LIVRE XV. — VARIATIONS SUR L'ARTICLE DU SYMROLE
CXXXI. Seconde Confession de foi de Bérenger, oit le changement de substance est plus clairement expliqué et pourquoi. — Au reste , quand on disait aux lidèles que le pain et le vin de l'Eucharistie étaient en vérité le corps et le sang, ils étaient accoutumés à entendre non qu'ils l'étaient par leur nature, mais qu'ils le devenaient par la consécration : de sorte que le changement de substance était renfermé dans cette expression; encore qu'on s'y attachât principalement à rendre sensible la présence, qui aussi était principalement attaquée. Quelque temps après on s'aperçut que Rérenger et ses disciples variaient. Car nous apprenons des auteurs du temps que dans le cours de la dispute ils reconnaissaient dans l'Eucharistie la substance du corps et du sang , mais avec celle du pain et du vin; se servant même du terme d'impanation et de celui d'invination , et assurant que Jésus-Christ était impané dans l'Eucharistie , comme il s'était incarné dans les entrailles de la sainte Vierge'. C'était, dit Guitmond, comme un dernier retranchement de Bérenger; et ce n'était pas sans peine qu'on découvrait ce ratTmement de la secte. Mais l'Eglise , qui suit toujours les hérétiques pas à pas pour en condamner les erreurs à mesure qu'elles se déclarent , après avoir si bien établi la présence réelle dans la première Confession de foi de Bérenger, lui en proposa encore une autre où le changement de substance était plus distinctement exprimé. Il confessa donc sous Grégoire VII, dans un concile de Rome , qui fut le sixième tenu sous ce pape en 1079, « que le pain et le vin qu'on met sur l'autel, » par le mystère de la sacrée oraison et les paroles » de Jésus-Christ, étaient substantiellement chan- » gés en la vraie, vivifiante et propre chair de Jé- » sus-Christ, etc. ^, » et on dit le môme du sang. On spécifie que le corps qu'on reçoit ici est le même qui « est né de la Vierge, qui a été attaché à la » croix, qui est assis à la droite du Père; et que le » sang est le même qui a coulé du coté : » et afin de ne laisser aucun lieu aux équivoques dont les hérétiques fascinent le monde , on ajoute que cela se fait « non en signe et en vertu par un simple sa- » crement, mais dans la propriété de la nature et » la vérité de la substance. »
CXXXII. Le changement de substance fut opposé à Bérenger dès le commencement. — Bérenger souscrivit encore, et se condamna lui-même pour la seconde fois : mais à ce coup il fut serré de telle sorte, qu'il ne lui resta aucune équivoque, ni aucun retranchement à son erreur. Que si on insista plus précisément sur le changement de substance, ce n'était pas que l'Eglise ne le tint auparavant pour également indubitable; puisque des le commencement de la dispute contre Bérenger, Hugues de Langres avait dit « que le pain et le vin ne de- » meuraient pas dans leur première nature; qu'ils " passaient en une autre; qu'ils étaient changés au » corps et au sang de Jésus-Christ par la toute-puis- 11 sance de Dieu , à laquelle Bérenger s'opposait en » vain'. » Et aussitôt que cet hérétique se fût déclaré , Adelman , évèque de Bresse, son condisciple, qui découvrit le premier son erreur, l'avertit « qu'il
1. Guit., p. 441, 442, 462, 463, 464; Alg. de sacr. corp. et sang. prcEf., T. xxi , p. 251. — 2. Conc. Rom. vi , sub Greg, VU. T. x; Conc. Lab. an. 1079, col. 37S. — 3. Idem, T. xviii, j). 417.
» s'opposait au sentiment de toute l'Eglise catholi- » que , et qu'il était aussi facile à Jésus-Christ de » changer le pain en son corps , que de changer » l'eau en vin , et de créer la lumière par sa pa- » rôle'. » C'était donc une doctrine constante dans l'Eglise universelle , non que le pain et le vin contenaient le corps et le sang de Jésus-Christ , mais qu'ils le devenaient par un changement de substance.
CXXXIII. Fait constant : que la croyance opposée à Bérenger élait celle de toute l'Eglise et de tous les chrétiens. — Ce ne fut pas le seul Adelman qui reprocha à Bérenger la nouveauté et la singularité de sa doctrine : tous les auteurs lui disent d'un commun accord , comme un fait constant, que la foi qu'il attaquait était celle de tout l'univers ; qu'il scandalisait toute l'Eglise par la nouveauté de sa doctrine; que pour suivre sa croyance, il fallait croire qu'il n'y avait plus d'Eglise sur la terre ; qu'il n'y avait pas une ville , ni pas un village de son sentiment; que les Grecs, les Arméniens, et en un mot tous les chrétiens , avaient en cette matière la même foi que l'Occident; de sorte qu'il n'y avait rien de plus ridicule que de traiter d'incroyable ce qui était cru par le monde entier-. Bérenger ne niait pas ce fait; mais, à l'exemple de tous les hérétiques , il répondait dédaigneusement, que les sages ne devaient pas suivre les sentiments, ou j)lutôt les folies du tulgaire^. Lanfranc et les autres lui faisaient voir que ce qu'il appelait le vulgaire, c'était tout le clergé et tout le peuple de l'univers"; et après un fait si constant , sur lequel il ne craignait pas d'être démenti, il concluait que si la doctrine de Bérenger était véritable, l'héritage promis à Jésus-Christ était péri, et ses promesses anéanties; enfin que l'Eglise catholique n'était plus; et que si elle n'était plus, ellen'amit jamais été'".
CXXXIV. JoMs les nocateurs trouvent toujours l'Eglise dans une pleine et constante profession de la doctrine qu'ils attaquent. — On voit encore ici un fait remarquable; c'est que, comme tous les autres hérétiques, Bérenger trouva l'Eglise ferme et universellement unie contre le dogme qu'il attaquait ; c'est ce qu'on a toujours vu. Parmi tous les dogmes que nous croyons, on n'en saurait marquer un seul qu'on n'ait trouvé invinciblement et universellement établi lorsque le dogme contraire a commencé à faire secte ; et où l'Eglise ne soit demeurée, s'il se peut, encore plus ferme depuis ce temps-là ? ce qui seul suffirait pour faire sentir la suite perpétuelle et l'immutabilité de sa croyance.
CXXXV. On n'eut pas besoin de concile universel contre Bérenger. — On n'eut pas besoin d'assembler de concile universel contre Bérenger, non plus que contre Pelage : les décisions du Saint-Siège et des conciles qu'on tint alors furent reçues unanimement par toute l'Eglise; et l'hérésie de Bérenger bientôt anéantie ne trouva plus de retraite que chez les manichéens.
CXXXVI. Décisions du grand concile de Lairan. Le mot de transsubst.\xtiation choisi, et pourquoi. — Nous avons vu comme ils commençaient à se ré-
1. Conc. Rom. vi , sub Greg. VII, T. xtiii, p. 43S , 439. — 2. Ascel., Ep. ad Ber. Guitm., Ihid., lib. 3, p. 462 , 463; Lanfranc. de corp. et song. Dom., ibid., cap. 2, 4, 5, 22, j). 765, 766, 776. — 3. Idem. — 4. Latranc. de corp. et sang. Dom., idem., cap. 4, p. 765. — 5. Iderii, cap. 22, 2^. 776.
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HISTOIRE DES VARIATIONS
pandi'fi par tout l'Occiflnnl, qu'ils rciii|ilissaienl de blas[)li(^mcs contro la {n'ésenco récllo , cl on iiu^^nie tem|is iriMiuivoqnes pour se cacher à l'Mplisc donl ils voulaient rréi|iicnler les assemblées'. Ce l'ut donc pour s'opposer à ces équivoques que l'Eglise se crut obligée de se servir de quelques ternies précis, comme elle avait fait autrefois si utilement contre les ariens et les nestoriens; ce qu'elle lit en cette manière sous Innocent III, dans le grand concile de Latran, l'an 1215 de Notre Seigneur. « Il y a » une seule Eglise universelle des fidôles, hors de » laquelle il n'y a point de salut, où Jésus-Christ » est lui-même le sacrificateur et la victime, dont » le corps et le sang sont véritablement contenus » sous les espèces du pain et du vin dans le sacrc- » ment de l'autel; le pain et le vin étant trans- » substantiés, l'un au corps, et l'autre au sang de » Notre Seigneur par la puissance divine; alin que » pour accomplir le mystère de l'unité nous pris- )> sions du sien ce qu'il a lui-môme pris du notre^. » Il n'y a personne qui ne voie que le nouveau mot de transsubstantier, qu'on emploie ici, sans rien ajouter à l'idée de changement de substance qu'on vient de voir reconnue contre Bérenger, ne faisait que l'énoncer par une expression qui, par sa signification précise, servait de marque aux lidèles contre les subtilités et les équivoques des hérétiques, comme avait fait autrefois VHomoousion de Nicée et le Théotocos d'Ephèse. Telle fut la décision du concile de Latran , le plus grand et le plus nombreux qui ait jamais été tenu , dont l'autorité est si grande , que la postérité l'a appelé par excellence , le concile général.
CXXXVII. Simplicité des décisions de l'Eglise. — On peut voir, par ces décisions, avec quelle brièveté , avec quelle précision, avec quelle uniformilé l'Eglise s'explique. Les hérétiques , qui cherchent leur foi, vont à tâtons et varient. L'Église qui porte toujours sa foi toute formée dans son cœur, ne cherche qu'à l'expliquer sans embarras et sans équivoques : c'est pourquoi ces décisions ne sont jamais chargées de beaucoup de paroles. Au reste, comme elle envisage sans s'étonner, les difficultés les plus hautes, elle les propose sans ménagement, assurée de trouver dans ses enfants, un esprit toujours prêt à se captiver, et une docilité capable de tout le poids du secret divin. Les hérétiques, qui cherchent à soulager le sens humain, et la partie animale où le secret de Dieu ne peut entrer, se tourmentent à tourner l'Ecriture sainte à leur mode. L'Eglise ne songe au conlraire qu'à la prendre simplement. Elle entend dire au Sauveur : Ceci est mon corps, et ne comprend pas que ce qu'il appelle corps si absolument, soit autre chose que le corpp même; c'est pourquoi elle croit sans peine que c'est le corps en substance , parce que le corps en substance n'est autre chose que le vrai et propre corps : ainsi le mot de substance entre naturellement dans SCS expressions. Aussi Bérenger ne songea jamais à se servir de ce mot ; et Calvin, qui s'en est servi, en convenant dans le fond avec Bérenger, nous a fait voir seulement par là que la figure que Bérenger admettait ne remplissait pas toute l'attente et toute l'idée du chrétien.
1. Ci-dessus, liv. xi, n. 31, 32, etc. — 2. Conc. Lala:, iv. T. XI, Conc. Lab., col. 143.
La mémo simplicité qui a fait croire à l'Eglise le corps présent dans le sacrement, lui a fait croire qu'il en était toute la substance; Jésus- Christ n'ayant pas dit , il/o?i, corps est ici, mais Ceci l'est ; et comme il ne l'est point par sa nature, il le devient, il l'est fait par la puissance divine. Voilà ce qui fait entendre une conversion, une transformation , un changement : parole si naturelle à ce mystère qu'elle ne pouvait manquer de venir contre Bérenger; puisque môme on la trouvait déjà partout dans les liturgies et dans les Pères.
GXXXVIII. Décision du concile de Trente. — On opposait ces raisons si simples et si naturelles à Bérenger. Nous n'en avons point d'autres encore à présent à opposer à Calvin et à Zwingle : nous les avons reçues de catholiques qui ont écrit contre Bérenger', comme ceux-là les avaient reçues de ceux qui les avaient précédés; et le concile de Trente n'a rien ajouté aux décisions de nos Pères , que ce qui était nécessaire pour éclaircir davantage ce que les Protestants tâchaient d'obscurcir; comme le verront aisément ceux qui savent tant soit peu l'histoire de nos controverses.
Car il fallut, par exemple, expliquer plus distinctement que Jésus-Christ se rendait présent, non pas seulement dans l'usage, comme le pensent les luthériens , mais incontinent après la consécration, à cause qu'on y disait , non point Ceci sera , mais Ceci est ; ce qui néanmoins dans le fond avait déjà été dit contre Bérenger, lorsqu'on attacha la présence, non à la manducation, ou à la foi de celui qui recevait le sacrement , mais à la prière sacrée et à la parole du Sauveur-; par où aussi paraissait non-seulement l'adoration , mais encore la vérité de l'oblation et du sacrifice, ainsi que nous l'avons vu avoué par les protestants' : de sorte que dans le fond il n'y a de dilTiculté que dans la présence réelle, où nous avons l'avantage de reconnaître que ceux mômes qui s'éloignent en effet de notre doctrine tâchent toujours , tant elle est sainte , d'en approcher le plus qu'ils peuvent''.
GXXXIX. Raisons de la décision du concile de Constance, touchant la communion sous une espèce. — La décision de Constance , pour approuver et pour retenir la communion sous une espèce'', est une de celles où nos adversaires s'imaginent avoir le plus d'avantage. Mais pour connaître la gravilé et la constance de l'Eglise dans ce décret, il ne faut que se souvenir que le concile de Constance, lorsqu'il le fit, avait trouvé la coutume de communier sous une espèce établie sans contradiction depuis plusieurs siècles. Il en était à peu près de môme que du baptôme par immersion , aussi clairement établi dans l'Ecriture, que la communion sous les deux espèces le pouvait être, et qui néanmoins avait été changé en infusion, avec aulant de facilité et aussi peu de contradiction que la communion sous une espèce s'était trouvée établie; de sorte qu'il y avait la môme raison de conserver l'un que l'autre.
CXL. liaisons qui déterminaient (i maintenir l'ancienne coutume. — C'est un fait très-constamment avoué dans la Réforme, quoique quelques-uns veu-
1. Dur. Troarn., T. xvm, Ilib. PP.. p. iii. Guilm., ihid., 462, fie. — 2. Ci-dossus , n. 131. — 3. ld>:ni , tii'. m , n. 51 et suiv. jusqu'à 58; liv. vi, n. 20, 31 i-t suh-. — 1. Ci-dessus, Hv. IX, n. 6 et suiv. Jusiiu'au n. 70. — 5. Couc .■ Consl . , Sess, 8.