Lell. IX
LE FONDEMENT DES EMPIRES RENVERSÉ
étrangers, ni de mêler l'innocent avec le coupable ; et en effet saint Chrysostome ' met cette raison dans la bouche de Flavien , patriarche d'Anlioche , qui allait demander pardon à l'empereur pour tout le peuple. Mais cependant on ne disait point; que disje , on ne disait point? il ne venait pas seulement dans la pensée qu'il fût permis de défendre sa vie contre le prince : au contraire , on ne parlait à ce peuple que de l'obligation de révérer le magistrat- : on lui disait qu'il avait à craindre la plus grande puissance qui fut sur la terre, et qu'il n'avait à invoquer que celle de Dieu qui seule était au-dessus^. C'est ce que saint Chrysostome inculquait sans cesse; et ce Dômosthènes chrétien lit sur ce sujet , des homélies dignes, par leur éloquence, de l'ancienne Grèce, et dignes, parleur piété, des temps apostoliques. Mais pourquoi alléguer les chrétiens instruits par la révélation céleste? Les païens , par leur simple raison naturelle , ont bien vu qu'il fallait soulïrir les violences des mauvais princes , en souhaiter de meilleurs , les supporter quels qu'ils fussent, espérer un temps plus serein pendant l'orage, et comprendre que la Providence, qui ne veut pas la ruine du genre humain ni de la nature , ne tient pas éternellement le peuple opprimé par un mauvais gouvernement, comme elle ne bat pas l'univers d'une continuelle tempête. Les beaux jours pourront donc refaire ce que les mauvais auront gâté; et c'est vouloir trop de mal aux choses humaines, que de joindre aux maux d'un mauvais gouvernement, un remède plus mortel que le mal même, qui est la division intestine. Par ces raisons, les païens ne permettaient pas à tout le peuple , ce que ^L Jurieu ose permettre à la plus petite partie contre la plus grande; que dis-je? ce qu'il ose permettre k chaque particulier. Un tel homme, celui qui dirait qu'un souverain « a droit » de faire violence à la vie d'une partie de son peu- » pie, et que des sujets n'ont pas celui de se dé- » fendre et d'opposer la force à la violence, sera » réfuté par tous les hommes : car il n'y en a point » qui ne croie être en droit de se conserver p.vr » TOUTE VOIE, quand il est attaqué par une injuste » violence^. » Voilà donc non-seulement tout le peuple ou une partie du peuple, mais encore tout particulier légitimement armé contre la puissance publique, et en droit de se défendre contre elle par toute voie, sans rien excepter ni même ce qui fait le plus d'horreur à penser. ^L Jurieu nous parle ici des flatteurs des princes, et il ne songe pas aux flatteurs des peuples. Tout llatteur, quel qu'il soit, est toujours un animal traître et odieux ; mais s'il falfait comparer les llatteurs des rois avec ceux qui vont flatter dans le cœur des peuples ce secret principe d'indocilité et cette liberté farouche qui est la cause des révoltes, je ne sais lequel serait le plus honteux. M. Jurieu a pris le dernier parti , et on ne peut pas plus bassement ni plus indignement flatter la populace, que de prodiguer, je ne dis pas à tout le peuple, mais encore à une partie et jusqu'aux particuliers , le droit d'armer contre le prince, ilais cela suit nécessairement du principe qu'il pose. « C'est en vain, dit-iP, qu'on raisonne
1. Hom. III. ad pop. A nt., n. i , torn. ii , p. 35. — 2. Ilom. vi , p. 75. — 3. Hom. Il, n. 4, p H. — 4. Lell. ix, p. QT. — 5. Idetn, p. 67.
» sur les droits des souverains : c'est une question » où nous ne voulons point entrer; mais il faut sa- « voir seulement que les droits de Dieu , les droits » du peuple et les droits du roi sont inséparables. » Le bon sens le démontre : et par conséquent, un » prince qui anéantit le droit de Dieu ou celui des » peuples, par cela même anéantit ses propres i> droits. » De cette sorte il n'est donc plus roi : on ne lui doit plus de sujétion; car poursuit le séditieux ministre', « on ne doit rien à celui qui ne » rend rien à personne, ni à Dieu, ni aux hommes. » On ne peut pas pousser plus loin la témérité; et c'est à la face de tout l'univers; renouveler la doctrine tant détestée de Jean Wiclef et de Jean Hus, qui disent qu'on n'a plus de sujets, dès qu'on cesse soi-même d'être sujet à Dieu. Voilà comme le ministre ne veut pas entrer dans cette question du droit des rois, pendant qu'il décide si hardiment contre ces droits sacrés. Un reste de conscience le retenait, et il n'osait entrer dans une matière où il se sentait des opinions si outrées : mais à la fin , il est entraîné par l'esprit qui le possède, et il décide contre les rois, tout ce qu'on peut avancer de plus outrageant : car il conclut hardiment de son principe, que les chrétiens sujets de l'empire romain liouvaient résister par les armes à Dioclétien ; « puis- » que , dit-il, si leurs empereurs, pour toute autre » cause que pour celle de religion, les eussent op- » primés de la même manière, ils eussent été en » droit de se défendre. » Pesez ces mots, pour toute autre cause : ce n'est pas seulement la cause de la religion et de la conscience qui arme les sujets contre les princes, c'est encore toute autre cause : et qu'est-ce qui n'est pas compris dans des exprès-' sions aussi générales? Voilà l'esprit du ministre ; et bien que , rougissant de ses excès , il ait tâché d'apporter ailleurs de faibles tempéraments à ses séditieuses maximes , son principe subsiste toujours : mais , par malheur pour sa cause , ces chrétiens si opprimés sous Dioclétien, loin de songer à celte défense qu'on veut leur rendre légitime, ont démenti toutes les raisons dont on l'autorise, nonseulement par leurs discours, mais encore par leur patience; et on peut dire qu'ils n'ont pas moins scellé de leur sang les droits sacrés de l'autorité légitime sur lesquels Dieu a établi le repos du genre humain , que la foi et l'Evangile.
XXXII. Toutes les formes de gourernement et toutes les assemblées légitimes également attaquées par le ministre. — Et il ne faut pas s'imaginer que le ministre en veuille seulement aux rois. Car son principe n'attaque pas moins toute autre puissance publique, souveraine ou subordonnée, quelque nom qu'elle ait et en quelque forme qu'elle s'exerce ; puisque ce qui est permis contre les rois, le sera par conséquent contre un sénat , contre tout le corps des magistrats , contre des Etats , contre un parlement, lorsqu'on y fera des lois qui seront , ou qu'on croira être contraires à la religion et à la sûreté des sujets. Si on ne peut réunir tout le peuple contre cette assemblée ou contre ce corps , ce sera assez de soulever une ville ou une province, qui soutiendra non plus que le roi, mais que les juges, les magistrats, les pairs, si l'on veut, et même ses députés , supposé qu'elle en ait eu dans celte as-