LIVRE XV. — VARIATIONS SUR L'ARTICLE DU SYMBOLE
les unitaires crurent avoir le même droit sur tous les autres mystères également incompréhensibles; et après qu'on leur eut donné pour règle d'entendre figurcment les passages de l'Écriture où le raisonnement humain était forcé, ils ne tirent qu'étendre cette règle partout où l'esprit avait à soulTrir une semblable violence. A ces mauvaises dispositions , introduites dans les esprits par la Réforme, ajoutons les fondements généraux qu'elle avait posés , l'autorité de l'Eglise méprisée , la succession des pasteurs comptée pour rien , les siècles précédents accusés d'erreur, les Pères mêmes indignement traités, toutes les barrières rompues, et la curiosité humaine entièrement abandonnée à elle-même : que devait-il arriver, sinon ce qu'on a vu, c'est-àdire une licence elïrénée dans toutes les matières de la religion? Mais l'expérience a fait voir que ces hardis novateurs n'ont pas vu la moindre ouverture à. s'établir parmi nous : c'est aux Eglises de la Réforme qu'ils ont eu recours; à ces Eglises de quatre jours, qui encore tout ébranlées par leurs propres mouvements, étaient capables de tous les autres. C'est dans le sein de ces Eglises , c'est à Genève , c'est parmi les Suisses et les Polonais protestants , que les unitaires cherchèrent un asile. Repoussés par quelques-unes de ces Eglises, ils se tirent des disciples dans les autres en assez grand nombre pour faire un corps à part. Voilà constanuncnl quelle a été leur origine. Il ne faut que voir le testament de George Schoman, un des chefs des unitaires, et la relation d'André "Wissonats : Comment les unitaires se sont séparés des réformés', pour être convaincu que cette secte n'a été qu'un progrès et une suite des enseignements de Luther, de Cale in , de Zwingle, de Menon. (Ce dernier fut un des chefs des anabaptistes.) On voit que toutes ces sectes ne sont « qu'une ébauche et comme l'au- » rore de la Réforme, et que l'anabaptisme joint » au socinianisme en est le plein jour^. »
CXXXIV\ La constitution de la Réforme, combien dissemblable à celle de l'ancienne Église. — Qu'on ne nous allègue donc plus les sectes de l'ancienne Eglise , et qu'on ne se vante plus de lui ressembler. L'ancienne Eglise n'a jamais varié dans sa doctrine, jamais supprimé dans ses Confessions de foi des vérités qu'elle a crues révélées de Dieu : elle n'a jamais relouché à ses décisions, jamais délibéré de nouveau sur des matières une fois résolues, ni proposé une seule fois de nouvelles expositions de sa foi, si ce n'est lorsqu'il est né quelque nouvelle question. Mais la Réforme tout au contraire n'a jamais pu se contenter elle-même : ses symboles n'ont rien de certain; les décrets de ses synodes rien de fixe; ses Confessions de foi sont des confédérations et des marchés arbitraires; et ce qui y est article de foi ne l'est ni pour tous ni pour toujours; on se sépare par humeur; on se réunit par politique. Si donc il est né des sectes dans l'ancienne Eglise, ça été par la commune et invétérée dépravation du genre humain; et s'il en est né dans la Réforme , c'est par la nouvelle et particulière constitution des Eglises qu'elle a formées.
CXXV. Exemple mémorable de variation dans l'Eglise prolestanle de Strasbourg. — Afin de ren-
1. Test. Georg. Sch. et Relat. Wisson. in Biblioth. AiUi Trin. Sand., p. 191, 209. — S. Idem.
dre cette vérité plus sensible, je choisirai pour exemple l'Eglise protestante de Strasbourg comme une des plus savantes de la Réforme, et comme colle qu'on y proposait dès les premiers temps pour modèle de discipline à toutes les autres. Cette grande ville fut des premières ébranlées par la prédication de Luther, et ne songeait pas alors à contester la présence réelle. Toutes les plaintes qu'on faisait de son sénat , c'est qu'ii ôtait les images , et faisait communier sous les deux espèces ' . Ce fut en 1523 que Bucer et Capiton, qu'elle écouta , la rendirent zwinglienne. Après qu'elle eut ouï quelques années leurs déclamations contre la messe, sans l'abolir tout à fait, et sans être bien assurée qu'elle fût mauvaise , le sénat ordonna qu'elle serait suspendue jusqu'à ce qu'on eût montré que c'était un culte agréable à Dieu ^. Voilà une provision en matière de foi bien nouvelle ; et quand je n'aurais pas dit que ce décret partit du sénat , on entendrait aisément que l'assemblée où il fut fait n'avait rien d'ecclésiastique. Le décret est de 1529, et la même année ceux de Strasbourg n'ayant jamais pu convenir avec les luthériens , se liguèrent avec les Suisses, zwingliens comme eux*. On poussa le sentiment de Zwingle et la haine de la présence réelle jusqu'à refuser de souscrire la Confession d'Augsbourg en 1530'', et à se faire une Confession particulière, que nous avons vue sous le nom de la Confession de Strasbourg , ou des quatre villes''. L'année d'après ils biaisèrent avec tant d'adresse sur cette matière , qu'ils se firent comprendre dans la ligue de Smalcalde dont les autres sacramentaires furent exclus^. Mais ils passèrent plus avant en 1536, puisqu'ils souscrivirent à l'accord de Wittemberg, où l'on avoua, comme on a vu', la présence substantielle et la communion du vrai corps et du vrai sang dans les indignes , encore qu'ils n'eussent pas la foi. Par là ils passèrent insensiblement au sentiment de Luther, et depuis ils furent comptés parmi les défenseurs de la Confession d'Augsbourg qu'ils souscrivirent. Ils déclarèrent néanmoins en 1548, que c'était se départir de leur première Confession*, qui, encore qu'elle leur eût fait rejeter celle d'Augsbourg , à ce coup s'y trouva conforme. Strasbourg cependant était si attachée à l'accord de Wittemberg et à la Confession d'Augsbourg, que Pierre Martyr cl Zanchius, alors les deux premiers hommes des sacramentaires , furent enfin obligés de se retirer de celle ville'; l'un pour avoir refusé de souscrire à l'accord, et l'autre pour n'avoir souscrit à la Confession qu'avec quelque limitation; tant on était devenu zélé à Strasbourg pour la présence réelle. En 1598 cette ville souscrivit au livre de la Concorde; et après avoir été si longtemps comme le chef des villes opposées à la présence réelle , elle en poussa, malgré Sturmius , la Confession jusqu'au prodige de l'ubiquité '". Les villes de Landau et de Memmingue , autrefois ses associées dans la haine de la présence réelle , suivirent cet exemple. En ce temps l'ancienne agende fut changée; et on imprima à Strasbourg le livre de Marbachius, où il
1. Sleid., lib. iv, fol. 69.-2. Idem, fol. 93. —S.Ibid., 100. — 4. Jbid., viir, f. 104. — 5. Ci-dessus, liv. m, n. 3. — 6. Sleid., VIII, 1-25. — 7. Ci-dessus , /iu. iv,n.23; Hosp., II. part., an. 153S. — 8. Hosp., idem, an. 1548, f. 203. — 9. Hosp., ibid., an. 1558 et 1563. — 10. Hosp., Conc. discors , c. 56, p. 278.
HISTOIRE DES VARIATIONS
disait que » Jèsus-Chrisl avant son ascension était » dans le ciel selon son hunianilé; (]ue celte ascen- » sion visible n'était au fond qu'une apparence; » que le ciel, où l'humanité de Jésus-Ciirist a été » reçue , contenait non-seulement Dieu et tous les « saints, mais encore tous les démons et tous les » damnés; » et que Jésus-Christ était selon « sa » nature humaine non-seulement dans le pain et » dans le vin de la Cène , mais encore dans tous les ') verres'. » Voilà les extrémités où l'on se trouve emporté, lorsqu'après avoir secoué le joug salutaire de l'autorité de l'Eglise on s'abandonne aux opinions humaines comme à un vent changeant et impétueux.
CXXVI. Constance de l'Eglise catholique. — Si l'on oppose maintenant aux variations et à l'instabilité de ces nouvelles Eglises la constance et la gravité de l'Eglise catholique, il sera aisé de juger où le Saint-Esprit préside; et parce que je ne puis ni je ne dois dans cet ouvrage, raconter tous les jugements qu'elle a rendus dans les matières de foi , je ferai voir l'unirormité et la fermeté dont je la loue dans les articles où nous avons vu l'inconstance de nos réformés.
CXXVII. Exemple dans la question que mut Bérenger sur la présence réelle. — Le premier qui a fait secte dans l'Eglise, et qui a osé la condamner ouvertement sur la présence réelle, c'est constamment Bérenger. Ce que nos adversaires disent de Ratramne n'est rien moins qu'un fait constant, comme on a vu-; et quand nous leur aurions accordé que Ratramne les favorisât, ce qui n'est pas, un auteur ambigu, que chacun tirerait de son côté, ne serait pas propre à faire secte. J'en dis autant de Jean Scot, dont l'erreur n'eut aucune suite.
CXXVIII. Conduite de l'Eglise envers les novateurs. — L'Eglise ne foudroie pas toujours les erreurs naissantes : elle ne les relève point, tant qu'elle peut espérer qu'elles se dissiperont par elles-mêmes; et souvent elle craint de les rendre fameuses par ses anathèmes. Ainsi Artémon et quelques autres, qui avaient nié la divinité de Jésus-Christ avant Paul deSamosate, ne s'attirèrent pas des condamnations aussi éclatantes que lui parce qu'on ne les croyait pas en état de faire secte. Pour Bérenger, il est constant qu'il attaqua ouvertement la foi de l'Eglise, et qu'il eut des disciples de son nom comme les autres hérésiarques, encore que son hérésie fût bientôt éteinte.
CXXIX. Commencement de la secte de Bérenger et sa condamnation. — Elle parut environ en 1030. Ce n'est pas que nous n'ayons déjà remarqué quelques années auparavant, et dès l'an 1017, la présence réelle manifestement attaquée par les hérétiques d'Orléans (]ui étaient manichéens'. Tels furent les premiers auteurs de la doctrine dont Bérenger releva depuis un des articles. Mais comme celte secte se cachait, l'Eglise fut étonnée de cette nouveauté; mais elle n'en fut pas alors lieaucoup troublée. Ce fut contre Bérenger qu'on fit la première décision sur cette matière en 105-2, dans un coniilu de cent treize évèques convoqués à Rome de tous côtés par Nicolas II''. Bérenger se soumit; et
1. Hosp., Conc. discors, c. 56, fol. 99. — 2. Ci-dessus, liv. iv, H. 32. — 3. Ci-de33U3, liv. xi, n. IS et suiv. — 4. Concil. Rom. sub me. If, an. 1059. T. xi. Couc. Lab. col. 1010; Guit., l. 3. T. viii; BiO. PP. max., p. 462, etc.
le premier qui lit une secte de l'hérésie des sacramenlairos fut aussi le premier qui la condamna.
C.X.XX. Première Confession de foi exigée de Bérenger. — Personne n'ignore cette fameuse Confession de foi qui commence, Ego Berengariiis , où cet hérésiarque reconnut « que le pain et le vin » qu'on met sur l'autel après la consécration n'é- » talent pas seulement le sacrement, mais encore » le vrai corps et le vrai sang de Notre Seigneur » Jésus-Christ , et qu'ils étaient sensiblement lou- » chés par les mains du prêtre , rompus et froissés » entre les dents des fidèles, non-seulement en » sacrement, mais en vérité. »
Il n'y eut personne qui n'entendit que le corps et le sang de Jésus-Christ était brisé dans l'Eucharistie au même sens qu'on dit qu'on est déchiré, qu'on est mouillé , quand les habits dont on est actuellement revêtu le sont. On ne parle pas de môme lorsque nos habits ne sont pas sur nous : de sorte qu'on voulait dire que Jésus-Christ était aussi véritablement sous les espèces qu'on rompt et qu'on mange , que nous sommes véritablement dans les habits que nous portons. On disait aussi que Jésus-Christ était sensiblement reçu et touché, parce qu'il était en personne et en substance sous les espèces sensibles qu'on touchait et qu'on recevait : et tout cela voulait dire que Jésus-Christ était reçu et mangé , non pas dans sa propre espèce et sous l'extérieur d'un homme, mais dans une espèce étrangère, et sous l'extérieur du pain et du vin. Et si l'Eglise disait encore dans un certain sens , que le corps de Jésus-Christ était rompu, ce n'était pas qu'elle ne sût qu'en un autre sens il ne l'était pas : de môme qu'en disant dans un certain sens , que nous sommes déchirés et mouillés lorsque nos habits le sont, nous savons bien dire aussi en un autre sens que nous ne sommes ni l'un ni l'autre en notre personne. Ainsi les Pères savaient bien dire à Bérenger, ce que nous disons encore, « que le » corps de Jésus-Christ était tout entier dans tout » le sacrement, et tout entier dans chaque parti- » cule; partout le même Jésus-Christ toujours cn- » tier, inviolable et indivisible, qui se communiquait » sans se partager, comme la parole à tout un au- » ditoire, et comme notre àme à tous nos mem- » bres'. » Mais ce qui obligea l'Eglise à dire, après plusieurs Pères et après saint Chrysostome, que le corps de Jésus-Christ était rompu, fut que Bérenger, sous prétexte de faire honneur au Sauveur du monde, avait accoutumé de dire : « A Dieu ne plaise » qu'on puisse briser de la dent ou diviser Jésus- » Ciirist, de même qu'on met sous la dent, et qu'on » divise ces choses^, » c'était à dire, le pain et le vin. L'Eglise, qui s'est toujours attachée à combattre dans les hérétiques les paroles les plus précises et les plus fortes dont ils se servent pour cxplir|uer leur erreur, opposait à Bérenger la contradictoire de la proposition qu'il avait avancée, cl mettait en quelque façon sous les yeux des chrétiens la présence réelle de Jésus-Christ, en leur disant que ce (|u'ils recevaient dans le sacrement après la consécration était aussi réellement le corps et le sang, qu'avant la consécration c'était réclhnncnt du pain et du vin.
1. Guilm., lib. i. adv. Bereng.,p. 443, 449. — 2. Ber. apud QuiL, ibid., p. 441.