‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 485 sur 545 · Coi-., TI1.3S · texte numérisé non relu

Coi-., TI1.3S

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CINQUIÈME AVERTISSEMENT

qu'il leur ciil été permis d'agir autreinoiil, cl que la cliosc était libre? Au contraire, lors(]u'ils entrejjrcimeiil de prouver qu'ils sont lidèles à tous leurs devoirs, ils commencent par déclarer qu'ils no manquent à rien « ni envers Dieu ni envers l'empereur » et sa famille; qu'ils paient lidclement les charges » publiques selon le connnandemenLde Jésus-Christ: » llendez à César ce (lui est à César '; » qu'ils font des Vieux continuels pour la prospérité de l'empire, des empereurs, de leurs ofliciers, du sénat dont ils étaient les chefs, de leurs armées : et enfin, leur disaient ces bons citoyens fidèles à Dieu et aux hommes, « à la réserve de la religion, dans laquelle » notre conscience ne nous permet pas de nous unir » avec vous, nous vous servons avec joie dans tout » le reste ; priant Dieu de vous donner avec la sou- » vcraine puissance de saintes intentions^. » C'est ainsi qu'ils n'oublient rien pour signaler leur fidélité envers leurs princes; et athi qu'on ne doutât pas qu'ils ne la crussent d'obligation indispensable, ils en parlent comme d'un devoir de religion. Ils l'appellent « la piété, la foi, la religion envers la » seconde majesté , envers l'empereur que Dieu a » établi, et qui en exerce la puissance sur la terre ^.d C'est pourquoi lorsqu'on les accuse de manquer de fidélité envers le prince, ils s'en défendent non-seulement comme d'un crime, mais encore comme d'un sacrilège , où la majesté de Dieu est violée en la personne de son lieutenant; et ils allèguent nonseulement les apôtres , mais encore Jésus-Christ môme qui leur dit : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu " ; par où il met , pour ainsi parler, dans la môme ligne ce qu'on doit au prince avec ce qu'on doit à Dieu môme; afin qu'on reconnaisse dans l'un et dans l'autre une obligation également inviolable : ce qui aussi était suivi par le prince des apôtres , lorsqu'il avait dit : Craignez Dieu, honorez le roi^ : où l'on voit qu'à l'exemple de son maitre,il fait marcher ces deux choses d'un pas égal comme unies et inséparables. Que s'ils poussaient cette obligation jusqu'à être toujours soumis malgré les persécutions les plus violentes, c'est que Jésus-Christ, qui assurément n'ignorait pas que ses disciples ne dussent être persécutés par les princes, puisque rnéme il l'avait prédit si souvent, n'en rabattait rien pour cela de l'étroite obéissance qu'il leur prescrivait : au contraire , en leur prédisant qu'ils seraient tramés devant les présidents et devant les rois, et haïs de tout le monde pour son nom", il leur déclare en môme temps, qu'il les envoie comme des brebis au milieu des loups'', sans armes et sans résistance, ne leur permettant que la fuite d'une ville à l'autre , et ne leur donnant autre moyen de posséder leurs âmes, c'est-à-dire, d'assurer leur vie et leur liberté, en un mot de jouir d'eux-mêmes, que la patience : Ce sera, dit-il', par totre patience que vous posséderez l'osdmes. Telles sont les instructions, tels senties ordres que Jésus-Christ donne à ses soldats. L'elTet suivit les paroles. Les apôtres ne prévoyaient pas seulement les persécutions; mais ils les voyaient commencer, puisque saint Paul disait déjà : Tous les jours on nous fait mourir pour l'amour de

1. Athenag-, Leijiti. pyu Christ.; Just., Apol,, i,num. i,p. 51. — 2. Just., ibid.: Teriul.. Apol., cap. 5,39.-3. Tn-iul., A/tol., Clip. 32,34, 35,30. —.1. j1/ci((A.,xxn. 21. — 5. /. Pet., n, 17.— fi. Miitlh., X. 16, 2.). — 7. Luc, XXI. 18. 19. — 8. Idem, 19.

VOUS, et on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie'. Mais les chrétiens ne sortirent pas pour cela du caractère de brebis que Jésus-Christ leur avait donné; et déchirés selon sa parole par les loups, ils ne leur opposèrent que la patience (pi'il leur avait laissée en partage. C'est aussi ce que les apôtres leur avaient enseigné : lorsqu'ils virent que les empereurs et tout l'Eminrc romain entraient en furieux dans le dessein de ruiner le christianisme; bien instruits par le Saint-Esprit de ce qui allait arriver, de peur que la soumission des chrétiens ne fut ébranlée par une op|)ression si longue et si violente, ils leur recommandèrent avec plus de soin et de force que jamais, l'obéissance envers les rois et les magistrats. « Il est temps , disait j) saint Pierre^, que le jugement commence parla >> maison de Dieu. Que nul de vous ne soull're comme » homicide, ou comme vuleur; mais si c'est comme « chrétien, qu'il n'en rougisse pas, et qu'il glorifie » Dieu en ce nom. » Ce qu'il répète trois ou quatre fois en mêmes paroles^; de peur que l'oppression où l'Eglise était déjà , où elle allait être jetée de plus en plus , ne le surprit. Mais il ne répète pas avec moins de soin qu'on soit soumis aux rois et aux 7nagistrats , e\. 3.i'm de ne rien omettre, à ses maîtres mêmes fâcheux et inexorables ; tant il craignait qu'on ne manquât à aucun devoir, dans un temps où la patience et avec elle la fidélité allait être poussée à bout de toutes parts. On ne peut donc plus douter que ces préceptes de soumission et de patience ne regardent précisément l'état de liersécution. C'était en cette conjoncture et en cet état que saint Paul, déjà dans les liens, et presque sous le coup des persécuteurs, ordonnait qu'on leur fût fidèle et obéissant, et qu'on priât pour eux avec instance*.

Buchanan a bien osé éluder la force de ce commandement apostolique, en disant qu'on priait bien pour les voleurs afin que Dieu les convertit. Impie et blasphémateur contre les puissances ordonnées de Dieu, qui n'a point voulu ouvrir les yeux, ni entendre qu'on ne prie pas Dieu pour l'état et la condition des voleurs, et qu'on ne s'y soumet pas; mais qu'on prie Dieu pour l'état et la condition des princes quoiqu'impieset persécuteurs, comme pour un état ordonné de Dieu auquel on se soumet pour son amour. On demande à Dieu dans cet esprit, qu'il donne à tous les empereurs, à tous, remarquez, bons ou mauvais, amis ou persécuteurs, « une longue vie, un empire heureux, une famille 1) tranquille , de courageuses armées, un sénat » fidèle, un peuple juste et obéissant, et que le » monde soit en repos sous leur autorité 5. » Mais peut-on demander cette sûreté du monde et des empereurs , même dans les règnes fâcheux , si on se croit en droit de la troubler?

Enfin, saint Jean avait vu et souiïert lui-môme la persécution , et il en voyait les suites sanglantes dans sa Révélation : mais il n'y voit de couronne ni de gluire que pour ceux qui ont vécu dans la patience. C'est, dit-il", la foi et la patience des saints : marque indubitable que les témoins et les martyrs qu'il voyait' n'étaient jiasces témoins guer-

1. A'ODi., VIII. 30. — 2. /. Pet., IV. 15, 10, 17. — 3. Idem. u. 19, 20 ; m . 14 , 17 ; v . 9 , etc. —• 4. TU., m. I ; /. Tim., il. 1, 2. — 5. Tert. Apol., cap. 32.-6. Apoc, xin. 10; xiv. 12.— l.Idem,

LE FONDEMENT DES EMPIRES RENVERSÉ

riers de la Réforme, toujours prêts à prendre les armes quand ils se croiraient assez forts ; mais des témoins qui n'avaient pour armes que la croix de Jésus-Christ, et pour règle que ses préceptes et ses exemples : martyrs, comme dit saint Paul*, qui résistent, jusqu au sang ; jusqu'à prodiguer le leur, et non pas jusqu'à verser celui des autres, et à armer des sujets contre la puissance publique , contre laquelle nul particulier n'a de force ni d'action. Car c'est là le grand fondement de l'obéissance , que comme la persécution n'otc pas aux saints persécutés la qualité de sujets, elle ne leur laisse aussi , selon la doctrine de Jésus-Christ et dos apôtres , que l'obéissance en partage. C'est ce que les premiers chrétiens avaient dans le cœur; c'est l'exemple que Jésus-Christ leur avait donné, lorsque, soumis à César et à ses ministres, comme il l'avait enseigné, il reconnaît dans Pilale, ministre de l'empereur, une puissance que le ciel lui avait donnée sur lui-même^. C'est pourquoi il lui répond, lorsqu'il l'interroge juridiquement, comme il avait fait au pontife, se souvenant du personnage humble et soumis qu'il était venu faire sur la terre; et ne daigna dire un seul mot à Hérode, qui n'avait point de pouvoir dans le lieu où il était. C'est donc ainsi qu'il accomplit toute justice, comme il avait toujours fait; et il apprit à ses apôtres ce qu'ils devaient à la puissance publique, lors même qu'elle abusait de son autorité et qu'elle les opprimait. Aussi est-il bien visible que les apôtres ne nous donnent pas la soumission aux puissances comme une chose de simple conseil ou de perfection seulement, et en un mot comme un mieux, ainsi que M. Jurieu se l'est imaginé, mais comme le bien nécessaire, qui obligeait, dit saint Paul, en conscience^ ; ou, comme disait saint Pierre, lorsqu'après avoir écrit ces mots : Soyes soumis au roi et au magistrat pour l'amour de Dieu, il ajoute, parce que c'est la volonté de Dieu'', qui veut que par ce moyen vous fermiez la bouche à ceux qui vous calomnient comme ennemis de l'empire. Les chrétiens avaient reçu ces instructions comme des commandements exprès de Jésus-Christ et des apôtres; et c'est pourquoi ils disaient aux persécuteurs par la bouche de TertuUien , dans la plus sainte et la plus docte apologie qu'ils leur aient jamais présentée, non pas, On ne nous a pas conseillé de nous soulever; mais. Cela nous est défendu, vetamur'' ; ni. C'est une chose de perfection; mais. C'est une chose de précepte, Preceptum est 7iobis''' ; ni. Que c'est bien fait de servir l'empereur; mais. Que c'est une chose due, débita imper atoribus; et due encore, comme on a vu, à titre de religion et de piété : Pietas et religio imperatoribus débita'' ; ni. Qu'il est bon d'aimer le prince; mais. Que c'est une obligation et qu'on ne peut s'en empêcher, à moins de cesser en même temps d'aimer Dieu qui l'a établi , Necesse est ut ipsum diligat^. C'est pourquoi on n'a rien fait et on n'a rien dit, durant trois cents ans, qui fil craindre la moindre chose ou à l'empire et à la personne des empereurs, ou à leur famille; et TertuUien disait, comme on a vu, non-seulement que l'Etat n'avait rien à craindre des chrétiens;

1. Heb., XII. 4. — 2. Joan., xix. II. — 3. Rom., xiii. 5. — 4. Prl., II. 13 , H , 15. — 5. Tert., Apol., cap. 36. — 6. Idem, C'ip. 32. — 7. Ti:i-C., Apol., cap. 36. — 8. Terl. ad Scap., cap. 2.

mais que, par la constilution du christianisme, il ne pouvait arriver de ce côté-là aucun sujet de crainte : A quibus nihil timere positis '; parce qu'ils sont d'une religion qui ne leur permet pas de se venger des particuliers, et à plus forte raison de se soulever contre la puissance publique.

Voilà ce qu'on enseignait au dedans , ce qu'on déclarait au dehors, ce qu'on pratiquait dans l'Eglise comme une chose ordonnée de Dieu aux chrétiens. On le prêchait, on le pratiquait de cette sorte par rapport à l'état où l'on était, c'est-à-dire, dans l'état de la persécution la plus violente et la plus injuste. C'était donc par rapport à cet état qu'on établissait l'obligation do demeurer parfaitement soumis , sans jamais rien remuer contre l'empire. Et on ne peut pas ici nous alléguer, comme M. Jurieu fera bientôt, le caractère excessif de TertuUien, ni ces maximes outrées qui défendaient de prendre les armes pour quelque cause que ce fut : car l'Eglise ne se fondait pas sur ces maximes qu'on a vu qu'elle réprouvait, et n'aurait jamais soufl'ert qu'on eût avancé une doctrine étrangère ou particulière dans les apologies qu'on présentait en son nom. D'où il faut conclure nécessairement, que les chrétiens étaient retenus dans l'obéissance, non par des opinions particulières que l'Eglise n'approuvait pas, mais par les principes communs du christianisme.

XIV. Aiitre glose de M. Jurieu et de Buchanan, que l'obéissance des chrétiens était fondée sur leur impuissance , et le précepte d'obéir accommodé au temps. — Il n'y a donc plus moyen de dire que tout cela n'était qu'un conseil et un mieux ; et non-seulement les propres paroles de Jésus-Christ et des apôtres, mais encore leur pratique même et celle des [ircmiers siècles résistent à cette glose. Ainsi il ne reste plus à M. Jurieu que celle qu'il a aussi proposée d'abord : que la patience des chrétiens était fondée sur leur impuissance , parce que dans leur petit nombre ils ne pouvaient rien contre la puissance romaine.

C'est aussi la glose de Buchanan , qui soutient que les préceptes de Jésus-Christ et des apôtres, qui ordonnaient aux chrétiens de tout souffrir, étaient préceptes accommodés au temps d'alors, où l'Eglise encore faible et impuissante ne pouvait rien contre les princes ses persécuteurs; en sorte que la patience tant vantée des martyrs est un effet de leur crainte plutôt que de leur verlu. Mais cette glose n'est pas moins impie ni moins absurde que l'autre; et pour en entendre l'absurdité, il ne faut qu'ajouter à l'apologie des chrétiens , qui se gloriliaient de leur inviolable lidélilô , ce que Buchanan et M. Jurieu veulent qu'ils- aient eu dans le cœur. Il est vrai, sacrés empereurs, vous n'avez rien à craindre de nous tant que nous serons dans l'impuissance : mais si nos forces augmentent assez pour vous résister par les armes, ne croyez pas que nous nous laissions ainsi égorger. Nous voulons bien ressembler à des brebis , nous contenter de bêler comme elles, et nous couvrir de leur peau pendant que nous serons faibles : mais quand les dents et les ongles nous seront venus comme à de jeunes lions , et que nous aurons appris à faire des veuves et à désoler les campagnes, nous saurons bien nous faire sentir, et on ne nous attaquera pas

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