LIVRE XV. — VARIATIONS SUR L'ARTICLE DU SYMBOLE
n'ont trouvé sur la terre aucune Eglise à qui elles pussent adliôrer. Mais il faut entendre la raison qui autorise une telle séparation. « C'est , poursuit » M. Jurieu ', parce que toutes les Eglises sont na- » turelleiuent libres et indépendantes les unes des » autres, ou , comme il l'explique ailleurs, natu- » rellement et originairement toutes les Eglises 1) sont indépendantes. »
Voilà précisément notre doctrine , diront ici les indépendants; nous sommes les vrais chrétiens qui défendent celte liberté primitive et naturelle des Eglises. Mais cependant Charenton les a condamnés en 1644. Il a donc aussi par avance condamné M. Jurieu qui les soutient : mais écoutons le décret^ : « Sur ce qui a été représenté que plusieurs, qui » s'appellent indépendants, parce qu'ils enseignent » que chaque Eglise se doit gouverner par ses pro- » près lois sans aucune dépendance de personne en » matière ecclésiastique , et sans obligation à. recon- » naître l'autorité des colloques et des synodes pour » son régime et conduite, » c'est-à-dire, sans aucune conl'ôdéralion avec quelque autre Eglise que ce soit; et voilà le cas de M. Jurieu bien posé. Mais la réponse du synode est bien diiîérente de la sienne; car le synode prononce, « qu'il faut crain- » dre que ce venin gagnant insensiblement , ne >> jette, dit-il, la confusion et le désordre entre » nous, n'ouvre la porte à toutes sortes d'irrôgula- » rites et d'extravagances , et n'ote tout moyen d'y » apporter le remède; » ce qui serait également « préjudiciable à l'Eglise et à l'Etat, et donnerait » lieu à former autant de religions qu'il y a de pa- » roisses ou asseni])lées particulières. » Et M. Jurieu conclut au contraire, qu'en se séparant d'une Eglise sans adhérer à une autre, on ne fait que retenir la liberté et l'indépendance qui convient naturellement et originairement aux Eglises , c'est-àdire , la liberté que Jésus-Christ leur a donnée en les formant.
LXLX. Toute l' autorité et la subordination des Eglises dépend des princes. — En effet, il n'y a pas moyen de soutenir, selon les principes de notre ministre, ces colloques et ces synodes. Car il suppose que si un royaume catholique se divisait d'avec Rome , et ensuite se subdivisât en plusieurs souverainetés , chaque prince pourrait faire un patriarche^, et établir dans son Etat un gouvernement absolument indépendant de celui des états voisins , sans appel, sans liaison, sans correspondance; car tout cela, selon lui, dépend du prince : et c'est pourquoi il a fait dépendre la première confédération des Eglises do l'unité de l'empire Romain. Mais si cela est , son oncle Louis Dumoulin gagne sa cause : car il prétend que toute cette subordination de colloques et de synodes , en la regardant comme ecclésiastique et spirituelle, n'est qu'un papisme déguisé, et le commencement de l'Antéchrist ''; qu'il n'y a donc de puissance dans cette distribution des Eglises que par l'autorité du souverain : et que les excommunications et dégradations des synodes, soit provinciaux, soit nationaux, n'ont d'autorité que par là. Mais en poussant le raisonnement un peu plus loin, les excommunications des consistoires ne
1. Liv. m, c. 15, p. 517. — 2. Discip. c. 6, de l'une des Egtis. Notes sur l'un. S , p. 118. — 3. Liv. m , c. 15, p. 5i6. — 4. Fiisc/c-., Ep. Lli'l. Mutin.
paraîtront pas plus eiïicaces que celles des synodes : ainsi, ou il n'y aura nulle juridiction ecclésiastique, et les indépendants auront raison; ou elle sera dans les mains du prince , et enfin Louis Dumoulin aura converti son neveu , qui s'est si longtemps opposé à ses erreurs.
LXX. La maie unité chrétienne. — Voilà où va le Système où l'on met à présent tout le dénouement de la matière de l'Eglise : on est étonné quand on entend ces nouveautés. Quelle erreur de s'imaginer qu'il n'y ait de liaison extérieure entre les Eglises chrétiennes , que par rapport à un prince , ou par quelque autre confédération wlonlaire et arbitraire , et de ne vouloir pas entendre que Jésus- Christ a obligé ses fidèles à vivre dans une Eglise , c'est-à-dire, comme on l'avoue, dans une société extérieure, et à communier entre eux, non-seulement dans la môme foi et dans les mômes sentiments, mais encore, quand on se rencontre, dans les mêmes sacrements et dans le même service , en sorte que les Eglises, en quelque distance qu'elles soient , ne soient que la même Eglise distribuée en divers lieux, sans que la diversité des lieux empêche l'unité de la table sacrée, où tous communient les uns avec les autres, comme ils font avec Jésus- Christ leur commun chef.
LXXI. Témérité du ministre, qui atoue que son Système est contraire à la foi de tous les siècles. — Considérons maintenant l'origine du nouveau Système qu'on vient de voir. Son auteur se vante peutêtre, comme il fait dans les autres dogmes , d'avoir pour lui les trois premiers siècles; et il y a apparence que l'opinion qui renferme toute l'Eglise dans une même communion, puisqu'on la prétend si tyrannique , sera née sous l'empire de l'Antéchrist : non, elle est née en Asie dés le troisième siècle - : Firmilien un si grand homme, et ses collègues de si grands évoques , en sont les auteurs ; elle a passé en Afrique, où saint Cyprien, un si illustre martyr et la lumière de l'Eglise, l'a embrassée avec tout le concile d'Afrique : et c'est celte nouvelle opinion qui leur a fait rebaptiser tous les hérétiques, puisqu'ils n'en alléguaient d'autre raison sinon que les hérétiques n'étaient pas de l'Eglise catholique.
Il faut avouer que saint Cyprien a fait ce mauvais raisonnement : les hérétiques et les schismatiques ne sont pas du corps de l'Eglise catholique; donc il les faut rebaptiser quand ils y viennent. Mais M. Jurieu n'oserait dire que le principe de l'unité de l'Eglise, dont saint Cyprien abusait, fut aussi nouveau que la conséquence qu'il en tirait; puisque ce ministre avoue- que la fausse idée de limité de l'Eglise s'était formée sur l'histoire des deux premiers siècles , jusqu'à la moitié ou la fin du troisième. Il ne faut point s'étonner, continuet-il, que l'Eglise regardât toutes les sectes qui étaient durant ces temps-là, comme entièrement séparées du corps de l'Eglise; car cela était vrai : et il ajoute que ce fut dans ce temps-là, c'est-àdire, dans les deux premiers siècles jusqu'au milieu du troisième, qu'on prit habitude de croire que les hérétiques n'appartenaient aucunement à V Eglise^ : ainsi la doctrine de saint Cyprien qu'on accuse de nouveauté et même de tyrannie était une habitude