‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 435 sur 545 · LIVRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE XV

VARIATIONS SUR L'ARTICLE DU SYMBOLE

continuellement à Dieu : N'entrez point en jugement avec votre serviteur, parce que nul homme vivant ne sera justifié devant vous'; nous l'entendons, comme ce concile, de la justice parfaite, sans exclure de l'homme juste une justice véritable; reconnaissant néanmoins que c'est encore par un elTet d'une bonté gi-atuitc, et pour l'amour de Jésus- Christ , que Dieu , qui pouvait mettre à des damnés comme nous un aussi grand bien que la vie éternelle à un aussi haut prix qu'il eut voulu, n'avait pas exigé de nous une justice sans tache; et au contraire avait consenti de nous juger, non selon l'extrême rigueur qui ne nous était que trop due après notre prévarication , mais selon une rigueur tempérée et une justice accommodée à notre faiblesse : ce qui a obligé le concile de Trente à reconnaître « que l'homme n'a pas de quoi se glo- » riher; mais que toute sa gloire est en Jésus- » Christ, en qui nous vivons, en qui nous méritons, H en qui nous satisfaisons; faisant de dignes fruits » de pénitence, qui tirent leur force de lui, par lui » sont olïerls à son Père, et sont acceptés pour l'a- » mour de lui par son Père-. »

CLI. Que les saints Pères ont détesté , aussi bien que nous, comme un blasphème, la doctrine qui fait prédestiner à Dieu le bien comme le mal. — L'écueil qui était à craindre, en célébrant le mystère de la prédestination, était de la mettre pour le bien comme pour le mal ; et si l'Eglise a détesté le crime des réformateurs prétendus qui se sont emportés à cet excès , elle n'a fait que marcher sur les pas du concile d'Orange, qui prononce un anathème éternel , avec toute détestation , contre ceux qui oseraient dire que l'homme soit prédestiné au mal par la puissance divine^ ; et du concile de Valence qui décide pareillement que « Dieu par sa prescience » n'impose à personne la nécessité de pécher; mais » qu'il prévoit seulement ce que l'homme devait » être par sa propre volonté; en sorte que les mé- » chants ne périssent point pour n'avoir point pu » être bons, mais pour n'avoir pas voulu le devenir, » ou pour n'avoir pas voulu demeurer dans la grâce » qu'ils avaient reçue*. »

CLII. On trouve toujours l'Eglise dans la même situation. — Ainsi quand une question a été une fois jugée dans l'Eglise , comme on ne manque jamais de la décider selon la tradition de tous les siècles passés , s'il arrive qu'on la remue dans les siècles suivants, après mille et douze cents ans on trouve toujours l'Eglise dans la même situation, toujours prête à opposer aux ennemis de la vérité les mêmes décrets que le Saint-Siège apostolique et l'unanimité catholique a prononcés; sans jamais y rien ajouter que ce qui est nécessaire contre les nouvelles erreurs.

CLIII. Que nos Pères 07it rejeté, comme nous, la certitude du salut et de la justice. — Pour achever ce qui reste sur la matière de la grâce justiflante, je ne trouve point de décision touchant la certitude du salut, parce que rien n'avait encore obligé l'Eglise à prononcer sur ce point : mais personne n'a contredit saint Augustin, qui enseigne que cette certitude n'est pas utile en ce lieu de tentation , où

1. Cap. 7, S. — 2. Sess. xiv, cap. 8. — 3. Conc. Araus. ii, cap, 25. — 4. Conc. Valent, m, can. 2 et 5; Lab., t. viii, col. 13S et seq.

l'assurance pourrait produire l'orgueil' : ce qui s'étend aussi, comme on voit, à la certitude qu'on pourrait avoir de la justice présente; si bien que l'Eglise catholique, en inspirant à ses enfants une confiance si haute qu'elle exclut l'agitation et le trouble, y laisse, à l'exemple de l'Apôtre, le contrepoids de la crainte, et n'apprend pas moins à l'homme à se défier de lui-même qu'à se confier absolument en Dieu.

CLIV. Mélanchton demeure d'accord que l'article de la justification est aisé à concilier. — Enfin si l'on repasse ce qu'on a vu dans tout cet ouvrage accordé par nos adversaires sur la justification et les mérites des saints-, on demeurera entièrement d'accord qu'il n'y a aucun sujet de se plaindre de la doctrine de l'Eglise. Mélanchton si zélé pour cet article avoue aussi qu'on en peut facilement convenir de part et d'autre^. Ce qu'il semble demander le plus, c'est la certitude de la justice : mais tout humble chrétien se contentera aisément de la même certitude sur la justice que sur le salut éternel : toute la consolation qu'on doit avoir en cette vie est celle d'exclure par la confiance , non-seulement le désespoir, mais encore le trouble et l'angoisse; et on n'a rien à reprocher à un chrétien qui, assuré du côté de Dieu, n'a plus à craindre ni k douter que de lui-même*.

CLV. Netteté des décisions de l'Eglise. Elle coupe la racine des abus sur la prière des saints. — Les décisions de l'Eglise catholique ne sont pas moins nettes et moins précises , qu'elles sont fermes et constantes; et on va toujours au-devant de ce qui pourrait donner occasion à l'esprit humain de s'égarer.

Honorer les saints dans les assemblées, c'était y honorer Dieu auteur de leur sainteté et de leur béatitude; et leur demander la société de leurs prières, c'était se joindre aux chœurs des anges, aux esprits des justes parfaits, et à l'Eglise des premiers-nés qui sont dans le ciel. L'on trouve une si sainte pratique dès les premiers siècles^, et on n'y en trouve pas le commencement, puisqu'on n'y trouve personne qui ait été remarqué comme novateur. Ce qu'il y avait à craindre pour les ignorants, c'était qu'ils ne fissent l'invocation des saints trop semblable à celle de Dieu, et leur intercession trop semblable à celle de Jésus-Christ : mais le concile de Trente nous instruit parfaitement sur ces deux points , en nous avertissant que les saints prient : chose infiniment éloignée de celui qui donne; et qu'ils prient par Jésus-Christ^ : chose qui les met infiniment au-dessous de celui qui est écouté par lui-même.

CLVI. Sur les images. — Dresser des images, c'est rendre sensibles les mystères et les exemples qui nous sanctifient. Ce qu'il y aurait à craindre pour les ignorants, c'est qu'ils ne crussent qu'on peut représenter la nature divine, ou la rendre présente dans les images, ou en tout cas les regarder comme remplies de quelque vertu pour laquelle on les honore : ce sont là les trois caractères de l'idolâtrie. Mais le concile les a rejetés en termes pré-

l.De Corrept. et Grat., c. 13, n. 40; tom. 7i.,col. 772; de Civit. Dei, lib. \i, cap. 12; tom. vii,co^2S2. — 2. Ci-dessus, ^/u. m, n. 25 et suiv-; liv. vin, n. ^2 et suiv. — 3. Sent. Phil. Mel. de pace. Ec.,p. 10. — 4. Bern., serm. l. de Sept. — 5. Ci-dessus , lii>. XIII, n. 23 et suiv. — G. Sess. xxv, Dec. de invoc. SS.

]IIST(URE DES VARIATIONS

cis'; de sorte qu'il n'csl pas permis d'altrilnier à une image plus de vertu t\n'h une autre, ni par cons6(iuent d'en fréquenter l'une |iluti)t que l'autre, si ce n'est en mémoire de quehiue miraelc, uu de quelque' histoire pieuse qui pourrait exciler la dévotion. L'usage des images ainsi [uirilié, Luther même et les luthériens démontreront que ce n'est pas des images de cette sorte qu'il est parlé dans le Décalogue-; et le culte qu'on leur rendra ne sera visiblement autre chose qu'un témoignage sensible et e.\térieur du pieux souvenir qu'elles excitent, et l'eiïet simple et naturel de ce langage muet qui est attaché à ces pieuses représentations, et dont l'utilité est d'autant plus grande qu'il peut être entendu de tout le monde.

CLVII. Sur tout le culte en général. En général, tout le culte se rapporte à l'exercice intérieur et extérieur de la foi , de l'espérance et de la charité : principalement à celui de cette dernière vertu, dont le propre est de nous réunir à Dieu : de sorte qu'il y a un culte en esprit et en vérité partout où se trouve l'exercice de la charité envers Dieu , ou envers le prochain, conformément à cette parole de saint Jacques : Que c'est un culte pur et sans tache de soulager les orphelins et les reiii:es, et au surplus de se tenir net de 1 1 contagion du siècle^ ; et tout acte de piété qui n'( st pas animé de cet esprit est imparfait, charnel ou superstitieux.

CLVIII. Contre ceux qui accusent le concile de Trente d'acoir parlé avec ambiguïté. — Sous prétexte que le concile de Trente n'a pas voulu entrer en beaucoup de dilTicuItés , nos adversaires ne cessent, après Fra-Paolo, de lui reprocher qu'il a expliqué les dogmes avec des manières générales, obscures et équivoques , pour contenter en apparence plus de monde : mais ils prendraient des sentiments plus équitables, s'ils voulaient considérer que Dieu, qui sait jusqu'à quel point il veut conduire notre intelligence, en nous révélant quelque vérité ou quelque mystère, ne nous révèle pas toujours ni les manières de rexi)liquer, ni les circonstances qui l'accompagnent, ni même en quoi il consiste jusqu'à la dernière précision, ou, comme on parle dans l'Ecole, jusqu'à la dilïérence spécifique : de sorte qu'il faut souvent dans les décisions de l'Eglise s'en tenir à des expressions générales, pour demeurer dans cette mesure de sagesse tant louée par saint Paul, et n'être pas contre son précepte pins savant qu'il ne faut''.

(JLIX. Les principes des protestants prouvent la nécessité du purgatoire. — Par exemple , sur la controverse du iturgaloire le concile de 'Trente a cru fermement, comme une vérité révélée de Dieu, que les àraes justes pouvaient sortir de ce monde sans être entièrement purihées. (1 rotins prouve clairement que cette vérité était reconnue par les protestants, par Mestresat, par Spaidieim^, sur ce fondement commun de la Réforme , que dans tout le cours de cette vie l'àme n'est jamais tout à fait pure; d'où il suit qu'elle sort du corps encore souillée. Mais le Saint-Esprit a lU'ononcé que rien d'impur n'entrera dans la cité sainte'^; et le ministre Spanheim démontre très-bien q^ue l'àme ne peut

1. Sess. \\v, Dec. de invoc. SS. — 2. Ci-desaus, Wii. ii , n. 28. — ;i. Jac, I. 27. — 4. Rom., xii. 3. —5. Grol., episl. cxt. o>U. 7.'), 578, 579. — 0. Apoc, xxi, 27.

être présentée à Dieu, qu'elle ne soit sans tache et sans ride, toute pure et irréprochable', conforménumt à la doctrine de saint l'auP; ce qu'il avoue qu'elle n'a point durant cette vie.

CLX. Les protestants ne rejettent pas la purification des âmes après cette vie. — La question reste après cela, si cette puritication de l'àme se fait ou dans cette vie au dernier moment, ou après la mort : et Spanheim laisse la chose indécise. « Le » fond, dit-iP, est certain; mais la manière et les » circonstances ne le sont pas. » Mais, sans presser davantage cet auteur par les principes de la secte , l'Eglise calholi(iue passe plus avant : car la tradition de tous les siècles lui ayant appris à demander pour les morts le soulagement de leur âme, la rémission de leurs péchés, et leur rafraîchissement; elle a tenu pour certain que la parfaite puritication des âmes se faisait après la mort, et se faisait par de secrètes peines qui n'étaient point expliquées de la même sorte par les saints docteurs, mais dont ils disaient seulement qu'elles pouvaient être adoucies ou relâchées tout à fait par les oblations et par les prières, conformément aux liturgies de toutes les Eglises.

CLXI. Modération de l'Eglise à ne déterminer que le certain. — Sans vouloir ici examiner si ce sentiment est bon ou mauvais , il n'y a plus d'équité ni de bonne foi, si l'on refuse du moins de nous accorder que dans cette présupposition le concile a du former son décret avec une expression générale, et définir comme il a fait : premièrement, qu'il y a un purgatoire après cette vie; et secondement, que les prières des vivants peuvent soulager les âmes des fidèles trépassés*, sans entrer dans le particulier ni de leur peine, ni de la manière dont elles sont purifiées, parce que la Tradition ne l'expliquait pas; mais en faisant voir seulement qu'elles ne sont puriliées que jiar Jésus-Christ, puisqu'elles ne le sont que par les prières et oblations faites en son nom.

CLXII. Différence des termes généraux d'avec les termes vagues , enveloppés ou ambigus. — Il faut juger de la même sorte des autres décisions, et se bien garder de confondre, comme font ici nos réformés, les termes généraux avec les termes vagues et enveloppés, ou avec les termes ambigus. Les termes vagues ne signifient rien; les termes ambigus signifient avec é(|uivoque, et ne laissent dans l'esprit aucun sens précis; les termes enveloppés Ijrouillent les idées différentes : mais quoique les termes généraux ne portent pas l'évidence jusqu'à la dernière précision, ils sont clairs néanmoins jusqu'à un certain degré.

CLXIII. Les termes généraux sont clairs à leur manière. — Nos adversaires ne nieront pas que les passages de l'Ecriture qui disent que le Saint-Esprit proi'ède du Père ne nous marquent clairement quelque vérité; puisqu'ils marquent sans aucun doute que la troisième personne de la Trinité tire son origine du Père aussi bien que la seconde ; encore qu'ils n'expriment pas spécifiquement en quoi consiste sa procession, ni en quoi elle est dill'érente de celle du Fils. On voit donc qu'on ne peut accuser les expressions générales, sans accuser en même temps Jésus-Christ et l'Evangile.

1. Spanh. Dub. Eu., lom. m; Duli. 141, )i. 6, 7. — 2. Hplies , V. 27. — 3. Idiim , «. 7. — 4. Sess. xxv, Dtc. de Ptivgnl.

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