‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 489 sur 545 · II · texte numérisé non relu

II

frères, s'en défend comme d'un crime, en faisant voira Constance, dont il était sujet, qu'il ne lui avait jamais manqué de lidélitô'.

XIX. Sous Valens, Justine, et en Afrique sous la tyrannie des Vandales. — Valens , empereur d'Orient , arien comme Constance, fut encore un plus violent persécuteur; et c'est de lui qu'on écrit qu'it parut un peu s'adoucir lorsqu'il changea en bannissement la peine de mort^ : et néanmoins les catholiques, quoique les plus forts, même dans son empire, ne lui donnèrent jamais le moindre sujet de craindre, ni ne songèrent à se prévaloir des longues et fâcheuses guerres, où à la fin il périt misérablement. Au contraire, les saints évoques ne prêchaient et ne pratiquaient que l'obéissance. Saint Basile rendit à Modeste , que l'empereur lui envoyait, toutes sortes de devoirs'. Ce saint évéque, Eusèbe de Samosate, craignant quelque émotion populaire contre celui qui lui portait l'ordre de se retirer, l'avertit de prendre garde à lui , et de se retirer sans bruit, apaisant le peuple qui accourut à son pasteur, et lui récitant ce précepte apostolique , qu'il faut obéir aux rois et aux magistrats*. Je ne finirais jamais, si je voulais raconter tous les exemples semblables. Saint Ambroise était le plus fort dans Milan, lorsque l'impératrice Justine, arienne, y voulut faire tant de violences en faveur des hérétiques : mais il n'en fut pas moins soumis, ni n'en retint pas moins tout le peuple dans le respect, disant toujours : « Je ne puis pas obéir à des » ordres impies ; mais je ne dois point combattre : » toute ma force est dans mes prières : toute ma » force est dans ma faiblesse et dans ma patience : » toute la puissance que j'ai c'est d'olTrir ma vie et » de répandre mon sang''. » Le peuple, si bien instruit par son saint évéque, s'écria : « 0 César, » nous ne combattons pas, mais nous vous prions ; » nous ne craignons rien, mais nous vous prions : » et saint Ambroise disait : « Voilà parler, voilà agir » comme il convient à des chrétiens. » M. Jurieu aurait bien fait d'autres sermons, et leur aurait enseigné que la modestie n'est d'obligation que lorsqu'on est le plus faible : mais saint Araloroise et tout le peuple parlèrent ainsi, depuis môme que les soldais de l'empereur, tous catholiques, se furent rangés dans l'Eglise avec leur évoque, et dans une conjoncture où l'empereur, menacé du tyran Maxime, avait plus besoin du saint évéque, que le saint évoque de lui, comme la suite des alïaires le fit bientôt paraître. C'en est assez ; et de tous les exemples qui se présentent en foule à ma mémoire, je ne veux plus rapporter que ceux des catholiques africains sous l'impitoyable persécution des Genséric et des Hunéric, ariens. Ils résistèrent, dit saint Gélase ; mais ce fut en endurant avec patience les dernières extrémités^. Les chrétiens ne connaissaient point d'autre résistance ; et pour montrer que ce sentiment leur venait non de leur faiblesse, mais de la foi même et de la religion, saint Fulgence, l'honneur de l'Afrique comme de toute l'Eglise d'alors, écrivait à un de ces rois hérétiques' : « Quand nous

\. Apol. ad Const., sup. cit. — 2. Grey. Naz., Orat. x%., t.l, p. 370 et seq. Socr., lib. iv, cap. ^2. — 3. Greg. Na:., Ibid., )). 337. — 4. Theod., lib. iv, 14. — 5. Orat. de Basil. Irad. post Epist. xxxii , nunc. -axi. Epist. xxxiii , ad Marcell. ntoicxx; tom. ii,col.S5iet seq. — 6. Epist. }i.ni. —7. Ad Trasim., lib. t, c.2.Ed. 1684, p. 70.

GINuUIÈME AVERTISSEMENT.

» vous parlons liiircmont de notre foi, nous ne de » vons pas pour cela vous ôtre suspects ou de ré- » bollion ou d'irrévérence; puisque nous nous sou- » venons toujours de la dignité royale , cl des » préceptes des apôtres qui nous ordonnent d'obéir » aux rois. »

.\X. Les chrétiens de Perse, les Goths perse'cute's par Athanaric. — Celte doctrine se trouve établie partout où le christianisme s'était répandu. Au quatrième siècle, Sapor, roi de Perse fit un effroyable carnage des chrétiens ; puisqu'on en compte de martyrisés « jusqu'à seize raille dont on sait les » noms , sans parler des autres qu'on ne peut pas » même nombrcr'. » On objecta d'abord à leur archevêque , d'avoir intelligence avec les Romains ennemis de l'empire des Perses. Mais les chrétiens s'en défendaient comme d'un crime, et soutenaient que c'était là une calomnie. On ne poussa point une accusation si mal fondée; et pour achever de la détruire, un chrétien trouva le moyen d'obtenir de Sapor, qu'en le traînant au supplice, « on pu- » blierail auparavant par un cri public, qu'il n'é- « tait pas inlidèle au prince ni accusé d'autre chose » que d'être chrétien^. »

Les chrétiens quoiqu'en si grand nombre et constamment les plus forts dans une province des plus importantes et des plus voisines des Romains^, se laissaient traîner au supplice comme des brebis à la boucherie , sans se prévaloir de ce voisinage ni des guerres continuelles qui étaient entre les Romains et les Perses : contents de trouver un refuge assuré dans l'empire romain , ils ne le remplissaient pas de leurs cris pour animer tous les peuples et les empereurs contre leur patrie; ils ne leur offraient point leur main contre elle, et on ne les vit point à la guerre contre leur prince.

Les Goths , zélés chrétiens si cruellement persécutés par leur roi Athanaric, se contentèrent aussi de se réfugier chez les Romains^; mais ils ne songèrent pas à en faire des ennemis à leur roi. L'amour de la patrie et la soumission pour leur prince régna toujours dans leur cœur. La maxime demeurait ferme, que la soumission doit être à toute épreuve : la Iradilion en était constante en tous lieux comme en tout temps , parmi les Barbares comme parmi les Ilomains : et tout le nom chrétien la conservait. Il n'est pas ici question de chercher de mauvais exemples depuis que la vigueur de la discipline chrétienne s'est relâchée : l'Eglise ne les a jamais approuvés; et la foi des premiers siècles est demeurée ferme. Quand l'Eglise (ce qu'à Dieu ne plaise!) aurait dégénéré de ces anciennes maximes sur lesquelles la religion a été fondée , c'était à des chrétiens qui se disaient réformés à purger le christianisme de ces erreurs; mais au fond l'Eglise catholique ne s'est jamais démentie de l'ancienne tradition. S'il y a eu de mauvais exemples dans les derniers temps, s'il y en a eu de mêlés, l'Eglise n'a jamais autorisé le mal; et en un mot la révolte, sous prétexte de persécution , n'a pu trouver d'approbation dans ses décrets. Les protestants sont les seuls qui en ont donné en faveur de la rébellion, que leurs synodes nationaux ont passée en dogme,

I. Soi., lib. II, cap. 8 et seq.-- 9. Idem. — 3. Jbid. — 4. Paul. Oros., lib. VII. 32. Aug.,dd Civ. Dei.l. xvii.c. 51, loin, vu, col. 533.

jusqu'à déclarer eux-mêmes, pour ainsi parler, la guerre aux rois. Nous condamnons hautement tous les allenlals semblables, en quelque lieu et en quelque temps qu'on les ait vus; et tout le monde sait les décrets de nos conciles œcuméniques en faveur de l'inviolable majesté des rois. Mais la Réforme défend encore aujourd'hui les décrets de ses synodes , puisque M. Jurieu ose dire qu'elle n'en a point de honte. Ce ne sont pas des faiblesses dont elle rougisse; ce sont des attentats qu'elle soutient.

.\XI. Réflexions sur le discours précédent : opposition entre les premiers chrétiens et les chrétiens prétendus réformés. — Ainsi l'opposition entre les premiers chrétiens et nos chrétiens réformés est infinie. Les premiers chrétiens n'avaient rien que de doux et de soumis : mais on ne voit rien que de violent et d'impétueux dans ces chrétiens qui se sont dits réformés. Leurs propres auteurs nous ont raconté que dès le commencement, ils étaient jileinsde vengeance, et se servaient, dans leurs entreprises, de gens aiguillonnés de leurs passions'; et leur ministre nous les représente encore à présent comme gens en qui la rage et la fureur fortifient l'attachement qu'ils ont à leur religion. Mais les premiers chrétiens n'avaient rien d'amer ni d'emporté dans leur zèle. Aussi disaient-ils hautement , sans même que les infidèles osassent le nier, qu'ils n'excitaient point de trouble, ni n'attroupaient le peuple par des discours séditieux- : au contraire les premières prédications de nos réformés furent suivies partout de sédition et de pilleries. Les infidèles avouaient eux-mêmes que les premiers chrétiens ne blasphémaient point leurs faux dieux^, encore qu'ils en découvrissent la honte avec une extrême liberté; parce qu'ils parlaient sans aigreur et ne disaient que la vérité sans y mêler de calomnies : au contraire, tout a été aigre et calomnieux dans nos chrétiens réformés, qui n'ont cessé de défigurer notre doctrine , et ont rempli l'univers de satyres envenimées , pour exciter la haine publique contre nous. Les premiers chrétiens n'ont jamais été ni orgueilleux ni menaçants : nos chrétiens réformés , non contents de violentes menaces , en sont venus aux effets dès le commencement de leur I^éforrae. Il est vrai que nos chrétiens réformés ont eu à souffrir en quelques endroits, et la Réforme a taché d'avoir le caractère des martyrs. Mais, comme nous avons vu, les martyrs soulïraient avec humilité; et les autres, de leur aveu propre, avec dépit; les uns soutenus par leur seule foi, et les autres par leur passion : c'est pourquoi de si différents principes ont produit des effets liien contraires. Trois cents ans de continuelle et implacable persécution n'ont pu altérer la douceur dcs'premiers chrétiens : la jiatience a d'abord échappé aux autres, et leur violence les a emportés aux derniers excès. A peine nomme-t-on en Allemagne trois ou quatre hommes punis pour le luthéranisme ; cependant toute l'Allemagne vil bientôt les ligues , et sentit les armes de nos réformés. Ceux de France furent patients durant environ trente ans à différentes reprises, sous les règnes de François I"'' et de Henri II. Ils ne furent pas à l'épreuve d'une plus longue souffrance; et ils n'eurent

l.Fnc, (itJ. X, 11. .32, 39. — 2. Ac(., XIX, XIV. 12. —S.ldcia, XIX. 37.

LE FONDEMENT DES EMPIRES RENVERSE

pas plus toi trouvé de la faiblesse dans le gouvernement, qu'ils en vinrent aux derniers eflbrls contre l'Etat.

XXII. Vain prétexte des guerres civiles apporté par M. Jurieu, et leur vraie cause. — M. Jurieu donne pour raison de la justice de leurs armes, le massacre de Wassy, sans répondre un mol seulement aux témoignages incontestables même des auteurs protestants, par lesquels nous avons montré que ce prétendu massacre ne fut qu'une rencontre fortuite, et un prétexte que la rébellion déjà résolue se voulait donner'. Mais, sans répéter les preuves que nous en avons rapportées contre ce ministre, nous avons de quoi le confondre par lui-même, o Le » massacre de Wassy ^, dit-il, avait donné le signal » par toute la France; parce que, continue-t-il, au « lieu qu'il ne s'agissait que de la mort de quelques » particuliers sous les règnes de François I"'' et de » Henri II, ici et dans ce massacre, la vie de tout un » peuple était en péril. » Mais si l'on attendait ce signal, pourquoi donc avait -on déjà machiné la conspiration d'Amboise par expresse délibération de la Réforme , comme nous l'avons démontré par cent preuves, et par l'aveu de Bèze même '? Et pourquoi donc avait-on résolu de s'emparer du château où le roi était , arracher ses ministres d'entre ses bras, se rendre maître de sa personne , lui contester sa majorité, lui donner un conseil forcé , et allumer la guerre civile dans toute la France, jusqu'à ce que ce noir dessein fut accompli ? car tout cela est prouvé plus clair que le jour dans l'Histoire des Variations^, sans que M. Jurieu y ait répondu , ni pu répondre un seul mot. Et quant à ce que dit ce ministre, qu'on songea à prendre les armes, lorsqu'on vit que tout un peuple était en péril, au lieu qu'il ne s'agissait auparavant , c'est-à-dire , sous François l" et Henri II , que de quelques particuliers : Bèze a été bien plus sincère , puisqu'il est demeuré d'accord que ce qui causa les grands troubles de ce royaume , fut que les seigneurs considérèrent que les rois François et Henri n'avaient jamais voulu attenter à la personne des gens d'Etat, c'est-à-dire, dos gens de qualité, se contentant de battre le chien devant le loup , et les gens de plus basse condition devant les grands; et qu'on faisait alors le contraire^. Ce fut donc, de l'aveu de Bèze, ce qui les fit réveiller comme d'un profond assoupissement; el ils émurent le peuple, dont ils avaient méprisé les maux, tant qu'on ne s'était attaqué qu'à lui. Mais ni Bèze, ni Jurieu n'ont dit le fond. Les supplices des protestants condamnés à titre d'hérésie par édils et par arrêts sous François I" et Henri II , mettaient en bien plus grand péril tout le parti réformé, et devaient lui donner bien plus de crainte que la rencontre fortuite de Wassy, où il était bien constant que ni on n'avait eu de mauvais dessein, ni on n'avait rien oublié pour empêcher qu'on ne s'échauffât. L'intérêt des gens de qualité ne fut pas aussi la seule cause qui obligea la Réforme à se remuer sous François II ou Charles IX; car ils se seraient remués dès le temps de François P'' et de Henri II , puisqu'ils sentaient que ces princes ne les épargneraient pas , s'ils se déclaraient, et qu'ils ne se sauvaient de leur temps

1. Var., lie. s, n. 42. — 2. LetC, ix, p. 70. — 3. Liv. x, ». 26 et suiK. — 4. Tar., ibid., n. 27.

qu'en dissimulant. Il ne s'agissait non plus dans nos guerres civiles, de la vie des protestants; puisque nous avons fait voir et qu'il est constant qu'ils ont pris les armes tant de fois , non point pour leur vie , à laquelle il y avait longtemps qu'on n'en voulait plus , mais pour avoir part aux honneurs et un peu plus de commodité dans leur exercice. Il n'y a qu'à voir leurs traités et leurs délibérations pour en être convaincu; et Bèze demeure d'accord', qu'il ne tint pas aux ministres qu'on ne rouipit tout pour quelques articles si légers qu'on en a honte en les lisant. Ainsi la vraie cause des révoltes arrivées sous François II, sous Charles IX et sous les règnes suivants, c'est que la patience, qui n'est conçue el soutenue que par des sentiments humains, ne dure pas; et que le dépit, retenu dans des règnes forts, se déclare quand il en trouve de plus faibles. C'est ensuite que la Réforme délicate a pris pour persécution ce que les anciens chrétiens n'auraient pas seulement compté parmi les maux; c'est-à-dire, la privation de quelques honneurs publics et de quelques facilités, comme on a dit : encore le plus souvent leurs plaintes n'étaient que des prétextes. Les rois qui leur ont élé le plus contraires n'eussent pas songé à les troubler, si des esprits si remuants avaient pu se résoudre à demeurer en repos. Certainement sous Louis XIII ils étaient devenus si délicats et si plaintifs dans leurs assemblées politiques, et encore plus dans leurs synodes, qu'on les voyait prêts à échapper à tous moments; en sorte qu'on n'osait rien entreprendre contre l'étranger quoi qu'il fit, tant qu'on avait au dedans un parti si inquiet et si menaçant. Voilà dans la vérité, et tous les Français le savent, ce qui a fait nos guerres civiles; et voilà en même temps ce qui mettra une éternelle différence entre les premiers chrétiens et les chrétiens réformés. M. Jurieu ne sortira jamais de cette difficulté : qu'il brouille tout; qu'il mêle le ciel à la terre; qu'il change les préceptes en conseils , et les régies perpétuelles fondées sur l'ordre de Dieu et le repos des Etats , en préceptes accommodés au temps; qu'il change encore la patience des premiers chrétiens en faiblesse; qu'il fasse leur obéissance forcée; qu'il cherche de tous côtés des prétextes à la rébellion de ses pères : il est accablé de toutes parts par l'Ecriture, par la Tradition, par les exemples de l'ancienne Eglise, par ses propres historiens; el il n'y eut jamais une cause plus déplorée.

Exemples de M. Jurieu en faveur des guerres civiles de religion. — Premier exemple , tiré de Jésus-Christ même.

XXIII. Prétention de M. Jurieu, que Jésus-Christ a autorisé les apôtres à se servir de l'épée contre les ministres de la justice qui se saisissaient de sa personne. — Prêtez maintenant l'oreille, mes frères, aux exemples dont on se sert parmi vous , pour permettre aux chrétiens opprimés de' défendre leur religion à main armée contre les puissances souveraines. Etrange illusion ! M. Jurieu a osé produire l'exemple de Jésus-Christ même, et encore dans le temps de sa passion, lorsqu'il ne fil autre chose, comme dit saint Pierre^, que de se livrer à un juge inique comme un agneau faible et muet , sans ou-

Page 1