‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 482 sur 545 · VIOLAÏIUN DU MARIAGE CHRETIEN · texte numérisé non relu

VIOLAÏIUN DU MARIAGE CHRETIEN

ne fut pas une dispense de la loi naturelle , qui défend le mariage de frère à sœur, mais l'effet de la subordination de cette loi à une autre loi plus essentielle , et si on peut parler ainsi , plus fondamentale , qui était celle de continuer le genre humain.

11 n'y a donc rien de plus mauvais sens à votre ministre, que de parler ici de dispense. Mais après tout s'il en fallait une ou pour les enfants d'Adam, ou enfin, s'il plait au ministre, pour ceux de Noé, elle était suflîsamment renfermée dans ce commandement exprès de Dieu : Croisse:, et multiplies, et remplissez la terrée Commandement donné aux premiers hommes dès l'origine du monde, et qui obligerait sans difficulté en pareil cas; mais commandemen que Dieu daigna bien encore réitérer à Noé et à ses enfants^ : de sorte qu'avoir recours à la seule nécessité dans cette prétendue dispenser, sans y reconnaître l'expresse autorité du législateur, c'est assurément une ignorance du premier ordre. Mais c'en est une de la même force de ne pas entendre dans ce précepte divin la voix même de la nature , qui veut être multipliée et qui ne veut pas périr, parce que son auteur l'a faite pour durer. C'est aussi pour cette raison qu'il a créé les deux sexes, qu'il les a bénis, qu'il y a répandu sa fécondité, et quelque image de l'éternelle généralion de son Fils : ce qui fait que leur union est autant de droit naturel, que leur distinction ; de sorte que c'est sans raison qu'on a ici recours aux lois positives.

Il ne fallait donc pas dire si absolument que les lois du mariage sont des lois positives, et que le mariage est de pure institution : comme s'il n'était pas fondé sur la nature même, ou que la sainte société de l'homme et de la femme, avec la production et l'éducation des enfants, ne fût pas au fond de droit naturel , sous prétexte que les conditions en sont réglées dans la suite par les lois positives.

Mais il y a encore ici une autre erreur : c'est qu'en parlant des lois positives qui ont réglé le mariage , le ministre oublie de dire ce qui était en ce cas le principal , qui est qu'elles sont divines , par conséquent indispensables de leur nature tant qu'elles subsistent : et si M. Jurieu y avait pensé, il n'aurait pas dit comme il fait, que la souveraine nécessité puisse dispenser de ces lois; puisque c'est dire que Dieu commande des choses dont il est souvent nécessaire de se dispenser; doctrine aussi ridicule qu'elle est inouie. Mais laissons ignorer ces choses à notre ministre , et elTorçons-nous de comprendre où il en veut venir par tous ces détours.

VI. Nouveaux articles de Réforme proposes par M. Jurieu sur le mariage et sur le divorce. — Ce fondement des dispenses des lois positives , môme divines, par la souveraine nécessité étant supposé, M. Jurieu passe au divorce dont il ne s'agit nullement dans cette aflaire; puisque le landgrave, sans faire divorce avec sa femme, en prit une autre, et demeura également avec les deux. Mais puisque M. Jurieu pour embarrasser la matière veut nous parler du divorce , ayons la patience de l'entendre. « Les lois, dit-il', qui regardent le divorce, ne sont » point d'une autre nécessité que celles qui re- 1) gardent les degrés dans lesquels les mariages » sont incestueux : ni Dieu ni les hommes n'en

1. Gen.. 1. 2S. — 2. Idem, ix, 1. — 3. Letl. viii, p. 58, c. 2.

Il dispensent plus : mais au moins la nécessité en » peut dispenser. Le Seigneur Jésus-Christ déclare » que l'adultère dissout le mariage, et qu'un homme » qui y surprend sa femme la peut abandonner et » en prendre une autre ; c'est la raison de la néces- » site qui fait cela, et non pas la nature et l'adul- » tère. «

Ne donnons pas ici le plaisir à notre ministre de nous détourner sur la question de l'adultère et de la dissolution du mariage en ce cas : mais si c'est là une dispense, qu'il reconnaisse du moins que l'autorité du législateur y intervient, puisqu'il l'attribue lui-même à Notre Seigneur.

Passons outre. « L'apôtre saint Paul, poursuit » M. Jurieu ', nous donne un autre cas de nécessité » qui dispense des lois du mariage : c'est le refus » de la cohabitation. » Voici une nouvelle doctrine , et de quoi grossir les Variations, si on enseigne que le mariage contracté entre les Odèles après le baptême peut se rompre, même quant au lien, par le refus de l'une des deux parties. Luther l'a dit; je le sais, et je m'en suis étonné- : mais je ne croyais pas que ces excès fussent approuvés dans la Réforme. Les lumières y croissent tous les jours, et le ministre ne fait « aucune difficulté qu'un mari dont » la femme serait entre les mains des Barbares, sans » aucune espérance de pouvoir être retirée, après y » avoir fait tout ce qui est possible, pourrait légi- » timement passer à un autre mariage; de même « que les lois civiles permettent à une femme dont » le mari est absent durant plusieurs années, de » présumer son mari mort et de se remarier'. » Nous allons loin par ces principes : la perpétuelle indisposition survenue à un mari ou à une femme, n'est pas un empêchement moins invincible, que l'absence ou la captivité même : il faut donc que les mariés se quittent impitoyablement dans ces tristes étals. Mais l'incompatibilité des humeurs, maladie des plus incurables, ne sera pas un empêchement moins nécessaire. M. Jurieu n'a qu'à suivre son raisonnement : par ses soins le mariage deviendra si libre, qu'il n'y aura plus à se plaindre de ses contraintes ou de ses incommodités; et les apôtres auront eu tort de dire à leur Maître, lorsqu'il défendait si sévèrement le divorce : Maître, si telle est la condition du mari et de la femme, il vaut mieux ne pas se marier''. Quand ils parlaient de cette sorte, ils ne songeaient pas aux commodités que le christianisme réformé devait apporter aux mariages. Voilà des facilités et des complaisances que notre discipline ne connaît pas. La Réforme devait du moins les chercher dans l'Ecriture, où elle se vante de trouver toute sa doctrine; et nous ne croyons pas qu'elle dût régler les consciences sur les tolérances de la loi civile pour la plupart abolies.

Pour nous, il y a longtemps que nous en avons purgé le christianisme. C'est une règle inviolable parmi nous de ne permettre les secondes noces à l'une des parties, qu'après que les preuves de la mort de l'autre sont constantes. On n'a point d'égard aux captivités ni aux absences les plus longues. Les papes, que la Réforme veut regarder comme les auteurs du relâchement, n'ont jamais laissé affaiblir

1. Lell. VIII, p. 59. — 2. Var., liv. vi , ii. 11. — 3. Jur., Letl. VIII, p. 59. — 4. Matth., xix, 10.

QUATRIÈME AVERTISSEMENT

celle sainte discipline'. L'Eglise parle pour l'abscnl, cl ne iierniel pas i|u'on l'oublie, ni qu'on nielle au rangiles morts celui |]our(]ni le soleil se lève encore. M. .Iiirieu nous apprend (pie « le droit coniniun de » l'Etal des l'rovinces-Unics cl de tous les Etals pro- » teslanls , est que raiisence invincible et la perle » irréparable du mari ou de la femme après qucl- » ques années, est réputée une mort-. » Mais comment est-ce qu'on peut croire l'absence d'une personne invincible, el sa ])ertc irréparable tant qu'elle est vivante? Cependant c'est le droit commun de tous les Etats protestants ; et les exemples par conséquent en sont ordinaires : une absence de quelques années a cet eirel. Apparemment, ces quelques années s'écoulenl bien vite : car un chrétien réformé ne peut pas attendre longtemps la liberté de sa femme , quoiqu'il la sache vivante : il suffît qu'il en croie la perte irréparable pour lui, selon l'état de ses allaires. Si elles l'appellent à Batavia ou plus loin, el (jue sa femme ne puisse supporter la mer, après quelques années, M. Jurieu, cl si nous l'en croyons, le droit commun de la Bé forme , lui permellra d'en prendre une aulre. Qui ])cut douter après cela de rcmpèchcmcnt d'une maladie incurablc t Nulle absence ne sera jamais plus irréparable; el il est plus aisé de s'échapper d'une captivité, quelque dure qu'on se l'imagine , que de guérir de telle maladie. Un confrère de M. Jurieu lui reproche ses facilités'' ; mais il le traite d'ignorant, el méprise sa critique. Cet auteur, dil-il", 7ie sait rien, et critique tout. Pour les papes, dans ces occasions ils conseillent la prière, le jeûne, la patience; et Jésus-(Jhrist ayant prononcé si absolument, que Vliomme ne sépare pas ce que Dieu a uni^, nous ne trouvons point de nécessité qui dispense de celte loi. Si la Réforme l'a corrigée, nous ne voulons pas cire reformés k ce prix. Mais enfin, passons tout ceci à M. Jurieu, et tâchons de voir à la fin s'il conclura quelque chose en faveur de la permission donnée au landgrave.

VII. Etrange idée du divorce et suite d'extravagances. — « Il faut, dit-il", observer après cela » que le divorce est une espèce de polygamie. » Voici une étrange idée : le divorce, qui est la rupture du lien du mariage, est un moyen de l'étendre et d'établir la polygamie. Mais voyons la preuve du ministre : « Car celui, dit-il, qui se marie à une » autre femme , la première étant vivante , a plu- » sieurs femmes actuellement, encore qu'il n'habite » pas avec les deux ensemble. » A la bonne heure ; qu'on pemielte donc au landgrave de faire divorce avec sa femme, puisqu'on lui en veut donner une autre. Ce sera sans doute un atlenlat contre l'Evangile; mais bien moindre que d'autoriser hautement la polygamie à l'exemiile des Mahométans, el de vouloir mettre deux femmes également légitimes dans un même lit nu|»tial.

\'lll. .Ipplication lies principes de Al. Jurieu à l'a/l'airc du landi/race. — Au reste, je laisse passer jiour un peu de temps cette étrange proposition, qu'une épouse qu'on abandonne, el sur la(iuelle on n'a plus aucun droit , non |)lus ([u'elle sur nous, le contrat étant résolu de part el d'autre, soil encore

1. Ext. cap. In iinL-sontiii, de Sfonsal. lih. iv Decrclal., til. i, cuji. IS. — 2. Lill. XXI , ;j. 16S. — 1). Jtgp. d'un Ministre sur la sujtt des PrnpU. du Daupli., etc. — -1. Jur., Lelt. xxi. — 5. Matlli., XIX, 6. —6. Jur., Lctt. viii.

une épouse : je laisse , dis-je , passer cela par le désir qui me presse, je l'avoue, de voir enlin les conclusions que le ministre prétend tirer de ces beaux principes : les voici : « Toutes ces considéra- « lions font voir que les théologiens lulliôriens , » qui eurciil la complaisance de permetlre au land- » grave de prendre une seconde femme du vivant » de la première , se sont trompés beaucoup plus » dans le fait que dans le droit'. » C'est directement le contraire. Le fait était que le landgrave leur déclarait fort grossièrement et sans équivoque, ce que j'ai honte de répéter, qu'il ne voulait ni ne pouvait se contenter de sa femme- ; el le droit était de juger que c'était là un moyen légitime d'en avoir une aulre. Ils se trompent donc beaucoup moins dans le fait, qui pouvait dépendre en quelque façon de la bonne foi du prince, que dans le droit qui était constant par l'Evangile, où il est clair qu'on ne peut avoir qu'une seule femme, sans que jamais on ait douté de celle règle. Mais passons. » Le principe sur lequel ils se sont fondés » (Luther el ses consullanls), c'est que les lois du » mariage étant des lois positives, la nécessité en » certains cas en dispensait. » Il fallait avoir ajouté, quoiqu'elles fussent divines : et l'erreur serait en ce cas de reconnaître des nécessités contre ces lois; puisque c'est donner le moyen de les éluder el de s'élever au-dessus de Dieu. Poursuivons : « Ils ont » fondé cette maxime sur la permission que don- » nent Jésus-Christ el saint Paul de rompre les » liens du mariage en certains cas. » Mais au contraire, bien éloignés d'avoir fondé leur résolution sur la permission de rompre ce mariage , ils ont si bien supposé qu'il n'y avait pas lieu de le rompre, qu'ils ont donné au landgrave une aulre femme sans le séparer d'avec la sienne : en sorte que ce n'était plus deux personnes dans une même chair, comme Jésus-Christ l'avait commandé^; mais trois, contre son précepte , et contre le sacré mystère du mariage chrétien, qui ne donne à un mari qu'une seule épouse , comme il ne donne à Jésus-Christ qu'une seule Eglise. Mais voici la conclusion plus ridicule et plus indigne, s'il se peut, que tout le reste : « Ils peuvent , dit -il ^, avoir poussé ce prin- » cipc trop loin , en l'étendant à la polygamie for- » melle : s'ils se sont trompés en cela, leur erreur » vient de ce que j'ai dit, que le divorce est une es- » pèce de polygamie; el ils ont confondu la polyga- » mie directe avec la polygamie indirecte : ce qui » n'est qu'une erreur humaine. » Si, j)our éluder une loi expresse de Jésus-Christ, il ne faut qu'embarrasser un discours , cl en pousser l'ambiguïté jusqu'à la dernière extrémité où l'on peut aller; le ministre a gagné sa cause : mais lâchons de dévelo|)per, s'il est possible , l'obscurité alTcclée de son discours.

IX. Que les termes du ministre sont incompatibles, el que sa doctrine se détruit par elle-même. — La polygamie directe el formelle doit être d'avoir deux femmes ensemble, avec lesquelles on vil conjugalement : la polygamie indirecte doit être , après le divorce, d'avoir une femme, vraie femme, sur laiiuelle on ait le droit conjugal, et une autre qu'on ait quittée, el sur huiuelle il ne reste plus aucun

1. Jur., Lelt. viii, p. 154. —2. Inst. du Laiid. - :i. Matlh , XIX. 5.— 4. Idem.

V(ir., /iv. VI.

VIOLATION nu MARIAGE CHRÉTIEN.

droit. Je demande si on s'est jamais avisé d'appeler cela polygamie '? Mais tout est permis pour excuser les réformateurs : il faut bien embrouiller les choses quand on n'en peut plus , et que le faible de la cause va se faire sentir aux plus ignorants. Que si on réduit en termes communs le raisonnement du ministre, il veut dire que Luther et ses consultants, persuadés qu'en certains cas, comme dans celui de l'absence ou de l'adultère, on pouvait rompre le mariage en ôtant tout droit au mari sur la femme qu'il avait, sont excusables d'avoir cru sur ce fondement qu'on pouvait donner en même temps à un seul mari un droit légitime sur deux femmes. Mais c'est loul le contraire qu'il faudrait conclure; puisque par les exemples du divorce que le ministre nous allègue , quand ils seraient approuvés , il parait qu'on ne peut donner une nouvelle femme à un mari, qu'en lui ôtant tout droit sur celle qu'il avait auparavant : de sorte qu'il n'y a rien de plus ridicule, que de s'imaginer des nécessités , telles qu'étaient celles du landgrave, où il n'y ait point de remède qu'en tenant deux femmes ensemble; puisque c'est manifestement lâcher la bride à la licence, et renverser l'Evangile.

X. Les raisonnements du jninistre sur les lois divines et sur celles du mariage convaincus de fausseté. — Revenons un peu maintenant aux propositions que nous avons laissé passer. Je dis que les lois positives divines, tant qu'elles subsistent, ne sont pas moins indispensables que les naturelles. Je dis qu'on ne peut non plus admettre de nécessité contre les unes que contre les autres, et que tant qu'une loi divine subsiste, alléguer une nécessité pour s'en dispenser, c'est s'élever au-dessus de Dieu même. Je dis que M. Jurieu, qui enseigne le contraire, quoi que Grotius, dont il s'autorise, ait pu dire sur ce sujet, n'a compris ni la notion ni la force de la loi naturelle , qui après tout n'est inviolable qu'à cause qu'elle est divine. Je dis que, sans disputer si Jésus-Christ ou saint Paul ont permis le divorce en certains cas, c'est un attentat impie d'en pousser la permission au delà. Je dis enlin, que le divorce n'a rien de commun avec la polygamie; et que ce serait se moquer de Dieu, quand il aurait permis d'oter une femme, d'en conclure que sans sa permission on put en môme temps en avoir deux.

XI. Fausses idées du ministre sur le divorce et sur la séparation des mariés. — Ce raisonnement du ministre , « que la relation de mari à femme ne » peut non plus être anéantie que celle de fils à » père, à cause qu'elle est fondée sur des actions » très-réelles , qui ne peuvent pas n'avoir pas été » faites' , » est une preuve constante qu'il n'entend pas ce qu'il dit : car pour peu qu'il l'eût entendu , il aurait pu épargner à son lecteur la peine de réfléchir sur cette action si réelle à laquelle il donne tant de force; puisqu'après tout, ce n'est pas celle qui fait le mariage : autrement elle marierait tous les impudiques. Le mariage consiste dans la foi , dans le lien, dans le droit mutuel qu'on a l'un sur l'autre; et quand on ôte ce droit, quand il n'y a plus de foi conjugale, et qu'on résout le contrat de part et d'autre, on n'est non plus mari et femme que si on ne l'avait jamais été.

. Letl. Tili,p. 49.

Quand le ministre allègue ici la séparation de cor})s et de biens', il ne fait que confirmer de plus en plus qu'il parle sans entendre de quoi il s'agit; puisque si le mariage subsiste dans cet état, ce n'est pas, comme le dit ce docteur, parce que celte relation fondée sur une action si réelle ne se peut jatnais anéantir : c'est à cause que ce qu'on appelle la foi, le contrat, en un mot, le lien du mariage subsiste toujours : autrement chacun des csnjoints aurait la liberté de se pourvoir; ce que la séparation de corps et de biens constamment n'opère pas.

XII. Çwe, malgré M. Jurieu, les chefs de la Réforme demeurent couverts d'un éternel opprobre. — A quoi servent donc tous ces détours, et tous les vains raisonnements de la lettre VIII de M. Jurieu , si ce n'est à éblouir les ignorants, et à se donner un air de savant par des distinctions frivoles? C'a été manifestement à ce ministre une faiblesse digne de pitié, de prétendre faire accroire aux gens de bon sens, soit protestants soit catholiques, que des docteurs qui ont permis expressément la polygamie, ne se sont trompés que dans le fait, et n'ont pas détruit un dogme certain de la religion chrétienne, ni établi une erreur judaïque et mahométane; et tout cela pour quelle fin'? Pour prouver, en tout cas, que ces docteurs n'étaient pas des scélérats-, car c'est tout ce qu'il prétend. N'est-ce pas là un beau fruit de son travail , et un bel éloge pour les réformateurs du genre humain?

Mais puisqu'il nous pousse jusque-là, comment veut-il donc que nous appelions , et comment veutil appeler lui-même des gens assez corrompus pour llatter l'intempérance d'un prince, jusqu'à lui permettre la polygamie dont ils rougissaient en leur cœur, puisqu'ils prenaient tant de précautions pour la cache^^ des gens qui , ayant honte de ce qu'ils faisaient, le font néanmoins, de peur de choquer ce prince qui était l'appui de la Réforme; qui leur déclarait ouvertement qu'il pourrait bien s'adresser à l'empereur pour cette alTaire; qui leur faisait aussi entrevoir qu'on pourrait bien y mêler le Pape; qui leur faisait craindre par-là qu'il pourrait bien échapper au parti; qui pour ne rien oublier, et gagner ces âmes vénales par les intérêts les plus bas , leur propose de leur accorder pour prix de leur iniquité tout ce qu'ils lui demanderaient; soit qu& ce fût les biens des monastères, ou d'autres choses semblables'^? C'est ainsi que les traita le landgrave , qui assurément les connaissait; et au lieu de lui répondre avec la vigueur et le désintéressement que le nom de réformateur demandait, ils lui répondent en tremblant^ : Xotre pauvre Eglise, petite, miséi-able et abandonnée a besoin de princes régents vertueux; tel qu'était sans doute celui-ci , qui voulait bien tout accorder à la Réforme et lui demeurer fidèle, pourvu qu'on lui permit d'avoir plusieurs femmes en sûreté de conscience , à l'exemple des Mahométans ou des païens, et de contenter ses désirs impudiques.

Voilà ceux que votre ministre tâche d'excuser; et « pour ce qui est du landgrave, à Dieu ne plaise, » dit-il^, que je le justifie d'avoir eu un désir si dé-

1. Lett.^m, p. 49. — 2. Idem, p. 59, c. 2.— 3. Var., liv. vi, n. 4 t( suiv. — 4. Itist. du Land. Vuy., liv. xi,n. 4. — 5. ConsuH.de Lulh. Var., liv. \i, it.l. — 6. Lell . viii,p. 59.

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» réglé que celui de prendre une seconde femme » avec celle qu'il aviiil déjà. » Mais si ce prince est inexcusable, Lullier el les autres chel's de la lléfiirme le sont beaucoup davantage, de lui trouver des excuses dans son crime el d'autoriser son impénitence. Au lieu d'être des réronuatcurs , on voit par là qu'ils ne sont ([ue de ces conducteurs aceugles dont le Fils de Dieu a prononcé non-seulement qu'Us tombent dans l'abime, mais encore qu'ils y précipitent ceux qui les suivent '. Je n'ai pas besoin d'exagérer davantage une si grande prostitution de la théologie réformée : la chose parle d'elle-même; et quelque étrange qu'elle paraisse dans la déduction qu'on en vient de voir, j'ose assurer qu'elle paraîtra plus odieuse encore et plus horrible quand on en verra l'histoire entière, comme elle est fidcluraenl rapportée dans le livre des Variations.

Toute la Réforme est armée contre ce livre , et M. Burnet a interrompu ses grandes occupations pour y répondre, ou plutôt pour dire qu'il y répondait. Car on n'appellera pas une réponse quarante ou cinquante pages d'un petit volume qu'il vient d'opposer à cette histoire , sans avoir osé attaquer aucun des faits qu'elle contient. C'est une nouvelle manière de combattre une histoire, que d'en laisser tous les faits en leur entier. Tous les autres qui se soulèvent contre celle-ci, la laissent également inviolable. On blâme, on gronde, on menace; mais pour les faits, on n'en a pas encore marqué un seul qu'on accuse de fausseté; et en particulier M. Burnet a laissé passer tous ceux qu'on a avancés sur son Granraer et sur les autres réformateurs. Ainsi on peut dorénavant tenir pour certain que Luther, Bucer et Mélanchton ne sont pas les seuls qui aient flatté les princes intempérants. Il faut mettre encore en ce rang le héros de M. Burnet, et le chef de la réformalion anglicane. M. Burnet continue bien à l'égaler aux Athanase, aux Cyrille, aux Grégoire el autres grands saints; mais pour le purger de sa perpétuelle lâcheté, et de la honteuse prostitution de sa conscience, livrée à toutes les volontés d'un mauvais prince , il n'y songe seulement pas. Nous parlerons à lui une autre fois , il ne faut pas mêler tant de matières, lorsqu'on en veut donner l'intelligence.

XIII. Un ministre tâche vainement à réprimer M. Jurieu. — Au reste je suis bien aise de voir que les maximes dont M. Jurieu lâche de souiller la sainteté du mariage , ne soient pas universellement approuvées dans la Réforme. Pendant que nous écrivions ceci , nous avions devant les yeux une lettre, dont nous avons déjà dit un mot, d'un mirnstre qui trouve aussi mauvais que nous, que M. Jurieu « soit assez inaccessible aux conseils mo- » dérés , pour oser dire qu'un mari dont la femme » est captive entre les mains des Barbares, sans » espérance de Ja pouvoir retirer, peut se remarier, » parce que la nécessité n'a point de loi , et que le » fâcheux remède de la polygamie est plus soule- » nabic, que les impuretés inévitables dans une » perpétuelle séparation à ceux qui n'ont pas le » tempérament tourné du coté de la continence^. » Ce ministre rougit pour son confrère de ces nécessités contre l'Evangile , el de ces impuretés inévita-

1, Mutth., IV. 14. — 2. liép. de A/... minisire, sur h: sujet di's prêt, Proph. du DauplUtié, etc., p. 3, c. 1.

bks, sans ([ue la prière, ni le jeûne y iniissent ap|)orler de remède. Il voit connue nous l'inconvénient de cette impure doctrine, qui introduirait le divorce el même la polygamie, aussitôt <|ue l'un des conjoints serait travaillé de maladies, je ne dis pas incurables, mais longues; ou qu'il se trouvât d'ailleurs quelque empêchement qui les obligeât à demeurer séparés. Si celte doctrine avait lieu, qu'y aurait-il de plus inhumain ni de plus brutal que la société du mariage? Mais, en permettant de quitter sa femme, ou ce qui est bien plus détestable, d'en prendre une autre avec elle en cas de captivité; s'il arrivait par hasard, que contre l'espérance du mari, sa femme fût délivrée, laquelle des deux demeurerait? Ou bien serait-il permis à un chrétien d'en avoir deux? M. Basnage en a honte , et il voudrait bien qu'on ne soutfrit pas de tels excès, M. Jurieu a pris le dessus el le traite d'ignorant. La Réforme ne permet pas qu'on abandonne ses chefs, ni qu'on en fasse les plus corrompus et les plus infâmes de tous les hommes. On aimera toujours mieux M. Jurieu qui les excuse, quoique pitoyablement, que M. Basnage tout prêt à les condamner. Aussi se tait-on dans les consistoires; les synodes sont muets : M. Basnage lui-même ne reprend l'erreur qu'en tremblant, et comme un homme qui craint la colère envenimée d'un adversaire toujours prêt à se venger à toute outrance : car c'est ainsi qu'il en parle. M. Jurieu triomphe, et la vérité est opprimée.

CINQUIÈME AVERTISSEMEiNT.,

Le fondement des empires renversé par ce ministre.

I. Caractères bien différents de l'ancien christianisme , et du christianisme prétendu réformé. — Mes chers frères. Dieu, qui est le père el le protecteur de la société humaine, qui a ordonné les rois pour la maintenir, qui les a appelés ses christs, qui les a faits ses lieutenants, cl qui leur a mis l'épée en mains pour exercer sa justice, a bien voulu , à la vérité, que la religion fût indépendante de leur puissance, et s'établit dans leurs Etals malgré les elTorts qu'ils feraient pour la détruire : mais il a voulu en même temps, (|ue, bien loin de troubler le repos de leurs empires ou d'alTaiblir leur autorité, elle la rendit plus inviolable, el montrât, par la |)alience qu'elle inspirait à ses défenseurs, que l'obéissance qu'on leur doit est à toute épreuve. C'est pourquoi c'est un mauvais caractère el un des elTels des plus odieux de la nouvelle Réforme d'avoir armé les sujets contre leurs jjrinces et leur patrie , el d'avoir rerapU tout l'univers de guerres civiles; el il est encore plus odieux et plus mauvais de l'avoir fait par principes, el d'établir, comme fait encore M. Jurieu, des maximes séditieuses qui tendent à la subversion de tous les empires el à la dégradation de toutes les ])uissances établies de Dieu. Car il n'y a rien de plus opposé à l'esprit du christianisme, que la Réforme se vantait de rétablir, que

LE FONDEMENT DES EMPIRES RENVEIiSK.

cet esprit de révolte, ni rien de plus beau à l'ancienne Eglise, que d'avoir été tourmentée et persécutée jusqu'aux dernières extrémités durant trois cents ans , et depuis à diverses reprises par des princes hérétiques ou infidèles , et d'avoir toujours conservé dans une oppression si violente une inaltérable douceur, une patience invincible, et une inviolable lidélité envers les puissances. C'est un miracle visible qu'on ne voie durant tous ces temps, ni sédition, ni révolte, ni aigreur, ni murmure parmi les chrétiens : et ce qu'il y avait de plus remarquable dans leur conduite, c'était la déclaration solennelle qu'ils faisaient de pratiquer cette soumission envers l'empire persécuteur, non point comme une chose de perfection et de conseil , mais comme une chose de précepte et d'obligation indispensable : alléguant non-seulement les exemples, mais encore les commandements exprès de Jésus-Christ et des apôtres : d'où ils concluaient que l'empire ni les empereurs n'auraient jamais rien à craindre des chrétiens, en quelque nombre qu'ils fussent, et quelques persécutions qu'on leur fit souffrir. Plus il y aura de chrétiens , disaient-ils à leurs persécuteurs', plus y aura de gens de qui jamais vous n'aurez rien à. craindre. Il n'y a donc rien, encore un coup, de plus opposé à l'ancien christianisme que ce christianisme réformé, puisqu'on a fait et qu'on fait encore dans celui-ci un point de religion de la révolte , et que dans l'autre on en fait un de l'obéissance et de la fidélité.

II. Dessein de cet Avertissement. — Que la Réforme ne pense pas s'excuser sur ce qu'elle semble à la tin avoir condamné en France et en Angleterre, par ses plus fameux écrivains , ces guerres civiles de religion, et les maximes dont on les avait soutenues. Car les réprouver quelque temps pour y revenir après, c'est bien montrer qu'on a honte de son erreur; mais c'est montrer en même temps qu'on ne veut pas s'en corriger; et c'est enfin augmenter, dans un article si important à la tranquillité publique, les variations dont la Réforme est convaincue.

C'est, mes frères, ce que j'entreprends de vous découvrir dans cet Avertissement. J'entreprends, dis-je, de vous découvrir que votre Réforme n'est pas chrétienne, parce qu'elle n'a pas été fidèle à ses princes et à sa pairie. Que la proposition ne vous fâche pas : il sera temps de se fâcher si ma preuve vous parait défectueuse, si je vous laisse le moindre doute de ce que j'avance : en attendant , lisez sans aigreur ce que je vous expose pour voire bien. Je dirai tout avec ordre; et quoiqu'il fût nalurel , en déduisant ce que j'ai à dire d'un seul et même principe , de vous le développer sans interruplion par la suite d'un même discours, je parlagerai celui-ci pour votre commodité en plusieurs parties, que les titres vous apprendront.

Maxime de M. Jurieu , qu'on peut faire la guerre à son prince et à sa patrie pour défendre sa religion ; que cette maxime est Jice dans l'hérésie. — Variations de la Réforme.

III. Les guerres ciriles sous prétexte de religion ont paru pour la première fois dans l'hérésie. — Ce qui aggrave le crime de la Réforme si souvent

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