‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 480 sur 545 · Jur., Lclt. XI, p · texte numérisé non relu

Jur., Lclt. XI, p

endroit , aussi bien que dans tous les autres. — Que si vous dites peut-être qu'aussi votre tninistre s'est trop avancé , et qu'il a eu tort de se servir de ces preuves dont les papistes tirent de si grands avantages; désabusez-vous, mes chers frères; car il n'avait point d'autre moyen d'exclure les sociniens de l'unité de l'Eglise, et du nombre des sociétés vraiment chrétiennes. Vous avez vu ses variations sur leur sujet; mais dans les temps où il a voulu les exclure du titre d'Eglise et de communion chrétienne, il n'avait point de meilleur moyen de le faire, qu'en leur montrant, par le défaut de la succession et de l'étendue, qu'ils ne méritaient môme pas le nom de communion , qu'il ne pouvait refuser aux sociétés à qui il attribuait la succession et l'étendue.

Voilà donc une première raison qui l'obligeait à condamner les sociniens par le défaut d'étendue et d'antiquité. Mais une autre raison plus pressante l'y forçait encore ; c'est qu'il sentait en sa conscience que cette preuve , quoique fatale à votre réforme , en effet et par elle-même était invisible : car, mes frères, ce sera toujours, quoi qu'on en dise, un coup mortel aux sociniens , et à tous ceux qui nient ou qui ont nié la divinité du Fils de Dieu, toutes les fois que vous leur direz : Quand vous êtes venus au monde il n'y avait personne de votre croyance : si donc votre doctrine est la vérité, il s'ensuit que la vérité était éteinte sur la terre. Cette objection suffit pour fermer la bouche à ces hérétiques : ils n'ont rien eu, ils n'ont rien encore, ils n'auront jamais rien à répondre toutes les fois que vous la ferez : car nulle oreille chrétienne ne souffrira (ju'on assure que sous un Dieu si puissant, si sage, si bon, la vérité soit éteinte sur la terre. Mais en même temps que vous aurez lâché le mot, et que vous aurez fait cette objection aux hérétiques qui ! venaient nier la divinité du Fils de Dieu ; en même temps nous retombons sur vous, et nous vous forçons d'avouer que la vérité, qu'on se vantait de rétablir dans la Réforme, était donc éteinte avant que la Réforme parût, aussi bien que celle que les sociniens et avant eux les ariens, les paulianistes et les autres se vantaient de rétablir.

XXX. Vaine défaite des sept mille qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal. Fait évident qui démontre que ces sept mille n'ont jamais été. — Il n'est pas vrai , direz-vous; il y avait les sept mille qui n'avaient point ftéchi le genou devant Baal. Mais qui empêche les ariens et les sociniens, et en un mot tous les hérétiques d'en dire autant? On les confond , en leur montrant que la vérité ne voulait pas seulement être crue, mais encore annoncée, et que l'Eglise ne devait pas être seulement , mais encore être visible , ainsi que nous l'avons vu très-clairement reconnu par vos ministres. Mais sans avoir recours à cet argument, quoifiu'invincible, on les confond encore par une voie plus courte, en leur disant : Si lorsqu'un Artémon, un l'aul de Samosate, un Rérille, un Arius, et les autres qui s'opposaient à la divinité de Jé.sus-Christ, ont commencé à prêcher, leur doctrine eût déjà été dans l'Eglise, en quelque sorte que ce fût, cachée ou publique, on ne se serait pas élonné de leur nouveauté , ils n'auraient pas été réduits à n'être d'abord que quatre ou cinq, ni contraints d'avouer

SALUT DANS LÉGLISE, FANATISiME DANS LA RÉFORME.

qu'ils avaient eux-mêmes été élevés dans une croyance contraire à celle qu'ils voulaient introduire dans le monde , sans pouvoir nommer personne , je ne dis pas qui la professAt , mais qui la reçut auparavant. Osez faire le niorae argument à ces hérétiques; vous les réduirez à la honte de ne pouvoir trouver dans tout l'univers un seul homme qui crût comme eux quand ils sont venus. Mais en même temps vous voilà perdus, puisque vous ne sauriez vous sauver du mcme reproche.

La preuve en est hien facile, en vous faisant seulement cette demande : (Mes frères, donnez gloire à Dieu.) Quand on a commencé votre Réforme, y avaitil , je ne dis pas quelque Eglise, (car il est déjà bien certain qu'il n'y en avait aucune,) mais du moins y avait-il un seul homme, qui en se joignant à Luther, àZwingle, à Calvin, à qui vous voudrez, lui ai dit en s'y joignant : J'ai toujours cru comme vous, je n'ai jamais cru ni à la messe, ni au Pape, ni aux dogmes que vous reprenez dans l'Eglise romaine? Mes chers frères, pensez-y bien, vous at-on jamais nommé un seul homme qui se soit joint de cette sorte à votre Réforme? En trouverez -vous quelqu'un dans vos annales, où l'on a ramassé autant qu'on a pu tout ce qui pouvait vous justifier contre les reproches des catholiques , et surtout contre le reproche de la nouveauté, qui était le plus pressant et le plus sensible? Donnez gloire à Dieu encore un coup; et en avouant que jamais vous n'avez rien ouï dire de semblable , confessez que vous êtes dans la même cause que les sociniens , et que tout ce qu'il y a jamais eu d'hérétiques.

XXXL Ce fait articulé nettement, et embarras des ministres Claude et Jurieu. — Vous pouvez dire, mes frères, car je cherche tous les moyens dont vous pouvez fortifier vos prétentions; vous pouvez donc dire : Il est vrai ; on ne nous a jamais nommé personne qui se soit rangé dans la Réforme, en disant qu'il avait toujours cru comme elle; mais c'est aussi que peut-être on n'a jamais fait cette question à nos ministres. Mes chers frères, ne vous tlattez pas de cette pensée : on la leur a faite cent fois; on leur a demandé cent fois qu'ils montrassent quelqu'un qui crût comme eux quand ils sont venus : moi-même , le dernier des évoques et le moindre des serviteurs do Dieu , j'ai demandé à M. Claude', le plus subtil de vos défenseurs, s'il pouvait nommer un seul homme qui se soit uni à la Réforme en disant : J'ai toujours cru comme cela, je n'ai jamais adhéré à la foi romaine. Qu'a répondu ce ministre si fécond en évasions, si adroit à éluder les dilTicullés? M. de Meaux s'imagine-t-il qu'on ait tout écrit- ? Vous le voyez, mes chers frères, il n'a eu personne à vous nommer. J'ai relevé cette réponse dans ma Lettre pastorale; et de ce que M. Clauile n'a rien eu à dire sur un fait si hien articulé, sur une demande si précise, j'ai conclu, comme on fait dans un légitime interrogatoire, que le fait était avéré, et ma demande sans réplique'. Qu'a répondu M. Jurieu , qui se vante d'anéantir celte Lettre pastorale j" Voici tout ce qu'il a répondu quand il est venu à cet endroit : « Ensuite de cela » notre auteur entre en grosse dispute avec M. » Claude, pour lui prouver que la supposition des

1. Conf. Rtf. XIII. — 2. M. Claude. Réponse au dise, de 31. de Cond., p. 3(32. — 3. Lcll. pasl. de M. de Meuux, n. 8.

» fidèles cachés est ridicule'. » Vous vous trompez, lui disons-nous; ce n'est point ici une grosse dispute , comme vous voudriez le faire accroire à vos lecteurs, afin de les rebuter par la difficulté de la matière; encore un coup ce n'est point ici un long procès : il ne s'agit que d'un simple fait; savoir, si parmi vous on sait quelqu'un, qui , en se joignant aux réformateurs , leur ait déclaré que toujours il avait cru comme eux. Voilà cette grosse dispute où vous voudriez qu'on n'entrât jamais, parce que vous y trouvez votre honte. Ce fait dont il s'y agit devait être constant parmi vous, s'il n'était pas absolument faux. Répondez-y du moins, M. Jurieu, vous qui avez entrepris d'y répondre : si vous savez sur ce l'ait quelque chose de meilleur que M. Claude, il est temps de nous le dire. Mais, mes frères, vous vous y attendez en vain , et voici tout ce que vous en aurez : i En répondant à M. Nicole et à M. Bosi> suet, on a répondu cent fois à ce sophisme : nous » y avons répondu dans nos Lettres pastorales , et » encore tout nouvellement en réfutant le troisième » livre des Variations^. » Je reconnais le stylo ordinaire de vos ministres; ils ont toujours répondu à tout : mais ne les en croyez pas ; M. Jurieu n'a pas dit un seul mot sur ce fait articulé à M. Claude; il n'a même rien dit qui approche de cette matière. Mais il sait bien que vous n'irez pas lire tous ses ouvrages, où il vous renvoie en général, sans vous en marquer aucun endroit, pour chercher la réponse qu'il se vante d'avoir faite. Il est vrai qu'il vous a marqué la réfutation du troisième livre des Variations'^. C'est dans sa septième Lettre de cette année que se trouve cette prétendue réfulation : elle consiste en deux ou trois pages, qui ne font rien à la question, comme vous verrez en son lieu; mais où constamment vous ne trouverez pas un seul mot du fait proposé à M. Claude, ni qui y tende. Vous en pouvez juger autant des autres endroits où il vous renvoie, et par le silence obstiné de vos ministres , sur un fait de celte importance, le tenir pour avoué.

XXXII. Suite des embarras du ministre Jurieu. — Mais vous n'avez qu'à entendre ce qu'il dit encore sur ce sujet-là dans sa xix» Lettre , pour voir qu'il ne sait où il en est. L'objection qu'il voulait détruire de ma Lettre pastorale, était qu'on ne pouvait du moins nier qu'on n'eût cru la réalité et adoré l'Eucharistie depuis Bérenger, c'est-à-dire, depuis six à sept cenis ans. Donc, ai-jedit, tous les chrétiens étaient idolâtres selon vous ; et si on ne peut montrer au temps de Zwingle et de Calvin aucun homme qui leur ait déclaré , en se joignant à eux, qu'il n'avait jamais pris de part à la croyance ni au culte de Rome, il sera vrai que tout le monde adorait donc ce qu'ils appelaient une fable. A cette pressante instance M. Jurieu répond : Que cela soit, il ne 710US importe''. Il ne nous importe que Dieu ait eu des adorateurs, du moins cachés. Et que deviendront ces sept mille tant vantés? C'était déjà trop avouer que de dire qu'ils étaient cachés ; puisque le vrai culte doit être public aussi bien que la vraie croyance. Mais j'ai voulu entrer avec vous jusque dans la dernière condescendance, et je vous disais dans ma Lettre pastorale : Que ces sept mille

1. Jur., Lelt. XIX , p. 110. 2. col. — 2. Jur., idem. —3. Lelt. vu de la'i' an., p, ôi, 55. — 4. Jur., LeU. xix, p. 150.

TRUlSlliME AVF.r.TlSSEMENT.

se soioiil cachés avant la Réforme, ils se seront, du moins dàiarés quand ils l'ont embrassi'e, cl ils auront dit du moins alors : Dieu soit loue , nous voyons cnlin dos gens qui croient comme nous faisions , et il nous est à présent permis de déclarer notre pensée. Mais on ne trouve aucun homme qui ail parlé de cette sorte. M. Claude n'en a rien trouvé dans les registres de la Réforme, ni dans ce nombre inlini d'écrits qu'elle a publiés pour sa défense : il n'a rien trouvé sur un fait qui eut vcrilié si clairement, au grand désir de la Ilôforme , que Dieu s'était réservé des adorateurs du moins cachés; un fait , par conséquent, qui à cet égard eut fermé la bouche aux catholiques, étant prouvé, et qui les rendait invincibles ne l'étant pas. M. Jurieu n'en trouve rien non plus que M. Claude, et il est réduit à dire : Que nous importe? sur un fait dont l'importance est si visible. Le fait est donc avéré , encore un coup , il n'y a rien de si certain que la vérité était éteinte sur la terre, si on dit que la vérité est dans la Réforme.

Mais ce qu'ajoute M. Jurieu n'est pas moins clair. Que nous importe, dit-il donc', si tous les chrétiens depuis ce temps-là ont été idolâtres : ajoutons , et s'ils l'étaient encore lorsque la Réforme a commencé? Avouez que cela presse M. Jurieu, et qu'il serait à désirer, pour votre défense, qu'on put alors trouver quelqu'un qui n'adorât pas l'idole que tout le monde servait. Mais loin de l'assurer, voici ce qu'il dit : « C'est ce que nous n'affirmons pas , » de peur d'être téméraire, comme M. Bossuet qui » assure que depuis ce temps (depuis le temps de » Bérenger) tous les chrétiens ont adoré le Dieu de » la messe. Nous ne le croyons pas ainsi : il est » BIEN PLUS PROBABLE quc Diou en a garanti plu- 1) sieurs de cette idolâtrie. » Mais si c'est constamment une idolâtrie, il n'est pas seulement plus probable, il est certain et indubitable que Dieu en a garanti quelques-uns : autrement il ne serait pas certain qu'il y aurait eu des élus ou des saints, par conséquent des adorateurs véritables dans tous les temps. Or, c'est une vérité que personne n'a encore osé nier, et que M. Jurieu confesse comme constante en cinquante endroits de son Système , pour ne point parler ici de ses autres ouvrages; il est, dis-je, très-constant que Dieu a eu de tout temps un corps d'Eglise universelle, où s'est trouvée la communion des saints, la rémission des péchés et la vie éternelle; par conséquent, de véritables adorateurs ; autrement le Symbole serait faux. Mais ce (jui est constant par le principe commun de tous les chrétiens, sans en excepter les prétendus Réformés, n'est seulement que plus probable quand on presse davantage les ministres; et ils n'ont rien à répondre, non plus que tous les autres liérélii|ues, quand on leur demande où était la vérité quand ils sont venus.

Il ne faut donc plus s'étonner si cette seule demande les jette dans les contradictions que vous avez vues. Il a fallu trouver des élus avant la Réforme ; car il en faut trouver dans tous les temps. Il en a fallu trouver même dans l'Eglise romaine, aussi bien ou même jdutiJt que dans les autres; puisr|ue les fondements du salut s'y trouvaient comme chez les autres ou mieux, et qu'ainsi on ne

1 Jur., LtUt. XIX, p. 150.

pouvait lui refuser d'être du moins une partie de cette Eglise catholique ipie l'on confesse dans le Symbole. Mais dans l'Eglise romaine il ne pouvait y avoir ([ue de cjualre sortes de gens; ou ceux qui y étaient de bonne foi, croyant sa doctrine et consentant à son culte, ou des impies déclarés qui se moquaient ouvertement de toute religion , ou des hypocrites et des i)oliliques, qui s'en moquant dans leur cieur faisaient semblant au dehors d'y communiquer avec les autres , ou ces prétendus sept mille réformés avant la Réforme, qui luthériens ou calvinistes dans le cœur, trouvaient moyen de ne rien faire et de ne rien dire qui approuvât ou le culte ou la doctrine de Rome. On vient de voir que ce dernier genre est une chimère , et cent raisons le démontrent. Ce ne sont ni les impies déclarés, ni les hypocrites qu'on veut sauver; ce sont donc les catholiques de bonne foi, consentant à un culte impie et idolâtre, et croyant ce que croyait Rome. Voilà où l'on est poussé par cette seule demande ; Où était la vérité, où le vrai culte, où la vraie Eglise , où les vrais saints , quand Luther a commencé son Eglise? Cette demande a confondu la liéforme dès son commencement , comme il a été démontré dans V Histoire des Variations'. Mais peut-être qu'à force d'y penser on se sera rassuré depuis? Point du tout : il y a des difficultés auxquelles plus on pense , plus on se confond ; et c'est pourquoi M. Claude et M. Jurieu , qui y ont pensé les derniers , et qui ont pu proff ter des découvertes de tous les autres, ont été, comme on a vu , ceux qui se sont le plus confondus eux-mêmes. M. Jurieu fait enfm un dernier effort dans ses lettres pour se tirer de cet embarras : mais vous avez vu que tous ses efforts ne servent qu'à l'embarrasser davantage, et à serrer de plus près le nœud où il est pris. Que reste-t-il donc, mes frères, sinon que vous donniez gloire à la vérité , qui seule peut vous délivrer de ces lacets?

XXXIII. Conclusion et abrégé de ce discours. — Voilà de très-bonne foi toutes les plaintes de votre ministre sur le livre XV des Variations. On a démontré dans ce livre trente autres alisurdités de la doctrine des protestants sur l'unité de l'Eglise : je le dis sans exagérer; et vous pouvez vous en convaincre par une lecture de demi-heure. De toutes ces absurdités qu'on démontre à M. Jurieu , il n'a relevé que celle que vous venez d'entendre, où il succombe manifestement comme vous voyez. Un de ces messieurs de Hollande, qui entretiennent le public des ouvrages des gens de lettres , remarque ici, en parlant de ce XV" livre des Variations , que sans doute, en l'écrivant je n'avais pas lu le livre doVUnité, où M. Jurieu répond à M. Nicole. Je n'avais garde de l'avoir vu , puisqu'à peine était-il imprimé lorsque luon Histoire a paru. Je l'ai vu depuis; et je m'assure que M. Jurieu ne dira pas qu'il y ait seulement touché , ou )u'évu la moindre des observations qui me sont particulières. tJhacun a les siennes; et outre la diversité qui se trouve dans les esprits, on prend diverses vues selon la matière qu'on se propose. Concluons donc (|ue toutes mes remarques sont en leur entier; mais concluons encore plus certainement, après toutes les raisons qu'on vient de voir, que j'aj très-bien démontré,

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