‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 493 sur 545 · LcU. xvn,;/. 12-1; Letl. ix · texte numérisé non relu

LcU. xvn,;/. 12-1; Letl. ix

elïel il sent bien qu'il prouve plus qu'il ne veut. Il veut prouver (jne tout un peuple, c'est-à-dire, nonsculonient tout un royaume , mais encore une partie considérable d'un royaume, tel qu'était tout le peuple chrétien dans l'empire romain , ou en France tous les prolestanls, ont pu prendre les armes contre leur prince. Voilà ce qu'il voulait prou.ver : mais sa preuve porte plus loin qu'il ne veut, puisqu'elle démontrerait, si elle était bonne, non-seulement que tout un grand peuple, mais encore tout particulier peut s'armer contre son prince, lorsqu'il lui fait violence; ce que le ministre rejette non-seulement ici , comme il parait par les paroles qu'on vient de produire, mais encore en d'autres endroits'. C'est néanmoins ce qu'il prouve; et par conséquent selon lui-même, sa preuve est mauvaise, n'y ayant rien de plus assuré que celle règle de dialectique : Qui prouve trop ne prouve rien. Cela parait encore plus évidemment, en ce qu'il attribue à David, d'avoir cru qu'un particulier jMUcail repousser à main armée la violence, même celle de son roi; car c'est de quoi il s'agit : ce qui est lui attribuer une erreur grossière et insupportable , et par conséquent condamner toute l'action qu'on fonde sur une maxime si visiblement erronée : en quoi non-seulement M. Jurieu blâme en David ce que l'Ecriture n'y blâme pas; mais encore il se confond lui-même , en nous alléguant un auteur, qui, selon lui, est dans l'erreur, et nous donnant pour modèle un exemple qui est mauvais selon ses principes.

XXVIII. Fondement de la conduite de David : erreur du ministre , qui en fait un particulier. — Je n'aurais donc qu'à lui dire, si je voulais lui fermer la bouche par son propre aveu, que David, qui agissait sur de faux principes, ne doit pas être suivi dans cette action; mais la vérité ne me permet pas de profiter ou de l'ignorance ou de l'inconsidéralion de mon adversaire. Toute l'Ecriture me fait voir que dans cette conjoncture, David agit toujours par l'Esprit de Dieu; que dans toutes ses entreprises il attendait la déclaration de sa volonté; qu'il consultait ses oracles; qu'il était averti par ses prophètes, qu'il était prophète lui-même , et que l'esprit prophétique qui était en lui ne l'abandonna jamais^. Témoins les Psaumes qu'il fit dans cet état, et même chez le roi Achis , et au milieu du pays étranger où il s'était réfugié : Psaumes que nous chantons tous les jours comme des cantiques inspirés de Dieu. J'avoue donc qu'il n'y a rien à blâmer dans la conduite de David; et ce qui a trompé M. Jurieu, qui abuse de son exemple, c'est qu'il n'a pas voulu considérer ce que David était alors. Car s'il avait seulement songé que ce David , qui n'est selon lui qu'un particulier, en effet était un roi sacré par l'ordre de Dieu'; il aurait vu le dénouement manifeste de toute la dilTiculté : mais en même temps il aurait fallu renoncer à toute sa preuve; car on n'aurait pu nier que ce fut un cas tout particulier; iniisque celui qu'on verrait armé [jour se défendre du roi Salil, est roi lui-même. VA sans vouloir examiner si on ne pourrait i)as soutenir qu'en elïel il était roi de droit, et que Sai'il ne régnait que par tolérance, ou en tout cas par pré-

1. Letl. xvm, p. 134. — 2. /. Reg-, xxri. ^^, 5; xxtii. 2, 4. — 3. Idem, xvi. V2, 13.

LE l'ONDEMENT DES EMPIRES RENVERSE.

Caire et comme simple usufruitier, pour honorer en sa personne le titre de roi qu'il avait eu ; quand il ne faudrait regarder dans le sacre de David qu'une simple destination à la couronne , toujours faudraitil dire , puisqu'e celte destination venait de Dieu , que Dieu, qui lui avait donné ce droit, était censé lui avoir donné en même temps tout le pouvoir nécessaire pour le conserver. Car, au reste, le droit de David était si certain, qu'il était connu de Jonathas , fils de Saïil, et de Saûl même' : de là vient que Jonathas demandait pour toute grâce à David d'être le second après lui. Le peuple aussi était bien instruit du droit de David , comme il parait par le discours d'Abigaï-. Ainsi personne ne pouvait douter que sa défense ne fut légitime, et Saùl lui-même le reconnaissait; puisqu'au lieu de le traiter de rebelle et de traître, il lui disait : Vous êtes plus juste que moi, et il traitait avec lui comme d'égal à égal , en le priant de conserver sa poslérilé'3.

XXIX. Que David n'a rien entrepris contre son prince cl son pays. — Il ne faut pourtant pas s'imaginer que Dieu ait voulu se servir de David pour diviser les forces de son peuple, ni que ses armes, toujours fatales aux Philistins, dussent jamais se tourner contre sa patrie et contre son prince. Car premièrement , lorsqu'il assembla ces quatre cents hommes, son intention n'était pas de demeurer dans le royaume d'Israël , mais avec le roi de Moab avec qui il était d'accord pour sa sûreté. S'il campait et se tenait sur ses gardes, celte précaution était nécessaire contre des gens sans aveu qui auraient pu l'attaquer; et au surplus il tenait son père et sa mère entre les mains du roi de Moab, jusqu'à ce que la volonté du Seigneur se fût déclarée''. Loin donc de vouloir combattre contre son pays, il allait chercher la sûreté de sa personne sacrée dans une terre étrangère. Que s'il en sortit enfin pour se retirer dans les terres de la tribu de Juda,qui lui était plus favorable à cause que c'était la sienne, ce fut un ordre exprès de Dieu, porté par le prophète Gad qui l'y obligeas. Lorsqu'il fut dans le royaume de Saûl , il y fit si peu de mal à ses citoyens, qu'au contraire sur le mont Carmel, l'endroit le plus riche de tout le royaume, et au milieu des biens de Nabal le plus puissant homme du pays, il ne toucha ni à ses biens, ni à ses troupeaux : on ne trouva jamais à dire une seule de ses brebis; et au contraire, les gens de Nabal rendaient témoignage aux troupes de David , que loin de les vexer, elles leur étaient un rempart et une défense assurée". Pendant qu'on le poursuivait à toute outrance, il fuyait de désert en désert, pour éviter la rencontre des gens de Saûl, et pour assurer sa personne dont il devait la conservation à l'Etat , sans jamais avoir répandu le sang d'aucun de ses citoyens, ni profité contre eux ni contre Saûl d'aucun avantage : mais au contraire il était toujours attentif au bien de son pays; et contre l'avis de tous les siens, il sauva la ville de Ceilan des Philistins qui allaient la surprendre, et qui déjà en avaient pillé tons les environs' : ainsi, dans une si grande oppression, il ne songeait qu'à servir son

1. I. Reg.. xxiii, 17;xxiv, 21. — 2. /dem. xxv. 30, 31. — 3. lidd., XXIV. 18, 21; XXVI. 25.— 4. Ibid., xsii. 3. —5. Ibid., 5. — 6- Ibid., XXI. », 15. — 7. Ibid., xxiii. 1 et seq.

prince et son pays. Lorsqu'enfin il fut obligé de traiter avec les ennemis, ce fut seulement pour la sûreté de sa personne. Il ne fit jamais de pillage que sur les Amalécites et les autres ennemis de sa patrie'. De cette sorte, la nécessité où il se voyait réduit ne lui fit jamais rien entreprendre qui fût indigne d'un Israélite ni d'un fidèle sujet : le traité qu'il fit avec l'étranger servit à la fin à sa patrie; et il incorpora au peuple de Dieu la ville de Sicéleg, que les Philistins lui avaient donnée pour retraite. XXX. Que le ministre donne à David des sentiments impies contre Saiil, que David a toujours abhorrés. — Si M. Jurieu savait ce que c'est que d'expliquer l'Ecriture, il aurait pesé toutes ces circonstances; et il se serait bien gardé de dire ni que David fût un simple particulier, ni qu'il ait jamais rien entrepris contre la puissance publique. Au lieu de peser en théologien et en interprête exact ces circonstances importantes, il se met à raisonner en l'air; et il nous demande pourquoi David était armé si ce n'était pour se défendre contre son roi; comme s'il n'eût pas eu à craindre cent particuliers, qui pour faire plaisir à Saûl , pouvaient l'attaquer, ou que , sans aucun dessein d'en venir avec Saûl aux extrémités, il n'eût pas pu avoir en vue de faire envisager à ce prince ce que la nécessité et le désespoir pouvaient inspirer contre le devoir à de braves gens poussés à bout. Mais M. Jurieu passe plus avant, et il ne veut pas qu'on croie que David avec des forces égales s'en serait fui devant Saûl. Pourquoi non , plutôt que d'être forcé à combattre contre soi> roi ? Mais le vaillant Jurieu ne peut comprendre qu'on fuie. Qu'il permette du moins à David de faire devant l'ennemi , une belle et glorieuse retraite. Non, dit-il, il faut donner; et David aurait combattu au hasard, dit noire ministre-, de mettre en péril la vie du roi son beau-père; car ces litres de roi et de beau-père ne lui sont rien. Comment n'a-t-il pas frémi en écrivant ces paroles? David rencontrant Saûl à son avantage, après lui avoir sauvé la vie malgré les instances de tous les siens, se sentit saisi de frayeur pour lui avoir seulement coupé le bord de sa robe, et avoir mis la main , quoique d'une manière si innocente , sur sa personne sacrée ' : et celui qu'on voit si frappé d'une ombre d'irrévérence envers son roi, ne fuirait pas un combat où on aurait pu attenter sur sa vie'? Voilà comme les ministres enseignent à ménager le sang des rois. Cependant M. Jurieu, comme nous verrons, fait semblant d'avoir en horreur les attentats sur les souverains; et ici, contraire à lui-même, il veut qu'un particulier ait droit de donner combat à son roi présent, au hasard de le tuer dans la mêlée. Mais David était bien éloigné de ce sentiment impie, lorsqu'il disait : « Dieu me garde de mettre 1) la main sur mon maître l'oint du Seigneur^! » Et il criait à Saûl : « Ne croyez pas les calomniateurs » qui vous disent que David veut attenter sur vous. » Vous le voyez de vos yeux , que Dieu vous a mis » entre mes mains dans la caverne. Mais j'ai dit en I) mon cœur : A Dieu ne plaise que j'étende la » main sur l'oint du Seigneur! Que le Seigneur «juge entre vous et moi, et qu'il me venge de » vous comme il lui plaira; mais que ma main ne

1. /. Reg., XXVII. 8, 9. 10. — 2. Jur., Lell. xvii. — 3. /. R,g. xxiii. 6 et seq. — 4. Idem, 7.

CINQUIÈME AVERTISSEMENT

» suit pas sur vous M » Il ne reconnaissait donc autre puissance que celle de Dieu, qui i)iit lui l'aire justice de Saiil. Ce qu'il explique encore plus clairement , lorsque , devenu une seconde l'ois maître de la vie de ce prince, il dit à Abisa'i qui l'accompagnait^ : « Gardez-vous Lien de mettre la main » sur Safll; car qui pourra étendre sa main sur » l'oint du Seigneur, et demeurer innocent? Vive » le Seigneur, si le Soigneur ne le frappe, ou que n le jour de sa mort n'arrive, ou que venant à une » bataille il n'y meure, » (comme Saûl mourut en elTel dans une bataille contre les Philistins ,) il n'a rien à craindre, « et ma main ne sera jamais sur » lui. Dieu m'en garde et ainsi me soit-il propice t » C'est en cette sorte que David a recours à Dieu comme à son unique vengeur. Encore lorsqu'il parlait de cette vengeance , c'était pour montrera Saiil ce que ce prince avait à craindre, et non pas pour lui déclarer ce que David lui souhaitait; puisque , loin de souhaiter la mort à Saiil , il la pleura si amèrement, et en fit un châtiment si prorapt lorsqu'elle lui fût annoncée^. Un homme qui parle et agit ainsi , est bien éloigné de vouloir lui-même combattre contre son roi , ni attenter sur sa vie en quelque manière que ce soit. Et en effet, s'il eût cru l'attaque légitime, ou qu'il put avoir d'autre droit que celui de s'empêcher d'être pris, comme il faisait en se cachant, il aurait ])u aussi bien attenter contre son roi dans une surprise que dans un combat. Le même droit de guerre permet également l'un et l'autre : et s'il voulait épargner le sang de Saûl, il pouvait du moins s'assurer de sa^personnc. Mais il savait trop qu'un sujet n'a ni droit, ni force contre la personne de son prince; et le ministre le met en droit de le faire périr dans un combat! Il a oublié toute l'Ecriture; mais il a oublié tous les devoirs d'un sujet. Il ne songe plus à ce qui est dû à la majesté, ni à la personne sacrée des rois, ni à la sainte onction qni est sur eux. Je ne m'en étonne j)as : il ne se souvient même plus qu'il est Français; et il nous parle avec dédain de la loi Salique, véritable, dit-il'', ou -prHendue; comme ferait un homme venu des Indes ou du Malabar; tant est sorti de son cœur ce qui est le plus avant imprimé de tout temps, et dès l'origine de la nation, dans le cœur de tous les Français.

Mais, pour revenir à notre sujet, concluons qu'il n'y a rien de plus mal allégué que l'exemple de David; puisque, bien loin qu'il fut permis de le regarder comme un simple particulier. Dieu qui l'avait sacré roi, voulait qu'on le regardât comme un personnage public, dont la conservation était nécessaire à l'Etat; et qu'après tout il n'a fait que pourvoir à sa sûreté, comme il y était obligé, nonseulement sans rien attenter contre son roi ni contre son pays , mais encore sans jamais cesser de les servir au milieu d'une si cruelle oppression. Voilà ce qui est constant dans le fait. Aussi M. Juricu, qui n'a pu trouver aucun attentat dans les actions de David , n'a de refuge qu'à des queslions en l'air; et il est réduit à rechercher, non ce qu'il a fait, car il est déjà bien constant qu'il n'a rien l'ait de mal contre son prince; mais ce qu'il aurait l'ail en tels et tels cas qui ne sont point arrivés. Que s'il faut

I. /. Rcg. xxiii. 10. — 2. /,/em, xxvi. 9. — 3. //. «.■</., i. 14 IS. — i. Lett., XVIII. p. 13», 2.

enfin lui répondre sur ses imaginations, nous lui dirons, en un mot, que ces grands hommes abandonnés aux mouvements de leur foi et à la divine Providence , apprenaient d'elle à chaque moment ce qu'ils avaient à faire , et y trouvaient des ressources pour se dégager des inconvénients où ils paraissaient inévitablement enveloppés; comme on le voit en particulier dans toute l'histoire de David: de sorte que s'inquiéter de ce qu'auraient fait ces grands personnages dans les cas que Dieu détournait par sa providence , c'est oser demander à Dieu ce qu'il aurait inspiré, et craindre que sa sagesse ne fût épuisée.

Enfin donc nous avons oté toute espérance au ministre , et il ne lui reste pour soutenir la prise d'armes de ses pères, ni autorité, ni exemple. Au contraire tous les exemples le condamnent, et tous les martyrs combattent contre lui.

Raisonnements de M. Jitrieu en faveur des guerres civiles de religion.

XXXI. Etranges excès du ministre contre la puissance publicjue. — Nous n'aurions pas un moindre avantage , si nous voulions attaquer les vaines maximes que le ministre appelle à son secours , et les frivoles raisonnements dont il les appuie. Le droit, dit-il', de la propre consenation est un droit inaliénable. S'il est ainsi , tout particulier injustement attaqué dans sa vie par la puissance publique, a droit de prendre les armes, et personne ne peut lui ravir ce droit. Il ne sert de rien de répondre qu'il parle d'un peuple : car sans raisonner ici sur cette chimère qu'il propose, savoir ce qu'on pourrait faire contre un tyran qui voudrait tuer tout son peuple, et demeurer roi des arbres et des maisons sans habitants, il met expressément dans le même droit une grande partie du peuple qui verrait sa vie injustement attaquée : et c'est pourquoi il soutient que les chrétiens eussent pu armer contre leurs princes, s'ils en eussent eu les moyens; et par la même raison, que les protestants ont pu le faire, quoique les uns et les autres , loin d'être tout le peuple, n'en fussent que la plus petite partie. Que deviendront les Etats si on établit de telles maximes? Que deviendront-ils encore un coup si ce n'est une boucherie et un théâtre perpétuel et toujours sanglant de guerres civiles? Car comme l'opinion fait le même elTet dans l'esprit dos hommes que la vérité , toutes les fois f[u'une partie du peuple s'imaginera qu'elle a raison contre la puissance publique, et que la punir de sa rébellion c'est s'attaquer injustement à sa vie, elle se croira en droit de prendre les armes, et soutiendra que le droit de se conserver ne peut lui être ravi. Qu'on nous montre que les chrélicns persécutés n'aient jamais songé à ce prétendu droit. Et pour ne pas seulement jiarler du temps des persécutions et de la cause de la religion, Anlioche, la troisième ville du monde, qu'on appelait l'œil de l'Orient, et par excellence, Antioche la peuplée, se vit en péril d'êlre ruinée par Théodosc le Grand dont on avait renversé les statues. On pouvait dire qu'il n'élait jias juste de punir toute une ville de l'alteiitat de quelques particuliers ipii même étaient

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