a. Idem, n. yl. — 3. Jur
TROISIEME AVERTISSEMENT
simples pour l'ormcr Iciii' loi. Et alin de marquer les termes précis de l'accusation, je soutiens que ces deu.\ ministres ont enseigné positivement « que » l'Ecriture n'est pas nécessaire au lidéie pour for- » mer sa foi; qu'il peut la l'ormcr sans en avoir lu » aucun livre, et sans savoir même quels sont les » livres inspirés de Dieu'. » J'avoue bien que cette doctrine est contraire à toutes les maximes de la sccie; et c'est aussi pour cette raison que je maintiens que la secte est insoutenable, puisqu'il la lin il en faut nier toutes les maximes. Mais voyons ce qu'on nous répond. Voici les propres paroles de M. Jurieu- : « Les ministres Claude cl Jurieu ont » avoué qu'il n'était pas d'une absolue nécessité j) aux simples d'étudier la question des livres cano- » niques et apocryphes; donc ils ont avoué qu'il ne » leur est pas permis de lire l'Ecriture. Quelle » croyance devez-vous avoir à un convertisseur d'une » mauvaise foi si découverte? « Encore un coup on change les termes de l'accusation pour lui ôter la vraisemblance : car qui croira que des ministres en soient venus jusqu'à dire que la lecture de l'Ecriture ne soit pas permise aux simples? Aussi n'estce pas là ce que je dis; mais seulement que l'Ecriture n'est pas nécessaire au fidèle pour former sa foi. Voilà mon accusation, surprenante à la vérité contre des ministres; mais par malheur pour celuici qui fait tant l'étonné, il en avoue déjà la moitié, et encore, comme on va voir, une moitié qui entraine l'autre. Car enlin, qu'il biaise tant qu'il lui plaira, et qu'il tâche de dissimuler son aveu, en disant qu'il n'est pas de nécessité absolue aux simples d'étudier la question des livres canoniques : ou celte question est indifférente, et les lidèles formeront leur foi sans connaître quels sont les livres divins; ou s'il leur est nécessaire de le savoir, et qu'ils ne le sachent pas , il faudra bien ou qu'ils l'étudient, ou qu'ils s'en fient à leurs docteurs et à l'autorité de l'Eglise; ou que , comme des fanatiques, ils attendent que, sans étude et sans aucun soin. Dieu leur révèle par lui-même les livres divins. Quoi qu'il en soit , et de quelque coté qu'il se tourne , au fond il est constant qu'il accorde ce que M. Claude avait aussi accordé, qu'il n'est pas besoin qu'un homme étudie la qtiestion des livres apocrijphes et canonicjues; et il avoue lui-même en termes formels (jue « la question des livres apo- )) cryphes et canoniques fait partie de cette science » qu'on appelle théologie; mais qu'elle ne fait point » partie de l'objet de la foi'. » Quoi donc! il n'appartient point à la foi, si l'Apocalypse, si l'Epitre aux Hébreux, si d'autres livres sont divins ou non? On lient errer sur ce point sans blesser la foi? Que deviendra donc la doctrine, que l'Eglise romaine est Babylone'', doctrine si importante, qu'elle est à présent le principal fondement de la séiiaration, et un article sans lequel on ne peut pas être chrétien? Que deviendra cet article selon la liéforme, et (luel fondement aura-t-il , si l'on peut révoquer en doute la divinité de l'Apocalypse? D'ailleurs, s'il est permis une fois aux sinqilesde croire, par exemple, sur la foi de saint Innocent et du concile de Gar- Ihage, pour ne ])oint parler ici des autres auteurs,
1. Var., liv. XV, »i. 113, 114. —2. Letl. xi,;). 83. — 3. Si/st., liv. m, cil. 2, p. 451, 453. — 4. Jm:, Préf. de VAcc. des Proph. Letl. XI, etc.
que les livres des Machabées sont divins; il faudra donc passer nécessairement et le sacrifice pour les morts, et la rémission des péchés après cette vie', comme choses révélées de Dieu. Je crois alors que la ((iiestion des livres canoniques ou apocryphes deviendra appartenante à la foi , autant pour les simples que pour les doctes protestants : autrement ce qu'on leur donne pour assuré par la foi ne le sera plus. Que dira ici la Réforme, si vivement pressée par les propres réponses de ses ministres? Avouez que la confusion se met parmi vous d'une manière terrible, et, comme disait le Psalmisle, que l'iniquité se dément trop visiblement ellemême'^.
XXV. Raisons inévitables qui les ont poussés à cette doctrine, si contraires à leurs maximes. — Mais encore, qui pouvait obliger deux minisires si prccautionnés et si subtils à un aveu si considérable? Je le dirai en peu de mots : c'est qu'enfin ils ont reconnu qu'on ne peut plus soutenir cet article de la Réforme : « Qu'on connaissait les livres divins » pour canoniques, non tant par le consentement » de l'Eglise universelle, que par le témoignage et » la persuasion intérieure du Saint-Esprit'. » Les ministres ont bien senti que de faire croire à tous les fidèles qu'ils vont connaître d'abord par un goût sensible la divinité du Cantique des cantiques, ou du commencement de la Genèse , ou d'autres livres semblables, sans le secours de la Tradition ; ce serait une illusion trop manifeste, ou, pour enfin trancher le mot, un franc fanatisme. De renvoyer les fidèles au consentement de l'Eglise, que, pour ne point donner tout à l'inspiration fanatique, on était forcé en celle occasion de reconnaître du moins comme un moyen subsidiaire, cela serait dangereux : car à quelque prix que ce soit, on veut que ce consentement de l'Eglise, moyen que l'antiquité a toujours donné pour si facile, soit d'une recherche si abstruse et si embarrassanle, que les simples n'y connaissent rien. Que faire donc? Le plus court a élé de dire que la question des livres canoniques et apocryphes, où il s'agit d'établir le fondement de la foi et la parole qui en règle tous les articles , n'appartient pas à la foi et n'est pas nécessaire aux simples.
Mais comme enfin il a bien fallu donner aux simples un moyen facile de discerner les livres divins d'avec les autres , à moins de les exposer à autant de chutes que de pas, on a trouvé ce moyen dans nos jours, de dire que la foi commence par sentir les choses en elles-mêmes, et que par le goùl qu'on a pour les choses , on apprend aussi à goûter les livres où elles sont contenues. C'est ce que le ministre Claude a dit le premier, cet homme que les protestants nomment maintenant leur invincible Achille : c'est ce que le ministre Jurieu a suivi depuis : et voici ses jiroprcs jiaroles'' : « C'est la doc- » trine de l'Evangile et de la véritable religion ([ui » fait sentir sa divinité aux simples, indépendam- » ment du livre où elle est contenue; » et pour conclusion ; « En un mot, conlinue-t-il, nous ne » croyons pas divin ce qui est contenu dans un » livre, parce que ce livre est canonique; mais
1. JI. ilacli., XII. 43 et seq. — i. Ps., xxiv. 12. — 3. Conf. de foi , urt. 4. — 4. iJi'f. de la Réf., II. part., ch. 9, p. l'JS et suiv.; Jur., Syst., liv. m, cit. 2, p. 4J3.
SALUT DANS L'ÉGLISE; FANATISME DANS LA RÉFORME.-
)) nous croyons qu'un tel livre est canonique, parce » que nous avons senti que ce qu'il contient est di- » vin : et nous l'avons senti comme on sent la lu- » mière quand on la voit , la chaleur quand on est » auprès du l'eu , le doux et l'amer quand on » mange. »
Ainsi , contre les maximes qu'on avait crues jusqu'ici les plus constantes dans la Réforme, le fidèle ne forme plus sa foi sur l'Ecriture; mais après avoir formé sa foi en lui-même , indépendamment des livres divins , il commence la lecture de ces livres. Ce n'est donc point pour apprendre ce que Dieu a révélé qu'il les lit : il le sait déjà ou plutôt il le sent ; et je vous laisse à penser avec cette prévention s'il trouvera autre chose dans ces divins livres que ce qu'il aura déjà cru voir comme on voit le soleil , et sentir comme on sent le froid et le chaud.
XXVI. Fanatisme manifeste de cette doctrine, et sa parfaite conformité acec les thèses des quakers. — Or, cela, c'est formellement ce qu'enseignent les fanatiques, comme il paraît par leurs thèses : car voici celles que les quakers ou les trembleurs , c'est-à-dire, les fanatiques les plus avérés, ont publiées , et qu'ils ont ensuite traduites en français par ces paroles' : « Les révélations divines et inlé- » rieures , lesquelles nous croyons absolument né- » cessaires pour former la vraie foi; comme elles » ne contredisent point au témoignage extérieur des » Ecritures, non plus qu'à la saine raison; aussi » n'y peuvent-elles jamais contredire. Il ne s'ensuit " pas toutefois de là que ces révélations divines » DOIVENT être soumises à l'cxamen du témoignage " extérieur des Ecritures, non plus qu'à celui de la » raison naturelle et humaine, comme à la plus » noble et à la plus certaine règle et mesure : car » la révélation divine et illumination intérieure, est » une chose qui de soi est évidente et claire, et qui » contraint , par sa propre évidence et clarté , un » entendement bien disposé à consentir, et qui le » meut et le fléchit sans aucune résistance; ne plus » ne moins que les principes naturels meuvent et )> fléchissent l'esprit au consentement des vérités » naturelles , comme sont : Le tout est plus grand » que sa partie ; Deux contradictoires ne peuvent » être ensemble vrais ou faux. » D'où s'ensuit la troisième thèse , que de ces saintes re'vélations de l'Esprit de Dieu sont émanées les Ecritures, dont la thèse fait une espèce de dénombrement; et puis elle poursuit en cette sorte : « Cependant ces Ecri- » tures n'étant seulement que la déclaration de la » source d'où elles procèdent, et non pas cette » même source , elles ne doivent pas être considô- » rées comme le principal fondement de toute vé- » rite et connaissance, ni comme la règle première » et très-parfaite de la foi et des moîurs; quoique » rendant un lidôle témoignage de la première vérité, » elles en soient et puissent être estimées la se- » conde règle, subordonnée à l'esprit, duquel elles » tirent toute l'excellence et toute la certitude » qu'elles ont. »
Quand ils disent que l'Ecriture n'est que la seconde règle, conforme néanmoins à la première, qui est la foi déjà formée dans l'intérieur avec
1. Les Princ. delà Ver., etc., avec tes T/téses thcolog. impi\ (i Rotlerd. en 1675. Th. 2, p. 21, 22.
toute sa certitude par la révélation avant l'Ecriture , ils ne font que dire en autres termes ce qu'on vient d'entendre de la bouche de vos ministres; qu'avant toute lecture des livres divins, on a déjà senti au dedans toute vérité, comme on sentie froid et le chaud, c'est-à-dire, d'une manière dont on ne peut jamais douter ; ce qui opère nécessairement , non qu'on juge de ces sentiments par l'Ecriture, et qu'on les rapporte à cette règle comme à la première, ainsi qu'on l'avait toujours cru dans la Réforme; mais qu'on accommode l'Ecriture à sa prévention , et qu'on appelle cette prévention de son jugement une révélation de l'esprit de Dieu. Qu'on me cherche un moyen plus sur de faire des fanatiques. La Réforme tombe à la fln dans ce malheur; et c'était l'efTet nécessaire de ses enseignements.
Je ne m'étonne donc pas si M. Jurieu a tant déguisé l'accusation que je lui faisais , aussi bien qu'à M. Claude; et s'il en a dissimulé la moitié , c'est-à-dire , cette formation , pour ainsi parler, de la foi indépendamment de l'Ecriture. Pressé par la vérité, on hasarde de telles choses dans un long discours, où les simples ne les sentent pas au milieu d'un embarras infini de questions et de distinctions dont on les amuse; mais s'il eiit fallu dire la chose en trois mois précis dans un article d'une lettre, on eut fait trop tôt sentir à la Réforme l'étrange variation qu'on introduit dans ses maximes les plus essentielles; et tout le monde aurait frémi à un établissement si manifeste du fanatisme, où l'on veut que chacun juge de sa foi par son goût, c'est-à-dire, qu'il prenne pour inspiration toutes les pensées qui lui montent dans le cœur; en un mot, qu'il appelle Dieu tout ce qu'il songe.
XXVII. Que le ministre Jurieu n'a pu exchire les sociniens du titre de l'Eglise, sans en exclure toute la Réforme : aveu mémorable de ce ministre sur la succession et l'étendue de l'Eglise. — Ainsi cette accusation de l'évoque de Meaux , qui devait faire sentir toute la mauvaise foi de ce convertisseur, (plût à Dieu, encore une fois, que j'eusse pu mériter ce titre !) se trouve à la fin très-véritable : mais le ministre sera encore plutôt confondu dans sa dernière plainte. Elle est fondée sur ce qu'il exclut les sociniens et les autres sectes semblables d'être des communions et des communions chrétiennes, à cause qu'elles ne sont ni anciennes ni étendues; d'où j'ai conclu qu'il reconnaît donc que toute communion chrétienne doit avoir l'antiquité, c'est-à-dire, la succession, qui manque visil.ilement aux calvinistes'. Cette conséquence est claire; ce raisonnement est court et démonstratif. Toute communion chrétienne, selon M. Jurieu, doit avoir l'anliquitc ou. la succession, et en même temps l'étendue : elle ne doit pas venir d'elle-même; mais elle doit montrer ses prédécesseurs dans tous les temps précédents : elle ne doit pas s'élever comme une parcelle détachée du tout, ni comme le petit nombre qui se soulève contre le grand et contre l'universalité; c'est-à-dire, en autres termes, que toute société chrétienne doit être universelle, et pour les temps et pour les lieux : et voilà ce beau caractère de catholicité, tant loué par les chrétiens de tous les âges; caractère inséparable de la vraie
1. Sj/st., tiv. III, ch. 1, 11. 232; Var., tic. xv, n. 92, 93, 93.
TROISIÈME AVKiniSSEMENT.
Eglise, et en même lenijjs iiiimjtablo à toutes les hérésies, dont aussi M. .hirieu se sert lui-même poui' confondre les sociniens. Mais il ne veut ]ias entendre qu'il confond en mémo temps toute la Héforrne : car ayant trouvé dans le livre des Varialioni; cette objection tirée de lui-même : « Cela est faux , » répond-il ' : si le ministre a dit que, par les com- » nuinions qu'il renferme dans l'Eglise universelle, » il n'entend que les grandes communions qui ont » de l'étendue et de la durée, c'est à la vérité pour » en exclure les sociniens, qui n'ont ni étendue ni » durée; mais il n'a pas voulu dire que quand cette » secte aurait étendue et durée , il voulût larenferi> mer dans le vrai christianisme. " Je l'entends. La succession et l'étendue ne font pas qu'on soit compris dans l'Eglise : à la vérité on en est exclu par le défaut de ces deux choses : il faut plus que cela pour l'inclusion; mais pour l'exclusion cela suffît : je n'en veux pas davantage. On est exclu du titre d'Eglise et de communion chrétienne, lorsqu'on manque de succession et d'étendue (c'est la proposition de M. Jurieu contre les sociniens). Or est-il que les calvinistes et les luthériens, comme toutes les autres sectes, n'avaient au commencement ni antiquité ou succession, ni étendue , non plus que les sociniens : comme eux donc ils étaient alors exclus de l'Eglise universelle; qui est tout ce que je voulais dans VHistoirc des Variations , et à quoi M. Jurieu n'a pas seulement songé à répondre, quoiqu'il traite expressément cet endroit-là.
XXVIII. Réilexion sur cette doctrine. Victoire inévitable de la vérité', et sa force pour se faire reconnaître. — Il est donc vrai , mes chers frères , que la vérité l'accable. Il a conçu une injuste horreur contre l'Eglise romaine ; sa haine le porte jusqu'à dire qu'on se sauve plus aisément avec les ariens qu'avec elle : mais à la fin il faut avouer qu'on fait son salut dans sa communion. Il fait semblant d'être impitoyable aux sociniens , jusqu'à les mettre sans miséricorde au rang des mahométans : cependant les principes qu'il pose, le forcent à reconnaître que leur erreur n'empêcherait pas que leur prédication ne produisit de vrais saints dans leur conuiiunion , s'ils pouvaient venir à bout d'être une communion ou une société chrétienne. II entreprend de leur montrer qu'ils n'en sont pas une, et qu'ils ne méritent pas le nom d'Eglise, à cause de leur étal malheureux où manquent ces deux caractères, l'antiquité ou la succession et l'étendue. Mais quoi! un calviniste reprocher aux autres le défaut de succession ou d'étendue! ne songe-t-il pas à lui-même et à la société dont il est le ministre? Cette société se méconnait-elle? Un siècle ou deux de durée lui ont-ils fait oublier ses commencements, et ne scntira-t-elle jamais qu'elle les condamne? Non, mes frères , la vérité est plus forte que toutes ces considérations. Parle, parle, dit-elle au ministre, condamne les sociniens par une ]ireuvi^ (]ui retombera contre toi-mènie : ainsi deux mauvaises sectes seront percées d'un même coup, et à travers du socinien le calviniste portera le couteau jusque dans son projire sein. Je vous avais dit, mes frères, dès mon premier Avertissement, que cela devait arriver; mais maintenant le fait est constant par l'expérience.