LIVRE XIV. — LE DIX-SEPTIEME SIÈCLE
ces raisons leur paraissaient d'autant plus convaincantes, que c'clail visiblement celles de leurs pères contre le concile de Trente, comme ils le faisaient voir par leur requête'.
LXIX. On leur ferme la bouche par l'aulorité des Etats. — Après qu'on eut lu celte requête^, on leur déclara « que le synode trouvait fort étrange i> que les accusés voulussent faire la loi à leurs » juges, et leur prescrire des règles; et que c'était » faire injure non-seulement au synode , mais en- 1) core aux Etats-généraux qui les avaient convo- » qués, et qui leur avaient commis le jugement; » qu'ainsi ils n'avaient qu'à obéir'. »
C'était leur fermer la bouche par l'autorité du souverain ; mais ce n'était pas satisfaire à leurs raisons, ni aux exemples de leurs pères, lorsqu'ils avaient décliné le jugement du concile de Trente. Aussi n'entra-t-on guère dans cet examen. Les délégués des Etats, qui assistaient au synode avec toute l'autorité de leurs supérieurs, jugèrent que les remontrants n'étaient pas recevables dans leurs demandes', et leur ordonnèrent d'obéir à ce qui serait réglé par le synode , qui de son coté déclara leurs propositions insolentes, et la récusation qu'ils faisaient de tout le synode comme étant partie dans le procès, injurieuse non-seulement au synode même, mais encore à la suprême autorité des Etats-généraux.
LXX. Ils protestent contre le synode. Les raisons dont on les combat datis le synode, condamnent tout le parti protestant. — Les remontrants condamnés changèrent leurs requêtes en protestation contre le synode. On délibéra dessus^; et comme les raisons qu'ils alléguaient étaient les mêmes dont les prolestants s'étaient servis pour éluder rautorité des évèques catholiques, les réponses qu'on leur fit étaient les mêmes que les catholiques avaient employées contre les protestants. On leur disait que ce n'avait jamais été la coutume de l'Eglise de priver les pasteurs du droit de suffrage contre les erreurs pour s'y être opposés : que ce serait leur ôter le droit de leur charge pour s'en être fidèlement acquittés, et renverser tout l'ordre des jugements ecclésiastiques ; que par les mêmes raisons, les ariens, les nestoriens et les eulychiens auraient pu récuser toute l'Eglise, et ne se laisser aucun juge parmi les chrétiens : que ce serait le moyen de fermer la bouche aux pasteurs, et de donner aux hérésies un cours entièrement libre. Après tout, quels juges voulaient-ils avoir? Où trouveraiton dans le corps des pasteurs, ces gens neutres et indiQ'érents qui n'auraient pris aucune part aux questions de la foi et aux affaires de l'Eglise"'? Ces raisons ne souffraient point de réplique : mais par malheur pour nos réformés , c'était celles qu'on leur avait opposées lorsqu'ils déclinèrent le jugement des évèques qu'ils trouvaient en place au temps de leur séparation.
LXXI. On décide que le parti le plus faible et le plus nouveau doit céder au plus grand et au plus ancien. — Ce qu'on disait de plus fort contre les remontrants , c'esJ qu'ils étaient des nocatcurs , et qu'ils étaient la partie la plus petite aussi bien que la plus nouvelle , qui devait par conséquent être
1. Syn. Dord., p. 70, 71, 72, etc., SI , etc. — 2. IJem. p. 80.
— 3. 6Vss. 26, p. sa, S3. — 4. Ibid., p. SI.— 5. Sess, 27, p. 93.
— 6. Idem, n. 83, 87, 97, 98, 100, 101, lOfi.
jugée par la plus grande, par la plus ancienne, par celle qui était en possession, et qui soutenait la doctrine reçue jusqu'alors ' . Mais c'est par là que les catholiques devaient le plus l'emporter : car enfln quelle antiquité l'Eglise belgique réformée alléguait-elle aux remontrants? Nous ne voulons pas, disait-elle, laisser affaiblir la doctrine que nous avons toujours soutenue depuis cinquante ans-; car ils ne remontaient pas plus haut. Si cinquante ans donnaient à l'Eglise qui se disait réformée tant de droit contre les arminiens , nouvellement sortis de son sein, quelle devait être l'autorité de toute l'Eglise catholique fondée depuis tant de siècles?
LXXII. Embarras du synode sur la protestation des remontrants. — Parmi toutes ces réponses qu'on faisait aux remontrants sur leurs proleslations , ce qu'on passait le plus légèrement , c'était la comparaison qu'ils faisaient de leurs exceptions contre le synode de Dordrecht, avec celles des réformés contre les conciles des catholiques et ceux des luthériens. Les uns disaient « qu'il y avait grande » dilTérence entre les conciles des papistes et des » luthériens, et celui-ci. Là on écoute des hommes, » le Pape et Luther; ici on écoule Dieu. Là on » apporte des préjugés; et ici il n'y a personne qui » ne soit prêt à céder à la parole de Dieu. Là on a » des ennemis en tète; et ici on n'a d'affaire qu'a- » vec ses frères. Là tout est contraint; ici tout est » libre'. » C'était résoudre la question par ce qui en faisait la difficulté. II s'agissait de savoir si les gomarisles ne venaient pas avec leurs préjugés dans le synode; il s'agissait de savoir si c'était des ennemis ou des frères; il s'agissait de savoir qui avait le cœur plus docile pour la vérité et la parole de Dieu ; si c'était les protestants en général pi utot que les calholiques, les disciples de Zwingle plutôt que ceux de Luther, et les gomaristes plutôt que les arminiens. Et pour ce qui est de la liberté, l'autorité des Etats, qui intervenait partout, et qu'aussi on avait toujours à la bouche dans le synode •*, celle du prince d'Orange, ennemi déclaré des arminiens, l'emprisonnement de Grotius et des autres chefs du parti , et enfln le supplice de Barneveld , font assez voir comment on était libre en Hollande sur cette matière.
LXXIII. Etrange réponse de. ceux de Genève. — Les députés de Genève tranchent plus court; et sans s'arrêter aux luthériens, à qui aussi quatre ans qu'ils avaient au-dessus des zwingliens ne pouvaient pas attribuer l'autorité de les juger, ils répondaient à l'égard des catholiques ^ : « Il a été » libre à nos pères de protester contre les conciles » de Constance et de 'Trente, parce que nous ne » voulons avoir aucune sorte d'union avec eux; au » contraire, nous les méprisons et les haïssons : de » tout temps ceux qui déclinaient l'autorité des con- » elles se séparaient de leur communion. » Voilà toute leur réponse; et ces bons théologiens n'auraient rien eu à opposer au déclinatoire des arminiens, s'ils avaient rompu avec les Eglises de Hollande, et qu'ils les eussent haies et méprisées ouvertement.
1. Pag. 97, 103, elc. — 2. Prœf. ad Ecc. ant. Syn. Dord. — 3. Pag. 99. —4. Sess. 25, «. 80; Sess. 26, p. 81 , 82, 83, etc. — 5. Idem , 103.
HISTOIRE DES VAlUATIuNS.
LXXIV. Que ficlnn le aynode de Dordrccht ks prolestatits elaienl obligés ù rccunnatlre le concile de l'Eglise catholique. — Selon celle réponse, les lulhériens n'avaienl tiue l'aire de se mcUrc tant en peine de ramasser des priels conlre le concile de Trente, ni de discuter qui était partie ou qui ne l'était pas dans cette cause. Pour décliner l'autorité du concile où les callioliques les appelaient, ils n'avaient qu'à dire sans tant de façon : Nous voulons rompre avec vous, nous vous méprisons , nous vous haïssons et nous n'avons que l'aire de votre concile. Mais l'édification pulilitiue et le nom même de chrétien ne soull'rait pas une telle réponse. Aussi n'est-ce pas ainsi (|uc répondirent les luthériens : au coniraire, ils déclarèrent, et même à Augsbourg dans leur propre confession , qu'ils en appelaient au concile , et même au concile que le Pape assemblerait'. Il y a une semblable déclaration dans la Confession de Strasbourg 2 : ainsi les deux partis protestants étaient d'accord en ce point. Ils ne voulaient donc pas rompre avec nous : ils ne nous ha'issaient pas ; ils ne nous méprisaient pas tant que le disent ceux de Genève. S'il est donc vrai, selon eux, que les remontrants devaient se soumettre au concile de la Réforme, parce qu'ils ne voulaient pas rompre; les protestants, qui témoignaient ne vouloir non plus se séparer de l'Eglise catholique , devaient se soumettre à son concile.
LXXV. Pour fermer la bouche aux remontrants , un sgnudc des calvinistes est contraint de recourir à l'assistance du Saint-Esprit promise aux conciles. — Il ne faut pas oublier une réponse que fit tout un synode de la province de Hollande au déclinatoire des remontrants. C'est le synode tenu à Delpbt un peu avant celui de Dordrccht^. Les remontrants objectaient que le synode qu'on voulait assemlilor contre eux ne serait pas infaillible comme l'étaient les apôtres, et ainsi ne les lierait pas dans leur conscience. Il fallait bien avouer cela , ou nier tous les principes de la Réforme : mais après l'avoir avoué, ceux de Delpht ajoutent ces mots'' : « Jésus- » Christ qui a promis aux apôtres l'esprit de vérité » dont les lumières les conduiraient en toute vérité, » a aussi promis à son Eglise d'être avec elle jus- » qu'à la lin des siècles^, et de se trouver au milieu » de deux ou trois qui s'assembleraient en son » nom", » d'où ils concluaient un peu après « que » lorsqu'il s'assemblerait de plusieurs pays des pas- » leurs pour décider selon la parole de Dieu ce » qu'il faudrait enseigner dans les Eglises, il fallait » avec une ferme confiance se persuader que Jésus- » (llirist serait avec eux selon sa ])romesse. »
L.\X\'I. C'est revenir à la doctrine catholique. — Les voilà donc enfin obligés à reconnaître deux promesses en Jésus-Christ pour assister aux jugements de son Eglise. Or les catholiques n'ont jamais eu d'autre fondement pour croire l'Eglise infaillible. Ils se servent du premier passage pour montrer ([u'il est toujours avec elle considérée dans son tout. Ils se servent du second pour faire voir qu'on devrait tenir pour certain qu'il serait au milieu de deux ou de trois , si on était assuré qu'ils fussent vraiment assemblés au nom de Jésus-Christ. Or, ce qui est
1. Ci-tlo33us, liv. 111, n. 02. —2. Conf. Aryen, peror. Synt. Gen., I. pari., p. lUU. — 3. 21. Oct. 161S. — 4. Si/n. Delph. bit. Ad. Dord., Sess. 26, p. 80. — 5. MaUh., xxviii, 20. — 0. Idem, xviii, 20.
douteux de deux ou trois qui se seraient assemblés en particulier, est certain à l'égard de toule l'Eglise lors(iu'elle est assemblée en corps : on doit donc alors tenir pour certain que Jésus-Christ y est par son esprit, et ainsi que ses jugements sont infaillibles; ou ([u'on nous dise quel autre usage on [)eut faire de ces promesses dans le cas où les applique le synode de Delpht.
LXXN'II. On l'ail espérer aux remontrants un concile vecuménique. — Il est vrai que c'est dans le corps de l'Eglise universelle et de son concile œcuménique qu'on trouve l'accomplissement assuré de ces promesses. C'était aussi à un tel concile que les remontrants avaient appelé. On leur avait répondu « qu'il était douteux si et quand on pourrait » convoquer ce concile cccuménique; qu'en alten- 1) dant, le national convoqué par les Etals serait » comme œcuménique et général, puisqu'il serait » composé des députés de toutes les Eglises rôfor- » mées; que s'ils se trouvaient grevés par ce synode » national, il leur serait libre d'en appeler au con- » cile œcuménique , pourvu qu'en attendant ils » obéissent au concile national'. »
LXXVIII. Illusion de celte promesse. — La réfiexion qu'il faut faire ici , est que parler de concile œcuménique , c'était parmi les nouveaux réformés un reste du langage de l'Eglise. Car que voulait dire ce mot dans ces nouvelles Eglises? Elles n'osaient pas dire que les députés de toutes les Eglises réformées fussent un concile œcuménique représentant l'Eglise universelle. C'était, dil-on, non pas un concile œcuménique, mais comme un concile œcunmiirjue. De quoi devait donc être composé un vrai concile œcuménique? Y fallait-il avec eux les luthériens qui les avaient excommuniés? ou les catholiques? ou enfin quelles autres Eglises? C'est ce que les calvinistes ne savaient pas ; et en l'état où ils s'étaient mis en rompant avec tout le reste des- chrétiens , ce grand nom de concile œcuménique, si vénérable parmi les chrétiens, n'était plus pour eux qu'un nom en l'air, auquel il ne répondait aucune idée dans leur esprit.
LXXIX. Résolution du synode, qu'on jwuvait retoucher aux Confessions de foi, et en mme temps obligation d'y souscrire. — La dernière observation que j'ai à faire pour la procédure, regarde les Confessions de foi et les Catéchismes reçus dans les Provinces-Unies. Les synodes provinciaux obligèrent les remontrants à y souscrire : ceux-ci le refusèrent absolument, parce qu'ils crurent qu'il y avait des principes d'où suivait assez clairement la condanuialion de leur doctrine. On les avait traités d'hérétiques et de schismatiques sur ce refus; cl néanmoins on était d'accord dans les synodes provinciaux - ; et il fut expressément déclaré dans le synode de Dordrecht, que ces Confessions de foi, loin de passer pour une règle certaine, pouvaient être examinées de nouveau; de sorte qu'on obligeait les remontrants à souscrire à une doctrine de foi, même sans y croire.
LXXX. Décret des prétendus réformés de France au synode de Charenton , pour approuver celui de Dordrccht. La certitude du sakd reconnue comme le point principal. — Nous avons déjà observé ce qui
1 Prœf. nd Ecc.ant. Syn. Dor. — Z.Syn. Dclph. int. act . Dord., Seas. 25, p. i)l; Sess. 32, p. 123.