs parmi les luthériens, une doctrine plus douce, ils s'y laissaient attirer. Une volonté générale en Dieu de sauver tous les hommes; en Jésus-Christ une intention sincère de les racheter, et des moyens suflisants offerts à tous; c^st ce qu'enseignaient les luthériens dans le livre de la Concorde. Nous l'avons

vu : nous avons vu môme leurs excès louchant ces moyens offerts, et la coopération du libre arbitre' : ils entraient tous les jours de plus en plus dans ces scnliments; et on commençait à les écouter dans le calvinisme, principalement en Hollande.

XVII. Dispute d'Arminius et ses excès (IGOl- 1602). — Jacques Arminius, célèbre ministre d'Amsterdam, et depuis professeur en théologie dans l'Académie de Leyde, fut le premier à se déclarer dans l'Académie contre les maximes reçues par les Eglises du pays : mais un homme si véhément n'était pas propre à garder de justes mesures. Il blâmait ouvertement Rèze , Calvin , Zanchius , et les autres qu'on regardait comme les colonnes du calvinisme^. Mais il combattait des excès par d'autres excès; et outre qu'on le voyait s'apiirocher beaucoup des pélagiens, on le soupçonnait, non sans raison, de quelque chose de pis ; certaines paroles, qui lui échappaient, le faisaient croire favorable aux sociniens; et un grand nombre de ces disciples, tournés depuis de ce coté -là, ont confirmé ce soupçon.

XVIII. Opposition de Gomar, qui soutient le calvinisme, l'arti des remontrants et contre-remontrants. — Il trouva un terrible adversaire en la personne de François Gomar, professeur en théologie dans l'Académie de Leyde', rigoureux calviniste s'il en fût jamais. Les Académies se partagèrent entre ces deux professeurs : la division s'augmenta : les ministres prenaient parti : Arminius vit des Eglises entières dans le sien : sa mort ne termina pas la querelle; et les esprits s'échauffèrent tellement de part et d'autre sous le nom de remontrants et contre-remontrants, c'était à dire d'Arminiens et de Gomaristes, que les Provinces- Unies se voyaient à la veille d'une guerre civile.

XIX. Le prince d'Orange appuie le dernier parti, et Barneveld l'autre. — Le prince d'Orange Maurice eut ses raisons pour soutenir les Gomaristes. On croyait Barneveld, son ennemi, favorable aux Arminiens; et la raison qu'on en eut, c'est qu'il proposa une tolérance mutuelle, et qu'on imposât silence aux uns et aux autres^.

C'était en elTet ce que souhaitaient les remontrants. Un parti naissant, et faible encore, ne demande que du temps pour s'all'ermir. Mais les ministres, parmi lesquels Gomar prévalait, voulaient vaincre, et le prince d'Orange était trop habile pour laisser fortifier un jiarti qu'il croyait autant opposé à sa grandeur (ju'aux maximes primitives de la Réforme.

XX. Les remontrants ou arminiens condamnés dans les synodes provinciaux. Convocation du synode de Durdrecht. — Les synodes provinciaux n'avaient fait qu'aigrir le mal en condamnant les remontrants. Il en fallut enfin venir à un plus grand remède. Ainsi les Etats-généraux convoquèrent un synode national, où ils invitèrent tous ceux

1. Ci-dessua, liv. vin, n. 53 et suiv. Epit., c. xi, Concord., p. G21. Sotid. repet. G69, 805 et scq. — 9. Ac(. Syn, Dordr., edit. Dord. 1620 , Prœf. ad Ecc. ante Sijnod. Dord.

3. Les deux premières éditions in-4" et m- 12 portaient dans l'Académie de Groningue. Bossuet dans ses Ét-niarques aur qîu'lijues ouvrages , im\iT'imés k la fin du sixibine Avertissement aux Protestants, a corrigé Leyde, au lieu do Groningue, et ajoute: Il ne fut à Groninijue qu'après la mort d'Arminius. (Note de Letjueux.)

4. Act. Syn. Dordr., edit. Dordr. 1020, Prœf. ad Ecc. ante Synod. Dordr.

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