LIVRE XV. — VARIATIONS SUR L'ARTICLE DU SYMROLE
et ceux qui ont suivi la Réformation, sous prétexte qu'on a depuis parmi nous passé en dogme de foi des articles indécis auparavant, a lui-même détruit celle réponse, en disant, « qu'il n'était pas plus » mal aisé au peuple de s'abstenir de croire et de » pratiquer ce qui avait été passé en dogme que de » s'abstenir de croire et de pratiquer ce que le mi- » nistère enseignait, ce qu'il commandait, et qui » s'était rendu commun ' ; » de sorte que ce grand mot de passer en dogme , dont il fait un épouvantail à son parti, dans le fond n'est rien selon luimême.
XLV. Fausseté avancée par le ministre Claude , qu'on pouvait être dans la communion romaine sans communiquer à ses dogmes et à ses pratiques. — A ces inconvénients de la doctrine de M. Claude, je joins encore une fausseté palpable , à laquelle il a été obligé par son système. C'est de dire que les vrais fidèles , qu'il reconnaît dans l'Eglise romaine avant la Réformation , y ont subsisté sans communiquer ni aux dogmes, ni aux pratiques corrompues qui y étaient-; c'est-à-dire sans assister à la messe, sans se confesser, sans communier ni à la vie ni à la mort, en un mot sans jamais faire aucun acte de catholique romain.
On a cent fois représenté que ce serait ici un nouveau prodige : car, sans parler du soin qu'on avait dans toute l'Eglise de rechercher les Vaudois et les Albigeois, les Viclétites el les Hussites; il est certain premièrement que ceux mêmes dont la doctrine n'était pas suspecte étaient obligés en cent occasions de donner des marques de leur croyance, et particulièrement lorsqu'on leur donnait le saint Viatique. Il n'y a qu'à voir tous les Rituels qui ont précédé les temps de Luther, pour y voir le soin qu'on avait de faire confesser auparavant ceux à qui on l'administrait, de leur y faire reconnaître, en le leur donnant, la vérité du corps de Notre Seigneur, et de le leur faire adorer avec un profond respect. De là résulte un second fait incontestable : c'est qu'en elïet les Vaudois cachés et les autres qui voulaient se dérober aux censures de l'Eglise, n'avaient point d'autres moyens de le faire qu'en pratiquant le même culte que les catholiques, jusqu'à recevoir avec eus la communion : c'est ce qu'on a démontré avec la dernière évidence, et par tous les genres de preuves qu'on peut avoir en cette matière'. Mais il y a un troisième fait plus constant encore , puisqu'il est avoué par les ministres : c'est que, de tous ceux qui ont embrassé le luthéranisme ou le calvinisme , il ne s'en est pas trouvé un seul i|ui ait dit en les embrassant, qu'il ne changeait point de croyance , et qu'il ne faisait que déclarer ce qu'il avait toujours cru dans son cœur.
XLVI. Fait constant, qu'avant la Réformation la doctrine qu'on y enseignait était inconnue. — Sur ce fait bien articulé^, M. Claude s'est contenté de répliquer llèrement : « M. de Meaux s'imagine- » t-il que les disciples de Luther et de Zwingle dusi> sent faire des déclarations formelles de tout ce » qu'ils avaient pensé avant la réformation, et qu'on » dût insérer ces déclarations dans les livres^? » C'était trop grossièrement et trop faiblement es-
1. Rép. au dise, de M. de Cond., p. 357. — 2. Pag. 360, 361, e(c., 369, etc. — 3. Ci-dessus, li'v. xi, n. 106, 107, 117, 149, etc. — 4. Réflex. sur un écrit de 5f. Claude oprês la conférence avec ce viijiistre , n. xiii. — 5. Hép. au dise, de M. de Cond.
quiver : car je ne prétendais pas qu'on dût ni tout déclarer ni tout écrire; mais on n'aurait jamais manqué d'écrire ce qui décidait une des parties des plus essentielles de tout le procès , c'est-à-dire lu question, si avant Luther et Zwingle il y avait quelqu'un de leur croyance, ou si elle était absolument inconnue. Cette question était décisive; parce que personne ne pouvant penser que la vérité eût été éteinte, il s'ensuivait clairement que toute doctrine qu'on ne trouvait plus sur la terre n'était pas la vérité. Les exemples tranchaient tout le doute en cette matière; et si l'on en eù^eu, il est clair qu'on les aurait rendus publics : mais on n'en a produit aucun : c'est donc qu'il n'y en avait point; et le fait doit demeurer pour constant.
XLVII. Si le prompt succès de Luther prouve qu'on pensait comme lui avant ses disputes. — Tout ce qu'on a pu répondre , c'est que si l'on eût été content des doctrines et des cultes romains', la Réforme n'aurait pas eu un si prompt succès. Mais sans ici répéter sur ce succès ce qu'on peut trouver ailleurs, et même partout dans cette histoire, c'est assez de se souvenir de ce que dit saint Paul , que le discours des hérétiques gagne comme la gangrène- ; or la gangrène ne suppose pas la gangrène dans un corps qu'elle corrompt; ni par conséquent les hérésiarques ne trouvent pas leur erreur déjà établie dans les esprits qu'elle gâte. Il est vrai que les matières étaient disposées , comme le dit M. Claude*, par l'ignorance et les autres causes qu'on a vues, la plupart peu avantageuses à la Réforme : mais conclure de là avec ce ministre que les disciples que la nouveauté donnait à Luther pensassent déjà comme lui, c'est au lieu d'un fait positif, dont on demande la preuve, substituer une conséquence non-seulement douteuse, mais encore évidemment fausse.
XLVIII. Absurdité de la supposition du 7ninislre Claude sur ceux qui vivaient selon lui dans la communion romaine. — Il y a plus, quand on aurait accordé à M. Claude , qu'avant la Réformation tout le monde dormait dans l'Eglise romaine, jusqu'à laisser faire à chacun tout ce qu'il voulait : ceux qui n'assistaient ni à la messe ni à la communion, n'allaient janiais à confesse, et n'avaient aucune part aux sacrements , ni à la vie , ni à la mort , vivaient et mouraient parfaitement en repos : on ne savait ce que c'était de demander à de telles gens la confession de leur foi , et la réparation du scandale qu'ils donnaient à leurs frères : après tout que gagne-t-on en avançant de tels prodiges? Le dessein est de prouver qu'on pouvait faire son salut en demeurant de bonne foi dans la communion de l'Eglise romaine. Pour le prouver, la première chose qu'on fait, c'est d'ôter à ceux qu'on sauve tous les liens extérieurs de la communion. La plus essentielle partie du service était la messe : il n'y fallait prendre aucune part. Le signe le plus manifeste de la communion était la communion pascale, il s'en fallait abstenir : autrement il aurait fallu adorer Jésus-Christ comme présent , et communier sous une espèce. Toutes les prédications retentissaient de ce culte, de cette communion, et enlln des au-
1. Rép. au dise, de M. de Cond., p. 363; Rép. A la lettre past. de M. de Meaux. —2, II. TtmotJi., n, 17. — 3. Rép. à la lettre pastorale , etc.
1res ddclrinos qu'on veut croire si corrompues. Il se fallait bien garder de donner aucune marque d'approbation : par ce moyen, dit M. Claude, on sera sauvé sans la communion de l'Eglise. Il faudrait plutôt conclure que par ce moyen on sera sauvé dans la communion de l'Eglise, puisqu'on etVet par ce moyen on aura rompu tous les liens de la communion; car eniin qu'on me définisse ce que c'est que d'être en communion avec une Eglise. Est-ce demeurer dans le pays où cette Eglise est reconnue , comme les protestants étaient parmi nous, ou comme les eatholiques sont en Angleterre et en Hollande? Ce n'est pas cela sans doute ; mais peut-être que ce sera entrer dans les temples, entendre les prêches , et se trouver dans les assemblées sans aucune marque d'approbation , et à peu prés dans le même esprit qu'un voyageur curieu.\, sans dire amen sur la prière, et surtout sans communier jamais? Vous vous moquez, répondez-vous. Enlin donc communier avec une Eglise, c'est du moins en fréquenter les assemblées avec les marques de consentement et d'approbation qu'y donnent les autres. Donner ces marques à une Eglise dont la profession de foi est criminelle , c'est donner son consentement au crime : et les refuser, ce n'est plus être dans cette communion extérieure où néanmoins vous voulez qu'on soit.
Que si vous dites qu'on donnera des marques d'approbation qui tomberont seulement sur les vérités qu'on aura préchées dans cette Eglise, et sur le bien qu'on y aura fait; on pourrait être par ce moyen en communion avec les sociniens, avec les déistes, s'ils pouvaient faire une société, avec les mahomctans, avec les Juifs, en recevant ce que chacun dira de véritable , en ne disant mot sur tout le reste, et vivant au surplus en bon sociniens et en bon déiste : quel égarement est pareil à cette pensée?
XLIX. Ce ministre varie sur ce qu'il a dit de la visibililé de l'Eglise. — Voilà l'état où M. Claude a laissé la controverse de l'Eglise : faible étal , comme on voit, et visiblement insoutenable. Aussi ne s'y fie-l-il pas; et quelque misérable que soit le refuge d'Eglise invisible, il ne le veut pas ôter à son parti; puisqu'il suppose que Dieu peut faire entièrement disparaître son Eglise au.x yeux des hommes' : et quand il dit qu'il le peut, ce n'est [las dire qu'il le peut absolument et qu'il n'y a point là de contradiction; car ce n'est pas de quoi il s'agit, et on ne songe pas seulement ici à ces abstractions métaphysiques : c'est-à-dire qu'il le peut dans l'hypothèse , et selon le plan du christianisme. C'est en ce sens que M. Claude décide (|ue » Dieu peut, quand il lui plaira, réduire les » fidèles à une enlière dispersion extérieure , et les «conserver dans ce misérable élat ; et qu'il y a » grande dilïérence entre dire que l'Eglise cesse » d'èlrc visible, et dire qu'elle cesse d'être. » Après avoir cent fois répété qu'on ne conteste pas avec nous sur la visibilité de l'Eglise; après avoir fail entrer dans sa définition la visibililé de son ministère, cl en avoir établi la perpétuité sur ces promesses de Jôsus-Ghrisl ; Je suis avec i^ous , et les portes d'enfer ne pn'caudront pas^ : dire ce qu'on
1. Déf.de la liéroim., p. 47,48,311; Sép. audisc. de M . de Coud., p. 8», «2. 2l5, 247. — 2. Pau. 68 et suiv.
vient d'entendre, c'est oublier sa propre doctrine , el anéantir des promesses plus durables que le ciel et la terre. Mais c'est aussi, qu'après avoir l'ail tous ses efl'orts pour les accorder avec la Réforme , et souUniir la doctrine de l'Ecriture sur la visiliilité , il fallait se laisser un dernier recours dans une Eglise invisible, pour s'en servir dans le besoin.
L. Le ministre Juricu ment au secours du ministre Claude, qui s'était jeté dans un labyrinthe inexplicable. — La question était en cet élat lorsque M. Jurieu a mis au jour son nouveau système de l'Eglise. Il n'y eut pas moyen de soutenir la dif- j férence que son confrère avait voulu mettre entre nos pères el nous, ni de sauver les uns en damnant les autres. Il n'était pas moins ridicule, en faisant naître à Dieu des élus dans la communion de l'Eglise romaine, dédire que ces élus de sa communion fussent ceux qui ne prenaient aucune part ni à sa doctrine, ni à son culte, ni à ses sacrements. M. .lurieu a senti que ces prétendus élus ne pouvaient être que des hypocrites ou des impies; el il a enfin ouvert la porle du ciel, quoiqu'avec beaucoup de dithcultés, à ceux qui vivaient dans la communion de l'Eglise romaine'. Mais afin qu'elle ne pût pas se gloritier de cet avantage, il l'a communiqué en môme temps aux autres Églises partout où est répandu le christianisme, quelque divisées qu'elles soient entre elles, el encore qu'elles s'excommunient impitoyablement les unes les autres.
LI. Il établit le salut daiis toutes les communions. — Il a poussé si loin cette opinion, qu'il n'a pas craint d'appeler l'opinion contraire, inhumaine, cruelle, barbare, en un mot, une opinion de bourreau, qui se plait à damner le monde, el la plus lyrannique qui fut jamais. Il ne veut pas qu'un chrétien vraiment charitable puisse avoir une autre pensée que celle qui met les élus dans loules les communions où Jésus-Christ est connu; cl il nous apprend que si on n'a pas encore appuyé beaucoup là-dessus parmi les siens , ça élé l'ellel d'une politique qu'il n'approuve pas-. Au reste, il a trouvé le moyen de rendre son système si plausible dans son parti , qu'on n'y oppose plus autre chose à nos instructions, et qu'on croit y avoir trouvé un asile où on ne peut être forcé : de sorte que la dernière ressource du parti protestant est de donner à Jésus- Christ un royaume semblable à celui de Sataii; un royaume diinsé en lui-même, prêt par conséquent cl cire désolé, et dont les maisons vont tomber l'une sur l'autre^.
LU. Histoire de cette opinion, à commencer par les sociniens. Division dans la Réforme entre M. Claude et M. Pajon. — Si l'on veut maintenant savoir l'hisloire el le progrès de cette oiiinion, la gloire de l'invention appartient aux sociniens. Ceux-ci à la vérité ne conviennent pas avec les autres chrétiens sur les articles fondamentaux; car ils n'en mettent que deux, l'unité de Dieu , et la mission de Jésus-Christ. Mais ils disent que tous ceux qui les professent, avec des mœurs convenaliles à cette profession , sont vrais membres de l'Eglise universelle, et que les dogmes qu'on surajoute à ce fondement n'empêchent pas le salut. On
1. Si/nt. de VEgl.. l. i, c. 20, 21, elc. — 2. Si/sl. Préf. sur la lin. —'3. Luc., XI, 17, 18.