LIVRE XV. — VARIATIONS SUR L'ARTICLE DU SYMBOLE
loin qifon n'avait jamais fait, n'a pu contenter le ministre Jurieu. Ce qu'ils ont dit l'un et l'autre sur cette matière, les pas qu'ils ont faits vers la vérité, les absurdités où ils sont tombés pour n'avoir pas assez suivi leur principe , ont mis la question de l'Eglise dans un état que je ne puis dissimuler sans omettre un des endroits des plus essentiels de cette histoire.
XXXIV. On ne nous conteste plus la visibilUe de l'Eglise. — Ces deux ministres supposent que l'Eglise est visible et toujours visible; et ce n'est pas en cet endroit qu'ils se partagent. Afin qu'on ne doute pas que M. Claude n'ait persisté dans ce sentiment jusqu'à la Un , je produirai le dernier écrit qu'il a fait sur cette matière '. Il y enseigne que la question entre les catholiques et les protestants n'est pas si l'Eglise est visible ; qu'on ne nie pas dans sa religion que la vraie Eglise de Jésus-Christ , celle que ses promesses regardent, ne le soit- : il décide très-clairement que le passage de saint Paul , où l'Eglise est représentée comme étant sans tache et sans ride, ne regarde pas seulement l'Eglise qui est dans le ciel, mais encore l'Eglise visible qui est sur la terre ; ainsi que l'Eglise visible est le corps de Jésus-Christ , ou ce qui revient à la même chose , « t(ue le corps de Jésus-Christ, qui est la vraie » Eglise, est visible : que c'est là le sentiment de 1) Calvin et de Mestresat, et qu'il ne faut pas cher- » cher l'Eglise de Dieu hors de l'état visible du nii- » nistère de la pai'ole. »
XXXV. Les promesses de Jésus-Christ sur la visibilité sont avouées. — C'est confesser très-clairement qu'elle ne peut être sans sa visibilité et sans la perpétuité de son ministère : aussi l'auteur l'a-t-il reconnu en plusieurs endroits , et en particulier en expliquant ces paroles' : Les portes d'enfer ne prévaudront point contre elle'' ; où il parle ainsi : « Si I) l'on entend dans ces paroles une subsistance per- » pétuellc du ministère dans un état suirisanl pour » le salut des élus de Dieu, malgré tous les eflorts » de l'enfer, et malgré les désordres et les confu- » sions des ministres mêmes; c'est ce que je recon- » nais aussi que Jésus-Christ a promis; et c'est en 1) cela que nous avons une marque sensible et pal- » pable de sa promesse. »
Ainsi la perpétuité du ministère n'est pas une chose qui arrive par hasard à l'Eglise, ou qui lui convienne pour un temps : c'est une chose qui lui est promise par Jésus-Christ même ; et il est aussi assuré que l'Eglise ne sera point sans un ministère visible , qu'il est assuré que Jésus-Christ est la vérité éternelle.
XXXVI. Autre promesse également avouée. — Ce ministre passe encore plus avant, et en expliquant la promesse de Jésus-Christ, Allez, baptisez, enseignez ; et je suis avec vous jusqu'à la lin des siècles ; il approuve ce commentaire qu'on en avait fait : avec vous enseignant, avec vous baptisant^ ; ce qu'il finit en disant : « Je reconnais que Jésus-Christ » promet à l'Eglise d'être avec elle, et d'enseigner » avec elle sans interruption jusqu'à la fin du » monde". » Aveu d'où je conclurai en son temps l'infaillibilité de la doctrine de l'Eglise avec laquelle
1. Rép. au dise, de M. de Coud., p. 73. — 2. Idem , p. 82, S3 et suiv. — 3. Ibid.,p. 105. — 4. Matlh., xvi, 18. — 5. Conter, avec M. Claude, n. 1. — 6. Rép. au dise, de M. de Cond., p. 106, 107.
Jésus-Christ enseigne toujours : mais je m'en sers seulement ici pour établir, par ses Ecritures et par ses promesses, du consentement du ministre, la visible perpétuité du ministère ecclésiastique.
XXXVII. La visibilité entre dans la définition que le ministre Claude a donnée de l'Eglise. — De là vient aussi qu'il définit ainsi l'Eglise : « L'Eglise, » dit-il', est les vrais fidèles qui font profession de » la vérité , de la piété chrétienne , et d'une vérita- » ble sainteté , sous un ministère qui lui fournit les » aliments nécessaires pour la vie spirituelle sans » lui en soustraire aucun. » Où l'on voit la profession de la vérité et la perpétuité du ministère visible entrer manifestement dans la définition de l'Eglise : d'où il s'ensuit clairement qu'autant qu'il est assuré que l'Eglise sera toujours , autant est-il assuré qu'elle sera toujours visible ; puisque la visibilité est dans son essence, et qu'elle entre dans sa définition.
XXXVIII. Comment la société des fidèles est visible selon ce ministre. — Si on demande au ministre comment il entend que l'Eglise soit toujours visible, puisqu'il veut que ce soit l'assemblée des vrais fidèles qui ne sont connus que de Dieu , et que la profession de la vérité , qui pourrait la faire connaître, lui est commune avec les méchants et les hypocrites aussi bien que le ministère extérieur et visible : il répond que c'est assez pour rendre visible l'assemblée des fidèles, qu'on puisse montrer au doigt le lieu où elle est, c'est-à-dire le corps où elle est7iourrie^, et le ministère visible sous lequel elle est nécessairement renfermée : ce qui fait qu'on en peut venir jusqu'à dire : Elle est là , comme on dit en voyant le champ où est le bon grain avec l'ivraie : Le bon grain est là; et en voyant le rets où sont les bons poissons avec les mauvais : C'est là Cjue sont les bons jJoissons.
XXXIX. Avaiit la réformation les élus de Dieu sauvés dans la communion et sous le ministère romain. — Mais quel était ce ministère public et visible sous lequel étaient renfermés, avant la réformation, les vrais fidèles, qu'on veut être seuls la vraie Eglise : c'était la grande question. On ne voyait dans tout l'univers de ministère qui eût perpétuellement duré que celui de l'Eglise romaine , ou des autres dont la doctrine n'était pas plus avantageuse à la Réforme. Il a donc bien fallu avouer enfin que ce « corps où les vrais fidèles étaient » nourris , et ce ministère où ils recevaient les ali- )) ments suffisants sans soustraction d'aucun', » était le corps de l'Eglise romaine, et le ministère de ses prélats.
XL. Ce ministre n'a pas eu recours aux Albigeois, etc. — Il faut ici louer ce ministre d'avoir vu plus clair que plusieurs autres, et de n'avoir pas comme eux restreint l'Eglise aux sociétés séparées de Rome, comme étaient les Vaudois et les Albigeois, les Vicléfites et les Hussites; car encore qu'il les regarde comme la plus illustre partie de l'Eglise, parce qu elles en étaient la plus pure, la plus éclairée et la plus généreuse'', il a bien vu qu'il était ridicule de mettre là toute la défense de sa cause; et dans son dernier ouvrage^, sans s'arrêter
1. Eep. nu dise, de M. d.- Cond., p. 119. — 2. Pag. 19. 95, 115, 121, 146,243.-3. Pag. 130, elc., 145, etc., 3B0, sic, 369, etc., 373, 378. — 4. Dét'. de lu Réf., III. part., eh. 5, /). 289. — 5. Rép. au dise, de M. de Cond.
HISTOIRE DES VARIATIONS
à CCS sectes obscures tlonl luniiilcnaiil on a vu le faible, il ne marque la vraie Eglise cl les vrais Iklclcs que dans le ministère latin.
XLI. Embarras cl contradiction inécilable. — Mais c'est là qu'est l'emiiarras d'où on ne sort point : car les catholiques en reviennent à leur ancienne demande : si la vraie Eglise est toujours visible; si la marque pour la reconnaître , selon tous vos caléciiismcs cl toutes vos Confessions de foi, est la pure prédication de l'Evangile et la droite administration des sacrements : ou l'Eglise romaine avait ces deux marques, et en vain la veniez-vous réformer : ou elle ne les avait pas , cl vous ne pouvez plus dire, selon vos principes, qu'elle est le corps où est renfermée la vraie Eglise. Car au contraire, Calvin avait dit que la doctrine essentielle au christianisme y était ensevelie, et qu'elle n'était plus qu'une école d'idolâtrie et d'impiété'. Son sentiment avait passé dans la Confession de foi, où nous avons vu'- « que la pure vérité de Dieu était bannie » de cette Eglise; que les sacrements y étaient cor- » rompus , falsiliés et abâtardis ; que toute supers- » tition et idolâtrie y avaient la vogue. » D'où on concluait que l'Eglise « était en ruine et désolation, ï l'état du ministère interrompu, » cl sa succession tellement anéantie, qu'on ne pouvait plus la ressusciter que par une mission extraordinaire. Et en elfet, si la justice imputée était le fondement du cliristianisme, si le mérite des œuvres et tant d'autres doctrines reçues étaient mortelles à la piété, si les deux espèces étaient essentielles à l'Eucharistie, où étaient la vérité et les sacrements? Calvin et la Confession avaient raison de dire, selon ces principes, qu'il ne restait plus là aucune Eglise.
XLII. Les réponses par où l'on tombe da7is un plus grand embarras. — D'autre côté on ne peut pas dire ni que l'Eglise ait cessé d'être visible : les promesses de Jésus-Christ sont trop claires; et il faut bien trouver moyen de les concilier avec la doctrine de la Réforme. C'est là qu'est née la distinction des additions et des soustractions : si vous ôtcz par soustraction quelques vérités fondamentales, le ministère n'est plus : si vous mettez sur ces fondements de mauvaises doctrines, quand même elles détruiraient ce fondement par conséquence, le ministère subsiste impur à la vérité, mais suffisant; et par le discernement que les fidèles feront du fondement, qui est Jésus-Christ, d'avec ce qui a été surajouté, ils trouveront dans le ministère tous les aliments nécessaires^. Voilà donc à quoi aboutit cette pureté do doctrine, et ces sacrements droitemenl administrés, qu'on avait mis comme les marques de la vraie Eglise. Sans avoir ni prédication qu'on |)uisse approuver, ni culte où l'on puisse prendre part, ni l'Eucharistie en son entier, on aura tous les aliments nécessaires sans soustraction d'aucun ; on aura la pureté de la parole et les sacrements bien administrés : qu'est-ce que se contredire si cela ne l'est?
XLIII. Selon les principes du ministre , tout est dans l'Kijlise romaine en son entier par rapport au salut éternel. — Mais voici un autre inconvénient. Si avec toutes ces doctrines, toutes ces pratiques ,
1. Inslil., lib. IV, c. 2, n. 2. Ci-dessus , n. 26. — 2. Idem. — S. Rép. de M. Cl. au dise, de M. de Meaux , paa- 12!(, H5, 146, SU, 361, etc.
et tous ces cultes de Rome, avec l'adoration et avec l'olilalion du corps du Sauveur, avec la soustraction d'une dos espèces, et toutes les autres doctrines, on y a encore tous les aliments nécessaires sanssoujstraction d'aucun, à cause qu'on y confesse un seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, et un seul Jésus- Christ comme Dieu et comme Sauveur; on les y a donc encore : on y a encore les marques de vraie Eglise, c'est-à-dire la pureté de la doctrine, et la droite administration des sacrements jusqu'à un degré suffisant : la vraie Eglise y est donc encore , et on y peut encore faire son salut.
M. Claude n'en est pas voulu demeurer d'accord : les conséquences d'un si grand aveu l'ont fait trembler pour la Réforme. Mais M. Jurieu a franchi le pas , et il a vu que les différences qu'avait apportées M. Claude entre nos pères et nous étaient trop vaines pour s'y arrêter.