LIVRE XIV. — LE DIX-SEPÏIÈME SIÈCLE
est marqué clans les actes , que les canons du synode contre les remontrants, furent établis avec un consentement unanime de tous les opinants , sans en excepler un seul*. Les prétendus réformés de France n'avaient pas eu permission de se trouver à Dordrecht, quoiqu'ils y fussent invités : mais ils en reçurent les décisions dans leurs synodes nationaux , et entre autres dans celui de Charenton en 1G20, où l'on en traduisit en français tous les canons; et la souscription en fut ordonnée avec serment en cette forme : >< Je reçois , approuve et em- » brasse toute la doctrine enseignée au synode de » Dordrecht comme entièrement conforme à la parole » de Dieu et Confession de foi de nos Eglises ; la » doctrine des arminiens fait dépendre l'élection de » Dieu de la volonté des hommes, ramène le paga- » nisrne, déguise le papisme, et renverse toute la » certitude du salut-. » Ces derniers mots font connaître ce qu'on jugeait de plus important dans les décisions de Dordrecht ; et la certitude du salut y parait comme un des caractères des plus essentiels du calvinisme.
LXXXI. Nouvelle souscription du synode de Dordrecht par les réfugiés de France. — Encore tout nouvellement la première chose qu'on a exigée des ministres de ce royaume réfugiés en Hollande dans ces dernières affaires de la religion, a été de souscrire aux actes du synode de Dordrecht; et tant de concours , tant de serments , tant d'actes réitérés semblent faire voir qu'il n'y a rien de plus authentique dans tout ce parti.
LXXXII. Par le décret du synode de Dordrecht les remontrants demeurent déposés et excommuniés. — Le décret même du synode montre l'importance de cette décision, puisque les remontrants y sont privés « du ministère, de leurs chaires de professeurs » en théologie, et de toutes autres fonctions tant ecclésiastiques qu'académiques , jusqu'à ce qu'ayant satisfait à l'Eglise, ils lui soient pleinement réconciliés et reçus à sa communion ' » ce qui montre qu'ils étaient traités d'excommuniés, et que la sentence d'excommunication portée contre eux dans les Eglises et synodes particuliers, était confirmée; après quoi le synode supplie les Etats de ne soufl'rir pas qu'on enseigne « une autre doctrine que celle » qui venait d'être définie , et d'empêcher les héré- » sies et les erreurs qui s'élevaient : » ce qui regarde manifestement les articles des arminiens , qu'on avait .qualiliês d'erronés et de sources d'erreurs cachées.
LXXXIII. Les décisions de Dordrecht peu essentielles. Sentiments du ministre Jurieu. — Toutes ces choses pourraient faire voir qu'on a regardé ces articles comme fort essentiels à la religion. Cependant M. Jurieu nous apprend bien le contraire : car, après avoir supposé que l'Eglise romaine du temps du concile de Trente était du moins dans les sentiments des arminiens, il poursuit ainsi'* : « Si » elle n'eût point eu d'autres erreurs , nous eus- » sions très-mal fait de nous en séparer : il eut » fallu tolérer cela pour le bien de la paix, parce » ([ue c'est une Eglise dont nous faisons partie, et » qui ne s'était pas confédérée pour soutenir la
1. Sess. 125, 130, Prœf. ad Eccl. —2. Si/n. de Char., c. 23. — 3. Sent. Syn. de Remonst., Sess. 138, p. S80. —4. Sysc. de lEr/l., l. 2, c. 3, j). 255.
» grâce selon la théologie de saint Augustin, etc. » Et c'est aussi ce qui l'ait conclure ', « que ce qui fait 1 qu'on a retranché les remontrants de la comrau- » nion, c'est parce qu'ils n'ont ipas voulu se sou- » mettre à une doctrine premièrement que nous » croyons conforme à la parole de Dieu; seconde- » ment, que nous nous étions obligés par une con- » fession confédérée de soutenir et de défendre » contre le pélagianisme de l'Eglise romaine. »
LXXXIV. Le semi -pélagianisme , selon cet auteur, ne damne point. — Sans lui avouer ses principes, ni ce qu'il dit de l'Eglise romaine, il me suffit d'exposer ses sentiments, qui lui font dire dans un autre endroit, que « les Eglises de la Con- » fession des Suisses et de Genève retrancheraient » de leur communion un senii-pèlagien et un » homme qui soutiendrait les erreurs des reinon- » trants; mais que ce ne serait pourtant pas leur » dessein de déclarer cet homme damné , comme si » le serai-pélagianisme damnait 2. » Il demeure donc bien établi , par le sentiment de ce ministre, que la doctrine des remontrants peut bien exclure quelqu'un de la confédération particulière des Eglises prétendues réformées; mais non pas en général de la société des enfants de Dieu : ce qui montre que ces articles ne sont pas de ceux qu'on appelle fondamentaux.
Enfin , le même docteur, dans le Jugement sur les méthodes, où il travaille à la réunion des luthériens avec ceux de sa communion , reconnaît , que « pour arrêter un torrent de pélagianisme qui al- » lait inonder les Pays-Bas, le synode de Dordrecht » a dû opposer la méthode la plus rigide et la plus » exacte à ce relâchement pêlagien'. » Il ajoute que dans cette vue, « il a pu imposer à son parti la né- » cessité de soutenir la méthode de saint Augustin, » et obliger non tous les membres de sa société, » mais au moins tous ses docteurs , prédicateurs , » et autres gens qui se mêlent d'enseigner, sans » pourtant obliger à la même chose les autres » Eglises et les autres communions. » D'où il résulte que le synode, loin d'obliger tous les chrétiens â ses dogmes , ne prétend pas même y obliger tous ses membres, mais seulement ses prédicateurs et ses docteurs : ce qui montre ce que c'est au fond que ces graves décisions de la nouvelle Réforme, où après avoir tant vanté l'expresse parole de Dieu, tout aboutit enfin à obliger les docteurs à enseigner d'un commun accord une doctrine que les particuliers ne sont obligés ni de croire ni cfe professer.
LXXXV. Que les dogmes dont il s'agissait à Dordrecht étaient des plus populaires et des plus essentiels. — Et il ne faut pas répondre que c'est ici de ces dogmes qui ne doivent pas venir à la connaissance du peuple : car outre ([ue tous les dogmes révélés de Dieu sont faits pour le peuple comme pour les autres, et qu'il y a certains cas où il n'est pas permis de les ignorer; celui qui fut défini à Dordrecht devait être plus que tous les autres un dogme très-populaire; puisqu'il s'agissait principalement de la certitude que chacun devait avoir de son salut : dogme où l'on mettait dans le calvinisme le principal fondement de la religion chrétienne''.
1. Syst. de VEgl., l. 2, c. 10, p. 305. — 2. Idem, c. 3, p. 249. — 3. Jug. sur lesmélh., Sect. 18, p, 159, 160. — 4. Ci-dess., n. 6.
HISTOIRE DES VARIATIONS
LXXWI. Que le minisire Jurieu fait agir le synode de Dordrecht plulôl par politique que par vérité. — Tout le reste des décisions de Durdreclit aboulissaiU , comme on a vu, à ce dogme de la cerlilude, il n'était pas question de spéculations oiseuses, mais de la pratique qu'on jugeait la plus nécessaire cl la plus intime de la religion; et néanmoins M. Jurieu nous a parlé de cette doctrine, non tant comme d'un dogme principal, que comme d\me méthode qu'on a été obligé de suivre; et non |ias comme étant la plus certaine , mais comme étant la plus rii/ide : Pour arrêter, disait-il, ce torrent de pélagianisme , il a fallu lui opposer la méthode la jjIus rigide et la plus exacte, et décider, ajoutel-il ', beaucoup de choses au préjudice de la liberté, qui a toujours éié de disputer pour et contre entre les réformés : comme si c'était ici une affaire de politique , uu qu'il y eût autre chose à considérer dans les décisions de l'Eglise que la pure vérité révélée de Dieu clairement et expressément par sa parole , sur laquelle aussi , après qu'elle a été bien reconnue , il n'est plus ])ermis de biaiser.
LXXXVII. (Ju'on était prêt à supporter le pélagianisme dans les arminiens. — Mais ce qu'enseigne le même ministre en un autre endroit est encore bien plus surprenant, puisqu'il déclare aux arminiens, que ce n'est point proprement l'arminianisme, mais le socinianismc qu'on rejette en eux. « Ces messieurs les remontrants, dit-il-, ne se doi- » vent pas étonner que nous offrions la paix aux » sectes qui paraissent être dans les mêmes senti- » menls qu'eux à l'égard du synode de Dordrecht, et » que nous ne la leur présentions pas. Leur semi- » socinianismc sera toujours une muraille de sépa- » ration entre eux et nous. » Voilà donc ce qui l'ait la séparation. C'est qu'aujourd'hui, poursuit-il, le socinianisme est entre eux dans les lieux les plus élevés. On voit bien que sans cet obstacle on pourrait s'unir avec les arminiens, sans s'embarrasser de ce torrent de pélagianisme dont ils inondaient les Pays-Bas, ni des décisions de Dordrecht, ni même de la confédération de tout le calvinisme pour les prétendus sentiments de saint Augustin.
LXXXVIII. Les autres minisires sont de même avis que le ministre Jurieu. — M. Jurieu n'est pas le seul ffui nous a révélé ce secret du parti. Le ministre Matthieu Rochart nous avait appris avant lui que « si les remontrants n'eussent dilïérô du reste » des calvinistes que dans les cin([ points décidés » dans le synode de Dordrecht, l'alVaire eiit pus'ac- » commoder^ : » ce qu'il conlirme par le .sentiment des autres docteurs de la secte \ et par celui du synode môme^.
LX.XXIX. Que la Réforme permet aux particuliers de s'attribuer plus de capacité pour entendre la saine doctrine , qu'à tout le reste de l'Eglise. — Il est vrai qu'il dit en même temps , qu'encore qu'on fût disposé à tolérer dans les particuliers paisibles et modestes les sentiments opposés à ceux du synode, on n'eût pas pu les souffrir dans les ministres , qui doivent être mieux instruits que les autres : mais c'en est toujours assez pour faire voir que ces décisions qu' on opposait au pélagianisme'^, quoique
1. Jug. sur les mélh., Sert. 18, p. 53. — 2. Idem, Secl. 10, p. 137. — 3. Lialluct.. cap. a, p. 120, elc. — 4. Idem, p. 130. — 5. Ihid. p. 127. — 6. Ibid., p. lïO et seq.
faites par le synode avec un si grand appareil et avec tant de fréquentes déclarations qu'on n'y suivait autre chose que la pure et expresse parole de Dieu, ne sont pas fort essentielles au christianisme; et ce qui est le plus étonnant, qu'on réputé pour gens modestes des particuliers, qui, après avoir connu la décision de tous les docteurs, et comme parle M. Rochart , de toutes les Eglises du parti autant qu'il y en a dans l'Europje\ croient encore pouvoir mieux entendre la saine doctrine , non-seulement que chacune d'elles en particulier, mais encore qu'elles toutes ensemble.
XG. Que les docteurs mêmes se sont beaucoup relâchés dans l'observance des décrets de Dordrecht. — Il est même très-assuré que les docteurs dans lesquels on ne voulait point tolérer les sentiments opposés il ceux du synode, se sont ouvertement relâchés sur ce sujet. Les ministres qui ont écrit dans les derniers temps, et entre autres M. de Reaulieu, que nous avons vu ;i Sedan un des plus savants et des plus pacifiques de tous les ministres , adoucissent le plus qu'ils peuvent le dogme de l'inamissibilitô de la justice, et même celui de la certitude du salut^ : et deux raisons les y portent : la première est l'éloignement qu'en ont eu les luthériens, à qui ils veulent s'unir à quelque prix que ce soit : la seconde est l'absurdité et l'impiété qu'on découvre dans ces dogmes, pour peu qu'ils soient pénétrés. Les docteurs peuvent bien s'y accoutumer en conséquence des faux principes dont ils sont imbus; mais les gens simples et de bonne foi ne croiront pas aisément que chacun pour être lidôle doive s'assurer qu'il n'a point à craindre la damnation, dans quelque crime qu'il se plonge; encore moins qu'il soit assuré d'y conserver la sainteté de la grâce.
Toutes les fois que nos réformés désavouent ces ■dogmes impies, louons-en Dieu, et sans disputer davantage , prions-les seulement de considérer que le Saint-Esprit ne pouvait pas être en ceux qui les ont enseignés, et qui ont fait consister une grande partie de la Réforme dans de si indignes idées de la justice chrétienne.
XCI. Que le synode de Dordrecht ne guérit de rien , et que malgré ses décrets M. Jurieu est pélagien. — Il résulte néanmoins de là qu'après tout ce grand synode a été inutile, et qu'il ne guérit ni les peuples, ni les pasteurs mêmes pour qui principalement il a été fait; puisque ce qu'on appelle pélagianisme dans la Réforme, qui est ce que le synode a voulu détruire, demeure en son entier : car je demande qui est guéri de ce mal? Ce n'est pas déjà ceux qui n'en croient pas le synode; et ce n'est non plus ceux qui le croient : car, par exemple, M. Jurieu, qui est de ce dernier nombre, et qui parait demeurer si ferme dans la confédération , comme il l'appelle, des églises calviniennes contre le pélagianisme , au fond ne l'iniprouve pas , puisqu'il soutient, comme on a vu^, qu'il n'est pas contraire à la piété. Il ressemble à ces sociniens , qui, interrogés s'ils croient la divinité éternelle du Fils de Dieu , répondent bien qu'ils la croient ; mais si on les pousse plus loin , ils disent que la
1. Diallact.,cap. S, p. 127. —2. T/irs. de art. just., part. Il, Th. 42, .13; Item, Th. an homo sotisnat. virit., etc.; Curoll. 2, 3, 4, 5, 6, e(c. — 3 Ci- dessus, n. 83, 84, 87.