TIRÉES
Malgré des expressions si générales , il varie sur les sociniens : car d'abord , dans ses Préjugés légitimes , où il disait naturellement ce qu'il pensait, il commence par les ranger parmi les membres de l'Eglise chrétienne^. Il parait un peu embarrassé sur la question, si on peut aussi faire son -salut parmi eux : car d'un côté il semble ne rendre capables du salut que ceux qui vivent dans les sectes où l'on reconnail la divinité de Jésus-Christ avec les autres articles fondamentaux; et de l'autre, après avoir construit le corps de l'Eglise de tout ce grand amas de sectes qui funl profession du christianisme dans toutes les provinces du monde''', composé où visiblement les sociniens sont compris , il conclut en termes formels , que les saints et les élus sont répandus dans toutes les parties de ce rasle corps.
Les sociniens gagnaient leur cause, et M. Jurieu fut blâmé dans son parti même de leur avoir été trop favorable; ce qui fait que dans son Système, il
1. Calixt. de fid. et stud. Conc. Ecc, n. 1, 2, 3, 4, fie: Lugd. Bat. 1651. — 2. Avert. aitx Prot. de l'Eur., à la lète des Préju(/., p. 19. —3. Idem. p. 12. —4. Préj. léu-, P- i- — 5. Idem. — 6. Ibid., p. 4, etc., p. 8.
force un peu ses idées : car au lieu que dans les Préjugés il mettait naturellement dans le corps de l'Eglise universelle toutes les sectes quelles qu'elles fussent sans exception; dans le Système il y ajoute ordinairement ce correctif, du moins celles ({ui conservent les points fondamentaux' ; ce qu'il explique de la Trinité et des autres de pareille conséquence. Par là il semblait restreindre ses propositions générales : mais à la fin, entraîné par la force de son principe, il rompt, comme nous verrons, toutes les barrières que la politique du parti lui imposait, et il reconnaît à pleine bouche que les vrais fidèles se peuvent trouver dans la communion d'une Eglise socinienne.
Voilà l'histoire de l'opinion qui compose l'Eglise catholique des communions séparées. Elle parait devoir prendre une grande autorité dans le parti protestant , si la politique ne l'empêche. Les disciples de Calixte se multiplient parmi les luthériens. Pour ce qui regarde les calvinistes , on voit clairement que le nouveau système de l'Eglise y prévaut; et comme M. Jurieu se signale parmi les siens en le défendant, et que nul n'en a mieux posé les principes, ni mieux vu les conséquences, on n'en peut mieux faire voir l'irrégularité qu'en racontant le désordre où ce ministre est jeté par celte doctrine, et ensemble les avantages qu'il donne aux catholiques.
LIV. Qu'on se peut sauver dans l'Eglise romaine selon ce ministre. — Pour entendre sa pensée à fond , il faut présupposer sa distinction de l'Eglise considérée selon le corps , et de l'Eglise considérée selon l'âme-. La profession du christianisme suffit pour faire partie du corps de l'Eglise; ce qu'il avance contre 11. Claude, qui ne compose le corps de l'Eglise que de vrais fidèles : mais pour avoir part à l'âme de l'Eglise , il faut être dans la grâce de Dieu.
Cette distinction supposée, il est question de savoir quelles sectes sont simplement dans le corps de l'Eglise, et quelles sont celles où l'on peut parvenir jusqu'à participer à son âme, c'est-à-dire à la charité et à la grâce de Dieu : c'est ce qu'il explique assez clairement par une histoire abrégée qu'il fait de l'Eglise. Il la commence par dire qu'elle se gâta après le troisième siècle^ : qu'on retienne cette date. Il passe par-dessus le quatrième siècle, sans l'approuver ni le blâmer : « Mais, poursuit-il, dans le «cinquième, le six, le sept et le huit, l'Eglise » adopta des divinités d'un second ordre, adora les » reliques, se fit des images, et se prosterna devant » elles jusque dans les temples : et alors, devenue » malade, difforme, ulcéreuse, elle était néanmoins » vivante : » de sorte que l'âme y était encore , et , ce qu'il est bon de remarquer, elle y était au milieu de l'idolâtrie.
Il continue en disant « que l'Eglise universelle «s'est divisée en doux grandes parties, l'Eglise » grecque et l'Eglise latine. L'Eglise grecque avant » ce grand schisme était déjà subdivisée en nesto- » riens, en eutychiens, en melchites, et en plu- » sieurs autres sectes : l'Eglise latine , en papistes, » vaudois, hussites , laboristes, luthériens, calvi- » nisles et anabaptistes'; » et il décide que « c'est
1 . Pag. 233, etc. — 2. PtvJ. tég., c. 1 ; Si/st., l i, c. 1 . — 3. Pag. 5.-4. Idem.
IIISTOIUK DES VAIUATIONS.
» iiiio erreur de s'imaginer que loulcs ces dilVé- » renies parties aient absolument rompu avec Jé- » sus-Christ, en rompant les unes avec les autres'. »
LV. L'Eglise romaine comprise parmi les soeiéles vivantes, où les fondements du salut sont conservés. — Qui ne rompt pas avec Jésus-Christ ne rompt pas avec le salut et la vie; aussi compte-t-il ces sociôtés parmi les sociétés vivantes. Les sociétés mortes, selon ce ministre; sont « celles qui ruinent » le fondement, c'est-à-dire, la Trinité, l'Incarnation, » la satisfaction de .Jésus-Christ, et les autres articles » semblables; mais il n'en est pas ainsi des Grecs, » des Arméniens, des Copliles , des Abyssins, des «Russes, des Papi.stes et des protestants. Toutes » ces sociétés, dit-il^, ont formé l'Eglise, et Dieu y » conserve ses vérités fondamentales. »
II ne sert de rien d'objecter qu'elles renversent ces vérités par des conséquences tirées en bonne forme de leurs principes; parce que, comme elles désavouent ces conséquences , on ne doit pas, selon le ministre', les leur imputer; ce qui lui fait reconnaître des élus jusque chez les eutychiens qui confondaient les deu,\ natures de Jésus-Christ, et parmi les nestoriens qui en divisaient la personne. « Il n'y a pas lieu de douter, dit-il", que » Dieu ne s'y conserve un résidu selon l'élection de » la grâce; » et de peur qu'on ne s'imagine qu'il y ait plus de difficulté pour l'Eglise romaine que pour les autres, à cause qu'elle est, selon lui, le royaume de l'Antéchrist, il satisfait expressément à ce doute, en assurant qu'il s'est conserve' des élus dans le règne de l'Antéchrist même'", et jusque dans le sein de Babylone.
LVI. Que l'anlichristianisme de l'Eglise romaine n'empêche pas qu'on n'y fasse son salut. — Le ministre le prouve par ces paroles : Sortez de Babijlone, mon peuple. D'où il conclut que le peuple de Dieu, c'est-à-dire ses élus, y étaient donc. Mais, poursuit-il', il n'y était pas comme ses élus sont en quelque façon parmi les païens d'où on les tire; car Dieu 7i'appelle pas son peuple des gens qui sont en état de damnation : par conséquent les élus qui se trouvent dans Babylone sont absolument hors de cet état, et en état de grâce. « Il est, dit-il, plus » clair que le jour que Dieu, dans ces paroles : » Sortez de Babylone, mon peuple, fait allusion au.\ " Juifs de la captivité de Babylone, qui conslam- » ment en cet état ne cessèrent pas d'être Juifs et » le peuple de Dieu. »
Ainsi les Juifs spirituels et le vrai Israël de Dieu'', c'est-à-dire ses véritables enfants, se trouvent dans la communion romaine, et s'y trouveront jusqu'à la fin; puisqu'il est clair que cette sentence : Sortez de Babylone, mon peuple^, se prononce môme dans la chute et dans la désolation de cette Babylone mystique qu'où veut être l'Eglise romaine.
L\'II. Qu'on se peut sauver parmi nous en conservant notre croyance cl notre culte. — Pour expliquer comment on s'y sauve, le ministre dislingu*' deux voies : la première, qu'il a jirise de M. Claude, est la voie de séparation et de discernement , lorsqu'on est dans la communion d'une Eglise sans
1. Pag. 6. — 2. Si/st., p. H7, 119. — 3. Idem, p. 155. — '1. Préj., c. i, p. 16. — 5. Idem. — G. Si/st., p. 145. — 7, GuL, VI. 16. — 8. Apoc, xvin. 4.
participer à ses erreurs et à ce qu'il y a de mauvais dans ses pratiques. La seconde, qu'il a ajoutée à celle de M. Claude, est la voie de tolérance du coté de Dieu, lorsqu'on vue des vérités fondamentales que l'on conserve dans une communion. Dieu pardonne les erreurs qu'on met par-dessus.
Savoir s'il nous faut comprendre dans cette dernière voie, il s'en explique clairement dans le système, où il déclare les conditions sous lesquelles on peut espérer de Dieu quelque tolérance dans les sectes qui renversent le fondement par leurs additions sans l'ôter pourtant '. On voit bien par ce qui vient d'être dit, que c'est de nous et de nos semblables ([u'il entend parler; et la condition sous laquelle il accorde qu'on se peut sauver dans une secte de cette nature, c'est « qu'on y communique » de bonne foi, croyant qu'elle a conservé l'essence « des sacrements, et qu'elle n'oblige à rien contre » la conscience : » ce qui montre que, loin d'obliger ceux qui demeurent dans ces sectes, d'en rejeter la doctrine pour être sauvés, ceux qui y peuvent le plus tôt être sauvés sont ceux qui y demeurent de la meilleure foi, et qui sont le mieux persuadés tant de la doctrine que des pratiques qu'on y observe.
Il est vrai qu'il semble ajouter deux autres conditions à celle-là; l'une, d'être engagé dans ces sectes par sa naissance -; et l'autre , de ne pouvoir pas communier dans une société plus pure, ou parce qu'on n'en connaît pas, ou parce qu'on 71 est pas en état de rompre avec la société où l'on se trouve'. Mais il passe plus avant dans la suite; car, après avoir proposé la question, s'il est permis d'être tantôt grec, tantôt latin, tantôt réformé, tantôt PAPISTE, tantôt calviniste, tantôt luthérien, il répond que non, lorsqu'on fait profession de croire ce qu'en effet on ne croit pas. Mais si « on passe » d'une secte à l'autre par voie de séduction , et » parce que l'on cesse d'être persuadé de certaines » opinions qu'on avait auparavant regardées comme Il véritables , il déclare qu'on peut passer en diffé- » rentes communions sans risquer son salut, comme » on y peut demeurer, parce que ceux qui passent » dans les sectes qui ne ruinent ni ne renversent les » fondements ne sont pas on un autre état que ceux » qui y sont nés : » de sorte que non-seulement on peut demeurer latin et papiste quand on est né dans cette communion , mais encore qu'on y peut venir du calvinisme sans sortir de la voie du salut; et ceux qui se sauvent parmi nous ne sont plus , comme disait M. Claude, ceux qui y sont sans approuver notre doctrine, mais ceux qui y sont de bonne foi.
LIX. Que cette doctrine du ministre détruit tout ce qu'il dit contre 7ious et de nos idolâtries. — Nos frères iirélendus réformés peuvent apprendre de là que tout ce qu'on leur dit de nos idolâtries est visiblement excessif. On n'a jamais cru ni pensé (ju'on pût sauver un idolâtre sous prétexte de sa bonne foi : une si grossière erreur, une impiété si manifeste ne compatit pas avec la bonne conscience. Ainsi l'idolâtrie qu'on nous impuiccst d'une espèce particulière : c'est une idolâtrie inventée pour exciter contre nous la haine des faibles et des ignorants. Mais il faut aujourd'hui qu'ils se désabusent; et ce
1. Stjst.,p. na, 174. — 2. Idem. — 3. Ibid., p. 15S, 161,259. lbid.,p. 174, 175, lUJ.