‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 487 sur 545 · Rom., xiii. h · texte numérisé non relu

Rom., xiii. h

faire mourir que le corps, et n'ont point de pouvoir sur l'Ame'. Ainsi la nécessité dont parle saint Paul visiblement ne peut être que celle de la conscience : nécessité supérieure à tout, et qui nous lient soumis aux puissances , non-seulement lorsqu'elles peuvent nous accabler, mais encore lorsque nous sommes le plus en état de n'en rien craindre.

XVI . Celte vérité confirmée par les maximes et la pratique de l'Eglise persécutée. — Car enfin s'il était vrai que les chrétiens eussent eu d'autres sentiments; si, comme dit M. Jurieu, la faiblesse ou la prudence les eût retenus plutôt que la religion et la conscience , on aurait vu leur audace croître avec leur nombre; maison a vu le contraire. M. Jurieu traite Tertullien de déclaniateur et d'esprit outré ^, lorsqu'il dit que les chrétiens remplissaient les villes, les citadelles, les armées, les palais, les places publiqucs, et enfin tout, excepté les temples^ où l'on servait les idoles. Mais pourquoi ne vouloir pas croire la prompte et prodigieuse multiplication du christianisme, qui était l'accomplissement des anciennes prophéties et de celles de Jésus-Christ même? A peine l'Evangile avait-il paru; et les Juifs, quoique ce lut le peuple réprouvé, entraient dans l'Eglise par milliers. T'oyez, mon frère, disait saint Jacques à saint Paul', combien de milliers de Juifs ont cru. Combien plus se multipliaient les fidèles parmi les Gentils qui étaient le peuple appelé, et dans l'empire romain qui dans l'ordre des desseins de Dieu en devait être le siège principal? Saint Paul n'outrait point les choses et n'était pas un déclamateur, lorsqu'il disait aux Romains : fotre foi est annoncée par tout l'univers^ ; et aux Colossiens , que l'Evangile qu'ils ont reçu est et fructifie , et s'accroît par tout le monde comme au milieu d'eux^. Que si l'Eglise , si étendue du temps des apôtres, ne cessait de s'augmenter tous les jours sous le fer et dans l'eau, comme il avait été prédit; ce n'était donc ])as un excès à Tertullien de dire deux cents ans après la prédication apostolique , que tout était plein de chrétiens ; c'était un fait qu'on posait à la face de tout l'univers. Ce qu'on disait aux gentils dans l'Apologie qu'on leur présentait pour les fidèles, afin de les obliger à épargner un si grand nombre d'hommes, on le disait aux Juifs pour leur faire voir l'accomplissement des anciennes prophéties. Tertullien, après saint Justin, mettait en fait que les chrétiens remplissaient tout l'univers, et môme les peuples les plus barbares, que l'empire romain, qui maîtrisait tout, n'avait pu dompter'. C'était donc ici un fait connu qu'on alléguait également aux Gentils et aux Juifs. Les Gentils euxmêmes en convenaient. Celaient eux, dit Tertullien , qui se plaignaient qu'on trouvait partout des chrétiens; que la campagne, les lies, les châteaux , la ville même en était obsédée^. Quelque outré qu'on s'imagine Tertullien, l'Eglise pour qui il |iarlait lui aurait-elle permis ces prodigieuses exagérations, afin qu'on put la convaincre de faux et qu'on se moquât de ses vanteries? Quand donc Tertullien dit aux (iiontils , que les chrétiens pouvaient se faire craindre à l'empire, autant du moins que les Parthes et les Marcomans, si leur religion leur per-

1. Matth., X. 28 — 2. Letl. ix, p. 08. — ,3. Tertul., Apoc, cap. 37, p. 30. — 4. Act., XXI. 20. — 5. Rom., i. 8. — (i. Col., i, C. — 7. Tert. ad Jud., Just. adv. Tryph. — 8. Apol., c. i.

LE FONDEMENT DES EMPIRES RENVERSÉ

mettait de se faire craindre à leurs souverains et à leur patrie' ; si c'était une expression forte et vigoureuse, ce n"était pas une vaine ostentation. Car qui eîit enipèclié les chrétiens d'obtenir la liberté de conscience par les armes? Etait-ce le petit nombre? On vient de voir que tout l'univers en était plein. Nous faisons, disait TcrlnWien^, presque la plus grande partie de toutes les villes. Nos protestants approchaient-ils de ce nomI)re , quand ils ont arraché par force tant d'édits à nos rois? Est-ce qu'ils n'étaient pas unis, eux qui dès l'origine du christianisme n'étaient qu'un cœur et qu'une âme? Est-ce qu'ils manquaient de courage, eux à qui la mort et les plus atTreux supplices n'étaient qu'un jeu, et l'étaient non-seulement aux hommes, mais encore aux femmes et aux enfants, en sorte qu'on les appelait des hommes d'airain , qui ne sentaient pas les tourments? Peut-être n'étaient-ils pas assez poussés à bout, eux qui ne trouvaient de repos, ni nuit ni jour, ni dans leurs maisons, ni dans les déserts , ni même dans les tombeaux et dans l'asile de la sépulture. Que n'y aurait-il pas à craindre, dit TertuUien^, de gens si unis, si courageux, ou plutôt si intrépides , et en même temps si maltraités ? Mais peut-être ne savaient-ils pas manier les armes, eux qui remplissaient les armées et y composaient des légions entières? ou qu'ils manquaient de chefs? comme si la nécessité et même le désespoir n'en faisait pas lorsqu'on est capable de s'y abandonner. N'auraient-ils pas pu du moins se prévaloir de tant de guerres civiles et étrangères dont l'empire romain était agité, pour obtenir un traitement plus favorable? Mais non : on les a vus durant trois cents ans également tranquilles, en quelque état que l'empire se soit trouvé : non-seulement ils n'y ont formé aucun parti, mais on ne les a jamais trouvés dans aucun de ceux qui se formaient tous les jours. Non-seulement, dit TertuUien'', il ne s'est point trouvé parmi nous de Niger, ni d'Albin, ni de Cassius, mais il ne s'est point trouvé de nigriens , ni de cassiens, ni d'albiniens. Les usurpateurs de l'empire ne trouvaient point de partisans parmi les chrétiens ; et ils servaient toujours fidèlement ceux que Rome elle sénat avaient reconnus. C'est ce qu'ils mettent en fait avec tout le reste à la face de tout l'univers , sans craindre d'être démentis. Ils ont donc raison de ne pas vouloir qu'on leur impute leur soumission à faiblesse. Si Tertullicn est i)utré lorsqu'il raconte la multitude des fidèles , saint Cyprien ne l'est pas moins, puisqu'il écrit à Démétrien , un des plus grands ennemis des chrétiens : Admirez notre patience , de ce qu'un peuple si prodigieux ne songe pas seulement à se venger de votre injuste violence^. S'ils parlaient avec cette force du temps de Sévère et de Dèce , qu'eussentils dit cinquante ans après sous Dioclétien , lorsque le nombre des chrétiens était tellement accru, que les tyrans étaient obligés par une feinte pitié à modérer la persécution , pour flatter le peuple romain °, dont les chrétiens faisaient dès lors une partie si considérable? Les conversions étaient si fréquentes et si nombreuses, qu'il semblait que tout allait devenir chrétien. On entendait en plein

1 Arol.,cnp. 37— 9. Ad Scap., c. 2. — 3. Apol., c. 37. — i. Idem. c. 35 : Ad Scap., c. 2. — ô. Ci/pr. ad Démet., p. 21G.— 6. Emeb.^ t. viir, c. 14.

théâtre ces cris du peuple étonné ou de la constance ou des miracles des martyrs ; Le Dieu des chrétiens est grand. On marque des villes entières dont tout le peuple et les magistrats étaient dévoués à Jésus- Christ, et lui furent tous consacrés en un seul jour et par un seul sacrifice, pêle-mêle, riches et pauvres, femmes et enfants'. On sait aussi le martyre de cette sainte légion thébaine, où tant de braves soldats , que l'ennemi avait vus toujours intrépides dans les combats, à l'exemple de saint Maurice qui les commandait , tendirent le cou comme des moulons à l'épée du persécuteur. « 0 empereur, di- » saient-ils-, nous sommes vos soldats; mais nous 1) sommes serviteurs de Dieu : nous vous devons le » service militaire; mais nous lui devons l'inno- » cenco : nous sommes prêts à vous obéir, comme » nous avons toujours fait , lorsque vous ne nous » contraindrez pas de l'olïenser. Pouvez-vous croire » que nous puissions vous garder la foi, si nous en » manquons à Dieu ? Notre premier serment a été » prêté à Jésus-Christ, et le second à vous; croirez- » vous au second, si nous violons le premier? » Tels furent les derniers ordres qu'ils donnèrent aux députés de leur corps pour porter leurs sentiments à Maximien. On y voit les saintes maximes des chrétiens fidèles à Dieu et au prince, non par faiblesse mais par devoir. Si Genève, qui les avait vus mourir dans son voisinage et à la tête de son lac, s'était souvenue de leurs leçons, elle n'aurait pas inspiré, comme elle a fait par la bouche de Calvin , de Bèze et de ses autres ministres, la rébellion à toute la France sous prétexte de persécution. Qu'on ne dise point qu'une légion ne pouvait pas résister à toute l'armée : car les maximes qu'ils posent , de fidélité et d'obéissance envers l'empereur, font voir que leur religion ne leur eût non plus permis de lui résister, quand ils auraient été les plus forts; et enfin si les chrétiens avaient pu se mettre dans l'esprit que la défense contre le prince fût légitime, sans conjurer de dessein formé la ruine de l'empire, ils auraient pu songer à ménager à l'Eglise quelque traitement plus doux, en montrant que les chrétiens savaient vendre cher leur vie , et ne devaient pas être poussés à l'extrémité. Mais c'est à quoi on ne songeait pas; et si on obtenait, comme il arrivait souvent, des édits plus avantageux, ce n'était pas en se faisant craindre , mais en lassant les tyrans par sa patience. A la fin on eut la paix, mais sans force, et seulement, dit saint Augustin, à cause que les chrétiens firent honte, pour ainsi dire, aux lois qui les condamnaient, et contraignirent les persécuteurs à les changer. Imputer à de telles gens qu'ils sont soumis par faiblesse, ou modestes par crainte, ce n'est pas vouloir seulement déshonorer le christianisme, mais encore vouloir obscurcir la vérité même plus claire que le soleil. Car, au contraire, on voit manifestement que plus l'Eglise se fortiliait , plus elle faisait éclater sa soumission et sa modestie.

XVII. Etat de l'Eglise sous Julien l'Apostat. — C'est ce qui parut plus que jamais sous Julien l'Apostat, où le nombre des chrétiens était si accru, et fEgHse si puissante, que toute la multitude qu'on a vue si grande dans les règnes précédents, en

1. Euseb., l. -mi, cap. 11; Lact., Div. Inslit., lib. y, cap. 11. — 2. Serm. S. Euch. 2}ass. Agaun. Marc, Acl. Mart.,p. 290.

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