Jug, sur les Méth-, p. U2. — 2. IJem, p- H
qu'on vient de voir, c'est, en se tenant à celle-ci, une lU'oiiosition assez impie contre le saint d'Israël, que le faire en quekiue sorte, et pour peu que ce soit, cause du péché; car c'est de quoi il est éloigné jusqu'à l'inrini par sa sainteté, par sa bonté, par sa perfection : il n'est donc cause du péché en aucune sorte. Le ministre veut s'imaginer que ses auteurs, qui ont dit que Dieu le préordonne, et que Dieu y pousse', n'entendaient pas néanmoins le lui attribuer. Mais que fallait-il donc dire pour cela, si ce n'est pas assez de dire que Dieu préordonne, que Dieu pousse, que Dieu est cause? Qu'il pense donc tout ce qu'il voudra de ses réformateurs; le fait demeure pour constant : les propositions impies, qui font Dieu cause du péché, se trouvent, non par conséquence, mais en termes formels, dans leurs écrits. S'il ne tient qu'à dire que ce sont seulement des expressions ou des manières trop dures , j'excuserai quand il me plaira toutes les impiétés et tous ceux qui les profèrent; et dans le fond il n'y aura plus de blasphémateurs ni d'hérétiques.
IX. Que loin d' avoir justifié la Réforme de l'erreur de faire Dieu auteur du péché, M. Jurieu en est lui-même autant convaincu que Luther, qu'il en convainc. — Mais voici bien plus. Je maintiens à la Réforme et à M. Jurieu, que les adoucissements qu'ils prétendent avoir apportés à leurs expressions depuis cent ans, ne sont qu'en paroles, et qu'ils croient toujours, dans le fond, que Dieu est la vraie cause du péché. M. Jurieu cite ces paroles du livre des Variations^ : « Car enfin, tant » qu'on ùtera au genre humain la liberté de son » choix, et qu'on croira que le libre arbitre subsiste » avec une entière et inévitable nécessité , il sera » toujours véritable que ni les hommes ni les anges » prévaricateurs n'ont pas pu ne pas pécher; et » qu'ainsi les péchés où ils sont tombés sont une » suite nécessaire des dispositions où le Créateur » les a mis; et M. Jurieu est de ceux qui laissent » en son entier cette inévitable nécessité^. » Voilà, en elTet, mes propres paroles; el on m'avouera qu'il n'y a aucune réponse à une preuve si concluante , que de nier cette entière et inévitable nécessité de pécher ou bien de faire : mais M. Jurieu ne la nie pas; au contraire, il la reconnaît, comme on va voir. « M. de Meaux, dil-iM, devrait nous apprendre » comment la prédéterminalion physique des Iho- » mistes subsiste avec l'indilïérence de la volonté. » Il nous devrait faire comprendre comment la » grâce efTicace par elle-même , que lui-môme dé- » fend, n'apporte à la volonté aucune nécessité. En- «) tin il devrait nous expliquer comment les décrets » éternels, qui imposent une vraie nécessité à tous » les événements, et une nécessité inévitable, ne » ruinent pas la liberté. » Voilà donc, selon ce ministre, en vertu des décrets de Dieu, une vraie et inévitable nécessité; et cela dans tous lés évéïiemenls, parmi lesquels manifestement les péchés mêmes sont compris. Qu'a dit de pis Luther pour faire Dieu cause du péché, comme ce ministre l'en a convaincu? Est-ce peut-être que Luther a dit que Dieu contraignait les hommes à pécher, malgré
1. Lett. X. —a. Lett. x, p. 70; Ilist. des Var., liv. xrv, n. 93. — 3. Jur., Jug. sur les Méih., sfcl. 15, p. 12U , 130. — 4. Lcll. x,p. 76.
LA REFORME CONVAINCUE D'ERREUR
qu'ils en eussent, et qu'ils ne péchaient pas volontairement? Mais on a vu le contraire'; et le ministre lui-même a rapporté les passages, où il dit en termes formels, que la nécessité qu'il admet n'est pas une nécessité de contrainte , mais une nécessité d'immutabilité^. Ainsi , pour faire Dieu auteur du péché, Luther n"a dit autre chose, si ce n'est que les hommes y tombaient nécessairement, quoiqu'en même temps volontairement, par une vraie et inévitable nécessité provenue du décret de Dieu. Or, c'est ce que dit encore M. Jurieu en termes formels : donc par la même raison qu'il a convaincu Luther d'impiété , il s'en est convaincu lui-môme , et sa preuve porte contre lui.
Aussi, pour aller au fond de ses sentiments, nous lui avons démontré, dans le livre des Variations^, qu'il pose un principe qui ne lui permet pas de décider si c'est Dieu ou l'homme qui est l'auteur du péché. Ce principe, c'est ce qu'il dit dans son Jugement sur les Méthodes, que nous ne savons rien de notre âme, sinon quelle pense''. Nous ne savons donc pas si elle a, ou si elle n'a pas la liberté de son choix , s'il est en son pouvoir de choisir ou ne choisir pas une chose plutôt qu'une autre : d'où il conclut en effet, que « c'est une témérité de dé- » finir que la liberté est cela, ou n'est pas cela; » que, pour être libre, il faut être en tel ou en tel » état; qu'une telle chose, ou une autre, ruine la » liberté. » Il pousse donc son ignorance jusqu'à ne pas vouloir sentir, quand il pèche, s'il pouvait ne pécher pas : en faisant le philosophe , il est sourd à la voix de la nature, et il étoulVe sa conscience, qui lui dit, comme à tous les autres hommes, à chaque péché où il tombe, surtout à ceux où il tombe délibérément, qu'il aurait pu s'empêcher d'y tomber, c'est-à-dire, d'y consentir; car c'est en cela que consiste le remords : et s'il fait aller son ignorance jusqu'à douter si cela est, il ignore donc aussi s'il agit ou s'il n'agit pas dans le mal comme dans le bien avec une nécessité inévitable ; c'est-àdire, s'il n'est pas poussé à l'un comme à l'autre par une force supérieure et toute-puissante : ce qui est douter finalement si c'est Dieu ou l'homme qui est l'auteur du péché; puisqu'une nécessité contre laquelle il ne peut y avoir en nous aucune résistance ne peut venir que de la nature de la volonté , également déterminée au mal comme au bien, selon les dispositions où elle est mise par une force majeure , et en un mot par la force de celui qui nous donne l'être.
Voilà ce qu'on lui objecte dans le livre des Variations ; voilà d'où on a conclu qu'il ne sait encore lui-même si c'est Dieu ou lui qui est auteur de son péché : doute qui emporte le manichéisme; puisque , s'il n'est pas constant que celui qui pèche a été libre à ne pécher pas, il n'est pas constant que le péché ne vienne pas de la nature , et qu'il n'y ait pas hors de l'homme un principe inévitable du mal autant que du bien. Il ne sert de rien d'objecter que dans toute opinion où l'on reconnaît un péché originel, on reconnaît un péché inévitable : car, pour ne nous point jeter ici sur des questions qui ne sont pas de ce sujet, il doit du moins être constant que le péché a dû être tellement libre dans son
1. Ci-des3U3, n. 4. — 2. Luth., de Ser. nrb. — 3. Vai:, liv. xrv, il. 93. — 4. Jur., Jug. sur les Métli.,p. 129, 130.
origine, qu'il ait été au pouvoir de l'homme de l'éviter. On ne peut donc point douter de la nature de la liberté; et le ministre, qui en veut douter, doute en môme temps du principe , par lequel seul on peut assurer que Dieu n'est pas celui qui nous pousse au crime. C'est à quoi il fallait répondre , s'il avait quelque chose à dire; mais il se tait, et montre qu'il ne sait pas qui est l'auleur du péché, de Dieu ou de l'homme.
X. Qu'il appelle vainement à son secours les thomistes et les autres docteurs catholiques, et qu'il ne se soutient pas un seul moment. — Pour sortir de ce doute impie, il voudrait que je lui apprisse comment s'accorde le libre arbitre, ou le pouvoir de faire ou ne pas faire , avec la grâce etlicace et les décrets éternels'. Faible théologien, qui fait semblant de ne pas savoir combien de vérités il nous faut croire , quoique nous ne sachions pas toujours le moyen de les concilier ensemble ! Que dirait-il à un socinien qui lui tiendrait le même langage qu'il me tient, et le presserait en cette sorte? Je voudrais bien que M. Jurieu nous expliquât comment l'unité de Dieu s'accorde avec la Trinité. Entrera-t-il avec lui dans la discussion de cet accord, et s'engagerat-il à lui expliquer le secret incompréhensible de l'Etre divin? Ne croirait-il pas l'avoir vaincu, en lui montrant que ces deux choses sont également révélées; et par conséquent, malgré qu'il en ait, et malgré la petitesse de l'esprit humain qui ne peut les concilier parfaitement, qu'il faut bien que l'infinité immense de l'être de Dieu les concilie et les unisse? Mais, sans nous arrêter à ce mystère, qu'est-ce en tout et partout que notre foi, qu'un recueil de vérités saintes, qui surpassent notre intelligence, et que nous aurions, non pas crues, mais entendues parfaitement et évidemment, si nous pouvions les concilier ensemble par une méthode manifeste? Car par là nous en verrions, pour ainsi parler, tous les tenants et tous les aboutissants; nous enverrions les dénouements autant que les noîuds ; et nous aurions en main la clef du mystère pour y entrer aussi avant que nous voudrions. Mais cela n'est pas ainsi ; et quand cela sera , ce ne sera plus cette vie, mais la future; ce ne sera plus la foi, mais la vision. Que faut-il faire en attendant , sinon croire et adorer ce qu'on n'entend pas; unir par la foi ce qu'on ne peut encore unir par l'intelligence; et en un mot, comme dit saint Paul , réduire son esprit en captivité sous l'obéissance de Jésus-Christ^ ?
Ceux qui ne peuvent s'y résoudre , ne trouvent que des écueils dans la doctrine chrétienne, et font autant de naufrages qu'ils décident de questions : car il y a partout la dilTiculté , à laquelle si on succombe , on périt. Et pour venir en particulier à celle où nous sommes , le socinien éprouve en luimôme la liberté de son choix : nulle raison ne lui peut ôter cette expérience; mais ne pouvant accorder ce choix avec la prescience de Dieu , il nie cette prescience; il succombe à la difficulté; il se brise contre l'écueil , et, comme dit saint Paul, il fait naufrage daris la foi^. Le naufrage du calviniste , qui , pour soutenir la prescience ou la providence , ôte à l'homme la liberté de son choix , et fait Dieu auteur nécessaire de tous les événements