LIVRE XV
VARIATIONS SUR L'ARTICLE DU SYMBOLE
lonl inainlcnant chicaner dessus , que le baptême fut institué en plongeant entièrement le corps; que Jésus-Christ le reçut ainsi, et le lit ainsi donner par ses apolres; que l'Ecriture ne connaît point d'autre baptême que celui-là; que l'antiquité l'entendait et le pratiquait ainsi; que le mot môme l'emporte, et que baptiser c'est plonger ; ce fait, dis-je, est avoué unanimement par tous les théologiens de la Réforme, même par les réformateurs, et par ceux mômes qui savaient le mieux la langue grecque et les anciennes coutumes tant des Juifs que des chrétiens; par Luther, par Mélanchton , par Calvin , par Casaubon, par Grotius, par tous les autres, et depuis peu encore par Jurieu le plus contredisant de tous les ministres'. Luther même a remarqué que le mot allemand qui signifiait le baptême, venait de là, et que ce sacrement était nommé Tauf,k cause de la profondeur, parce qu'on plongeait profondément dans les eaux ceux qu'on baptisait. Si donc il y a au monde un fait constant, c'est celuilà : mais il n'est pas moins constant, même par tous ces auteurs, que le baptême sans cette immersion est valide, et que l'Eglise a raison d'en retenir la coutume. On voit donc, dans un fait semblable, ce qu'on doit juger du décret de la communion sous une espèce , et que ce qu'on y oppose n'est qu'une chicane.
En elTet, si on a eu raison de soutenir le baptême sans immersion , à cause qu'en le rejetant il s'ensuivrait qu'il n'y avait plus de baptême depuis plusieurs siècles, par conséquent plus d'Eglise, jiuisque l'Eglise ne peut subsister sans la substance des sacrements : la substance de la Cène n'y est pas moins nécessaire. Il y avait donc la même raison de soutenir la communion sous une espèce que de soutenir le baptême par infusion; et l'Eglise, en maintenant ces deux pratiques , que sa tradition faisait voir également indifférentes, n'a fait, selon la coutume , que maintenir contre les esprits contentieux, l'autorité sur laquelle se reposait la foi des simples.
Qui en voudra voir davantage sur cette matière peut répéter les endroits de cette histoire où il en est parlé, et entre autres ceux où il parait que la communion sous une espèce s'est établie avec si peu do contradiction , qu'elle n'a pas été combattue par les plus grands ennemis de l'Eglise, pas même par Luther au commencement^.
GXLI. La question de la Justification. — Après la question de l'Eucharistie , l'autre question principale de nos controverses est celle de la Justification : et l'on peut aisément entendre sur cette matière la gravité des décisions de l'Eglise catholique; puisqu'elle ne fait que répéter dans le concile de Trente ce que les Pères et saint Augustin avaient autrefois décidé, lorsque cette question fut agitée avec les pélagiens.
CXLII. La justice inhérente reconnue des deux côtés. Conséquence de cette doctrine. — Et premièrement il faut supposer qu'il n'y a point de question entre nous, s'il faut reconnaître dans l'homme justilié une sainteté et une justice infuses dans
1. Luth, de Sacr. Bap., t. i; Met. Loc. comm. cap. de Bap.; Calv., Inst., lib. iv. 15, 19, etc.,- Cusaub , nol. in Malth., m, 6; ai-ot., Ep. 336; Jur., Syst.,l. m.ch. 20, p. 383. — 2. Ci-dessus, lio. Il, n. 10; liv. m, n. 00, 61 et sui»., liv. vu, n. 67; liv. xi , î(. lOG; liv. XIV, n. lU, 115; liv. xv, n. 43, 61.
l'ànie par le Saint-Esprit ; car les qualités et habitudes infuses sont, comme on a vu', reconnues par le synode de Dordrecht. Les luthériens ne sont pas moins fermes à les défendre ; et en un mot tous les protestants sont d'accord que par la régénération et la sanctification de l'homme nouveau , il se fait en lui une sainteté et une justice comme une habitude permanente : la question est de savoir si c'est cette sainteté et cette justice qui nous justifie devant Dieu. Mais où est l'inconvénient? une sainteté qui ne nous fasse pas saints, une justice qui ne nous fasse pas justes, serait une subtilité inintelligible. Mais une sainteté et une justice que Dieu fît en nous, et qui néanmoins ne lui plût pas, ou qui lui fût agréable, mais ne rendît pas agréable celui où elle se trouverait , ce serait une autre finesse plus indigne encore de la simplicité chrétienne.
CXLIII. L'Eglise dans le concile de Trente ne fait que répéter ses anciennes décisions sur la notion de la grâce justifiante. — Mais au fond quand l'Eglise a déflni dans le concile de Trente que la rémission des péchés nous était donnée non par une simple imputation de la justice de Jésus-Christ au dehors, mais par une régénération qui nous change et nous renouvelle au dedans, elle n'a fait que répéter ce qu'elle avait autrefois défini contre les pélagiens dans le concile de Carthage : « Que les » enfants sont véritablement baptisés en la réinis- » sion des péchés, afin que la régénération purifiât » en eux le péché, qu'ils ont contracté par la géné- » ration 2. »
Conformément à ces principes, le môme concile de Carthage entend par la grâce justifiante, nonseulement celle qui nous remet les péchés commis , mais celle encore qui nous aide à n'en plus commettre^, non-seulement en nous éclairant dans l'esprit, mais encore en nous inspirant la charitéda.as le cœur, afin que nous puissions accomplir les commandements de Dieu. Or la grâce qui fait ces choses n'est pas une simple imputation; mais c'est encore un écoulement de la justice de Jésus-Christ : donc la grâce justifiante est autre chose qu'une telle imputation; et ce qu'on a dit dans le concile de Trente n'est qu'une répétition du concile de Carthage , dont les décrets ont paru d'autant plus inviolables aux Pères de Trente, que les Pères de Carthage on senti en les proposant qu'ils ne proposaient autre chose sur cette matière que ce qu'en avait toujours entendu l'Eglise catholique répandue par toute la terre''.
CXLIV. Sur la gratuité. — Nos Pères n'ont donc pas cru que pour détruire la gloire humaine, et tout attribuera Jésus-Christ, il fallût ou oter à l'homme la justice qui était en lui, ou en diminuer le prix, ou en nier l'effet : mais ils ont cru qu'il la fallait reconnaître comme uniquement venue de Dieu par une bonté gratuite; et c'est aussi ce qu'ont reconnu après eux les Pères de Trente , comme on l'a vu en plusieurs endroits de cet ouvrage'.
C'est en ce sens que l'Eglise catholique avait toujours reconnu après saint Paul, que Jésus-Christ
1. Liv. XIV, n. 43. — 2. Conc. Carth., cap. i, seti Conc. Afi-ic, Can. 77, 78 et seq. Labb., «. ii, col. 1664. — 3. tdem, c. 3, 4, 5. — 4. Ibid., cap. i. — 5, Ci-dessus, liv. m, n. 20 et suiv.
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HISTOIRE DES VARIATIONS
nous t'Iail sagesse', non pas en nous imputant simplcniciit la sagesse qui était en lui, mais eu répandant dans nos ûmes une sagesse découlée de la sienne; qa'il nom était justice et sainteté daas le même sens; et qu'il nous était rédemption, non pas en couvrant seulement nos crimes, mais en les elïaranl cnliôrement pcar son Saint-Esprit répandu dans nos cœurs; au reste, que nous étions faits justice de Dieu en Jésus-Christ, d'une manière plus intime que Jésus-Christ n'avait été fait péché pour nous'-; puisque Dieu l'avait fait péché, c'esl-k-d'ire, victime pour le péché, en le traitant comme [lécheur, quoi([u'il l'ùt juste; au lieu ((u'il nous avait /'(((( just'ice de Dieu en lui, non pas en nous laissant nos péchés et simplement en nous traitant comme justes, maison nous ôtant nos péchés , et en nous faisant justes.
CXLV. Sur ce que toutes les préparations à la fjrâce viennent de la grâce. — Pour l'aire cette justice inhérente en nous absolument gratuite, nos Pères n'avaient pas cru qu'il fût nécessaire de dire qu'on ne peut pas s'y disposer par de bons désirs, ni l'obtenir par ses prières : mais ils avaient cru que ces bons désirs et ces prières étaient eux-mêmes inspirés de Dieu; et c'est ce qu'a fait à leur exemple le concile de Trente ', lorsqu'il a dit que toutes nos bonnes dispositions venaient d'une grâce prévenante; que nous ne pouvions nous disposer et nous préparer à la grâce qu'étant excités et aidés par la grâce même; que Dieu était la source de toute justice; et que c'était en cette qualité qu'il le fallait aimer, et ([u'on 7ie pouvait croire, espérer, aimer, ni se repentir comme il fallait , afin que la grâce de la justification nous fut conférée, sans une inspiration prévenante du Saiiit-Esprit''. En quoi ce saint concile n'a fait autre chose que de répéter ce que nous lisons dans le concile d'Orange, que nous ne pouvons 7ii coulons, ni croire, ni penser, ni aimer comme il faut , et comme il est utile , que par l'inspiration de la grâce prévenante ^ ; c'est-à-dire , qu'on n'a voulu disputer ni contre les hérétiques ni contre les infidèles, ni même contre les païens, ni en un mot contre tous les autres qui s'imaginent aimer Dieu , et qui ressentent en eftet des mouvements si semblables à ceux des fidèles. Mais , sans entrer avec eux dans la discussion impossible des diiïérences précises de leurs sentiments d'avec ceux des justes, on se contente de définir que ce qui se fait sans la gr;\ce n'est pas comme il faut , et qu'il ne plaît jjas à Dieu; puisque sans la foi il n'est pas possible de lui plaire^.
CXLVI. Sur la nécessité de conserver le libre arbitre arec la grâce. — Si le concile de Trente en défendant la grâce de Dieu a soutenu en même temps le libre arbitre, c'a encore été une fidèle répétition des sentiments de nos Pères, lorsqu'ils ont délini, contre les pélagiens, que la gr&ce ne détruisait pas le libre arbitre, mais le délivrait, afin que de ténébreu.r. il devint rempli de lumière; de malade, sain; de dépravé, droit; et d'imprudent, prévoyant et sage'' : c'est pourquoi la grâce de Dieu était appelée un aide et un secours du libre arbitre ; par conséquent quelque chose, qui loin de le dô-
1. /. Cor.. 1. 29, 30,31. — 2. If. Cor., v. 21. — 3. Sess.,vi, cap. o, 6. — 4. Can. i. — ïj. Conc. Araus. ii, c. Q , 1,25 ; Lahb., t. IV, col. 160 et seq. — 0. Heb., xi. 6. — 7. Auct. Sed. Apost. degrat. interced, Cixlesl. PP.
Iruire le conservait, et lui donnait sa perfection.
GXLVII. Sur le mérite des bonnes œuvres. — Selon une si pure notion, loin de craindre le mot de mériie, qui en ell'et était naturel pour exprimer la dignité des bonnes œuvres, nos Pères le soutenaient contre les restes des pélagiens, dans le môme concile d'Orange, par ces paroles répétées à Trente : « La bonté de Dieu est si grande envers tous les » hommes, qu'il veut même que ce qu'il nous » donne soit notre mérite ' ; » d'où il s'ensuit , » comme aussi l'ont décidé les mêmes Pères d'O- » range, « que toutes les œuvres et les mérites des » saints doivent être rapportés à la gloire de Dieu, » parce que personne ne lui peut plaire que par les » choses qu'il a données^. »
Enlin , si l'on n'a pas craint de reconnaître à Trente avec une sainte confiance que la récompense éternelle est due aux bonnes œuvres, c'est encore en conformité , et sur les mêmes principes qui avaient fait dire à nos Pérès, dans le môme concile d'Orange : « Que les mérites ne préviennent pas la » grâce, et que la récompense n'est due aux bonnes » œuvres qu'à cause que la grâce , qui n'était pas » due, les a précédées^. »
GXLVIII. Sur l'accomplissement des commandements de Dieu. — Par ce moyen nous trouvons dans le chrétien une véritable justice, mais qui lui est donnée de Dieu avec son amour, et qui aussi lui fait accomplir ses commandements : en quoi le concile de Trente ne fait encore que suivre cette règle des Pères d'Orange : « Qu'après avoir reçu la » grâce par le Baptême , tous les baptisés , avec la » grâce et la coopération de Jésus-Christ, peuvent » et doivent accomplir ce qui appartient au salut, » s'ils veulent fidèlement travailler^; » où ces Pères ont uni la grâce coopérante de Jésus-Christ avec le travail et la fidèle correspondance de l'homme , conformément à cette parole de saint Paul : Non pas moi , mais la grâce de Dieu avec moi '.
CXLIX. Sur la vérité , et ensemble sur l'imperfection de notre justice. — Dans cette opinion que nous avons de la justice chrétienne, nous ne croyons pourtant pas qu'elle soit parfaite et entièrement irrépréhensible, puisque nous en mettons une principale partie dans la demande continuelle de la rémission des péchés. Que si nous croyons que ces péchés, dont les plus justes sont obligés tous les jours à demander pardon, ne les empêchent pas d'être vraiment justes, le concile de Trente a puisé encore une décision si nécessaire dans le concile de Carthage", où il est porté : « Que ce sont les saints » qui (lisent humblement et véritablement tout cn- » semble : Pardonnez-nous nos fautes. Que l'apô- » tre saint Jacques , quoique saint et juste, n'a pas » laissé de dire : Nous péchons tous en beaucoup de » choses. Que Daniel aussi, quoique saint et juste , » n'avait pas laissé de dire : Nous avons péché. » D'où il s'ensuit que de tels péchés n'empêchent pas la sainteté et la justice, à cause qu'ils n'empêchent pas que l'amour de Dieu ne règne dans les cœurs.
CL. Que Dieu accepte nos bonnes œuvres pour l'amour de Jésus-Christ. — Que si le concile de Cartilage veut qu'à cause de ces péchés nous disions
i.Conc. Araus. ii. Conc. Trid.. Sess. vi , 10.-2. Conc. Araus. II, c. 5. — i. Idem, cap. 18. — 4. Concil. Trid., sess. VI, cap. U, can. 18; Concil. Araus. il, cap. 25. —5. /. Cur., XV. 10.— 0. Cap. 7, 8.