LIVRE XIV
LE DIX-SEPTIEME SIECLE
» invisiblemcnt, et d'une manière imperceptible à » tous les sens, il ne nous oblige pas à l'adorer en )) ce lieu-là. » Sa parole ne sulîit pas, il faut le voir : on a beau entendre la voix du roi , si on ne le voit de ses yeux, on ne lui doit rien, ou du moins il faut qu'il dise expressément que son intention est d'être honoré : autrement on agira comme s'il n'y était pas. Si c'était le roi de la terre, on n'hésiterait pas à lui rendre ce qui lui est dû dès qu'on sait qu'il est quelque part : mais honorer ainsi le Roi du ciel , ce serait une idolâtrie, et on aurait peur qu'il ne crût qu'on adore un autre que lui.
GIV. On tolère dans les luthériens les actes intérieurs de l'adoration, et on rejette les extérieurs, qui n'en sont que le témoignage. — Mais voici une nouvelle iïnes^e. Le luthérien , qui croit Jésus- Christ présent, le reçoit comme son Dieu; il y met sa confiance, il l'invoque, et le synode de Charenton décide, qu'il n'y a ni idolâtrie, ni superstition dans son culte : mais s'il fait un acte sensible d'adoration, il est idolâtre : c'est-à-dire qu'il est permis d'avoir le fond de l'adoration, qui est le sentiment intérieur; mais il n'est pas permis de le témoigner, et on devient idolâtre en faisant paraître par quelque posture de respect, le sentiment de vénération vraiment sainte qu'on a dans le cœur.
CV. Vaine réponse. — Mais, dit-on , c'est que si le luthérien adorait Jésus-Christ dans l'Eucharistie où il est avec le pain, il serait à craindre que l'adoration ne se rapportât au pain comme à Jésus- Christ', et en tout cas qu'on ne crut que ce fût l'intention de l'y apporter : sans doute, lorsque les Mages ont adoré Jésus-Christ , ou dans sa crèche , ou dans un berceau, il fallait craindre qu'ils n'adorassent avec Jésus-Christ ou le berceau, ou la crèche; ou enhn que la sainte Vierge et saint Joseph ne les prissent pour des adorateurs du berceau DÛ reposait le Fils de Dieu. Voilà les subtilités que le décret de Charenton avait amenées.
CVI. L'ubiquité tolérée. D'ailleurs, la doctrine de l'ubiquité qu'on avait traitée avec raison autant parmi les sacramentaires que parmi les catholiques comme une doctrine monstrueuse , où l'on confond les deux natures de Jésus-Christ, devient la doctrine des saints.
Car il ne faut pas s'imaginer que les défenseurs de celte doctrine soient exceptés de l'union : le synode parle en général des Eglises de la Confession d'Augsbourg, dont on sait que la plus grande partie est ubiquitaire : et les ministres nous apprennent que l'ubiquité n'a rien de mortel-, quoiqu'elle renverse, plus expressément que n'ont jamais fait les eutychiens, la nature humaine de Notre Seigneur.
GVII. On ne compte pour important que le culte extérieur. — En un mot, on compte pour peu tout ce qui ne change rien dans le culte, et encore dans le culte extérieur; car la croyance qu'on a au dodans n'est pas un obstacle à la communion : il n'y a que le respect qu'on rend au dehors qui fait le péché ; et voilà où nous réduisent ceux qui ne nous prêchent que l'adoration en esprit et en vérité.
GVIII. Le fondement de la piété , qu'on reconnaissait autrefois, est changé. — On voit bien, sans
1. Diiil, etc., p. 2-4. — 2. lioch., ibid., p. 17; Dial., II. part., c. 1.
qu'il soit besoin que j'en avertisse, qu'après le synode de Charenton, ni l'inamissibilité de la justice, ni la certitude du salut ne sont plus un fondement nécessaire de la piété , puisque les luthériens sont admis à la communion avec la doctrine contraire.
CIX. Les disputes de la prédestination ne font plus rien à l'essence de la religion. — Il no faut non plus nous parler de la prédestination absolue et des décrets absolus comme d'un article principal, puisqu'on ne doit pas nier, selon M. Jurieu', « qu'il » n'y ait de la piété dans ces grandes communions » de protestants , dans lesquelles on traite si mal et » les décrets absolus , et la grâce efllcace par elle- » même. » Le même ministre demeure d'accord que les protestants d'Allemagne font entrer « la prévi- » sion de la foi dans cet amour gratuit, par lequel » Dieu nous a aimés en Jésus-Christ^. » Ainsi le décret de la prédestination ne sera pas un décret absolu et indépendant de toute prévision , mais un décret conditionnel , qui renferme la condition de la foi future ; et c'est ce que M. Jurieu ne condamne pas.
ex. Deux autres nouveautés remarquables, qui suivent du décret de Charenton. — Mais voici les deux plus remarquables nouveautés qu'ait introduites le décret do Charenton dans la Réforme prétendue : c'est premièrement, la dispute sur les points fondamentaux; et secondement, la dispute sur la nature de l'Eglise.
CXI. Distinction des points foyidamentaux , et inévitable embarras de nos réformés. — Sur les points fondamentaux les catholiques leur ont dit : Si la présence réelle , si l'ubiquité , si tant d'autres points importants , dont on dispute depuis plus d'un siècle entre les luthériens et les calvinistes, ne sont point fondamentaux , pourquoi ceux dont vous disputez avec l'Eglise romaine le seront-ils davantage? Ne croit-elle pas la Trinité , l'Incarnation , tout le Symbole? A-t-elle mis un autre fondement que Jésus-Christ? Tout ce que vous lui objectez sur ce sujet, pour lui montrer qu'elle en a un autre, sont autant de conséquences qu'elle nie , et qui , selon vos principes, ne doivent pas lui être imputées. Où donc mettez-vous précisément ce qui est fondamental dans la religion? De rapporter maintenant ici tout ce qu'ils ont dit sur les points fondamentaux, les uns d'une façon, les autres de l'autre, et la plupart confessant qu'ils n'y voient goutte, et que c'est chose qui se sent plutôt qu'elle ne s'explique; ce serait s'engager dans l'inlini, et se jeter avec eux dans le labyrinthe où ils ne trouveront jamais d'issue.
CXII. On est contraint d'avouer que l'Eglise romaine est vraie Eglise , et qu'on s'y peut sauver. — L'autre dispute n'a pas été moins importante , car dès qu'une fois on a eu posé pour principe, que ceux qui retiennent les principaux fondements de la foi, quelque séparés qu'ils soient de communion , sont au fond la mémo Eglise et la môme société des enfants de Dieu, dignes de sa sainte table et de son royaume ; les catholiques demandent comment on les peut exclure de cette Eglise et du salut éternel? Il n'est plus ici question de regarder l'Eglise romaine comme une Eglise qui exclut tout le
I. Jugement sur les méth., Sect. U,p, 113. — 2. Idem, Sert. IS, p. 15S.
HISTOIUE DES VAlilATIONS.
monde, et que tout le monde doit exclure; car on voit que les luthériens, qui excluent les calvinistes, ne sont pas exclus. Voilà ce qui a produit ce nouveau système d'Eglise qui fait tant de bruit, et où eniin il a lallu couqn'endrc l'Eglise romaine.
Ll.VlII. Conférence de Cassel, où les luthériens de lilnlel s'accordent avec les calvinistes de Marpounj. — Les protestants d'.VUemagne n'ont pas été partout également durs envers les calvinistes. En ItiGI , il se tint une conférence à Cassel entre les calvinistes de Marpourg et les luthériens de Rintel, oii l'accord l'ut réciproque, et où les deux partis se tinrent pour frères. J'avoue que cette union fut sans conséquence dans le reste de l'Allemagne, et je n'ai pu môme savoir quelle en a été la suite entre ceux qui la contractèrent : mais il y eut dans l'accord un point important que je ne dois pas oublier.
CXIV. Article imporlanl de cet accord sur la fraction du pain de l'Eucharistie. — Les calvinistes reprochaient aux luthériens, que dans la célébration de l'Eucharistie ils omettaient la fraction, dont l'institution était divine'. C'est la doctrine commune du calvinisme , que la fraction fait partie du sacrement, comme étant un symbole du corps rompu que Jésus-Christ voulait donner à ses disciples; que c'est pour cette raison que Jésus-Christ l'a pratiquée; qu'elle est de commandement, et qu'elle se trouve enfermée par Notre Seigneur dans cette ordonnance : Faites ceci. C'est ce que soutenaient les calvinistes de Marpourg; c'est ce que niaient les luthériens de Rinlel. On ne laissa pas de s'unir, quoique chacun persistât dans son avis; et il fut dit par ceux de Marpourg, « que la fraction » du pain appartenait non pas à l'essence, mais » seulement à l'intégrité du sacrement, comme y » étant nécessaire par l'exemple et le commande- » ment de Jésus-Christ; qu'ainsi les luthériens ne » laissaient pas sans la fraction du pain d'avoir la » substance de la Gène, et qu'on pouvait se tolérer » mutuellement. »
C.W. Démonstration en faveur de la communion sous une espèce. — Un ministre, qui a répondu à un Traité de la communion sous les deux espèces, a examiné cette conférence que l'on avait objectée^: le fait a passé pour constant, et le ministre est conviinu que la fraction , quoique commandée par Jésus-Christ-, n'appartenait pas à l'essence, mais à la seule intégrité du sacrement. Voilà donc l'essence du sacrement manifestement séparée du commandement divin; et on a trouvé des raisons pour dispenser de ce qu'on dit que Jésus-Christ a commandé : après cpioi je ne vois plus comment on peut presser le commandement de prendre les deux espèces; puisque, quand nous serions convenus que Jésus-Christ les a commandées, nous serions toujours reçus à examiner si ce précepte divin regarde l'essence , ou seulement l'intégrité.
CXVI. Etat présent des controverses en Allemagne. — On peut voir dans le raèrae colloque l'état présent des controverses en Allemagne entre les luthériens et les calvinistes; et on voit (jne la doctrine constante des théologiens de la Confession d'Augsbourg est que la grâce est universelle; qu'elle est
1. Coll. Cass., q. de fract. pan. — 2. Traité de la comm. sous les deux espèces., II. part., ch. 12; La Jioq., Rép., II. pur., ch. 17. p. 307.
résistible; qu'elle est amissible; que la prédestination est conditionnelle , et présuppose la prescience de la foi : enlln , que la grâce de la conversion est attachée à une action purement naturelle, et qui dépend de nos propres forces, c'est-à-dire, du soin d'entendre la prédication' : ce que le docte Picaulieu conllrme par plusieurs témoignages, auxquels nous pourrions en ajouter beaucoup d'autres, si la chose n'était constante, ainsi qu'on l'aura pu voir par le témoignage de M. Jurieu^, et si nous n'avions déjà parlé de cette matière'.
C.WIÏ. Le relâchement des luthériens dorme lieu à ceux de Cameron et de ses disciples , sur la grâce universelle. — En effet, on a pu voir, dans cette histoire'', combien Mélanchton avait adouci parmi les luthériens l'extrême rigueur avec laquelle Luther soutenait les décrets absolus et particuliers'; et on y enseignait unanimement que Dieu voulait sérieusement et sincèrement sauver tous les hommes; qu'il leur offrait Jésus-Christ comme rédempteur; qu'il les appelait à lui par la prédication et par les promesses de son Evangile; et que son esprit était toujours prêta être efficace en eux, s'ils écoutaient sa parole : que c'est enfin attribuer à Dieu deux volontés contraires, de dire que d'un côté il propose son Evangile à tous les hommes , et de l'autre qu'il n'en veuille sauver qu'un très-petit nombre. Par une suite de la complaisance qu'on avait pour les luthériens, Jean Cameron, écossais, célèbre ministre et professeur en théologie dans l'Académie de Saumur, y enseigna une vocation et une grâce universelle , qui se déclarait envers tous les hommes par les merveilles des œuvres de Dieu, par sa parole et les sacrements. Cette doctrine de Cameron fut fortement et ingénieusement défendue par Amirault et Teslard, ses disciples, professeurs en théologie dans la même ville. Toute cette Académie l'embrassa : Dumoulin se mit à la tête du parti contraire, et engagea dans ce sentiment l'Académie de Sedan où il pouvait tout; et nous avons vu de nos jours toute la Reforme partagée en France avec beaucoup de chaleur entre Saumur et Sedan. Malgré les censures des synodes , qui supprimaient la doctrine de la grâce universelle , sans néanmoins la qualilier d'hérétique ou d'erronée, les plus savants ministres en enireprirent la défense. Daillé en lit l'apologie, où Blondcl mit une préface trèsavantageuse aux défenseurs de ce sentiment; et la grâce universelle triompha dans Sedan , où le ministre Beaulieu l'a enseignée de nos jours.
CXVIII. Si la grâce universelle était contraire au synode de Dordrecht. — Elle ne réussissait pas également hors du royaume , et principalement en llollande, où on la croyait opposée au synode de Dordrecht. Mais au contraire Rlondel et Daillé liront voir que les théologiens de la Grande-Bretagne et de Brème avaient soutenu dans le synode une volonté et intention universelle de sauver tous les hommes, une grâce suffisante donnèo à tous; grâce sans laquelle on ne pouvait pas rétablir en soimême l'image de Dieu °. C'est ce qu'avaient dit pu-
1. T/ies., lie q. ail. hom. in slat. pecc. solis ifit. vivibus, etc. Thcs. 31, et seq. — 2. Ci-dessus, «. 109. — 3. Ci-dossus, (. viii, 11. 4S et suiv. — 4. Idem, h. 23 et suiv.— 5. Epit. lit. de Prœd. Conc. p. 017; Solida rrpetit. tod. lit., p. 801. — 6. Dali., Apol. tract., II. part.. Blond, act. auth. S, et seq., p. 77, Jwt. Theol. Maq. Brit. de art. 2, inl. Act.'Syn. Dord.; II. part., p. 2S7;y«r(. Brem.. ibid., p. 113, et seq. ■