‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 500 sur 545 · Lell. XVI, H. i, ;i. IM · texte numérisé non relu

Lell. XVI, H. i, ;i. IM

LE FONDEMENT DES EMPIRES RENVERSÉ

lement la souveraineté, puisqu'il la donne à qui il lui plaît : or cela c'est errer dans le principe , et ne pas entendre les ternies. Car à regarder les hommes comme ils sont naturellement, et avant tout gouvernement établi , on ne trouve que l'anarchie , c'est-à-dire, dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage, où chacun peut tout prétendre, et en même temps tout contester; où tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous; où la raison ne peut rien, parce que chacun appelle raison la passion qui le transporte; où le droit même de la nature demeure sans force , puisque la raison n'en a point; où par conséquent il n'y a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni à dire vrai, aucun droit, si ce n'est celui du plus fort : encore ne sait-on jamais qui l'est, puisque chacun tour à tour peut le devenir, selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens. Savoir si le genre humain a jamais été tout entier dans cet état, ou quels peuples y ont été et en quels endroits , ou comment et par quels degrés on en est sorti; il faudrait pour le décider compter l'inlini, et comprendre toutes les pensées qui peuvent monter dans le cœur de l'homme. Quoi qu'il en soit, voilà l'état où l'on imagine les hommes avant tout gouvernement. S'imaginer maintenant, avec M. Jurieu, dans le peuple considéré en cet état, une souveraineté , qui est déjà une espèce de gouvernement, c'est mettre un gouvernement avant tout gouvernement, et se contredire soi-même. Loin que le peuple en cet état soit souverain, il n'y a pas même de peuple en cet état. Il peut bien y avoir des familles, et encore mal gouvernées et mal assurées; il peut bien y avoir une troupe, un amas de monde , une multitude confuse : mais il ne peut y avoir de peuple ; parce qu'un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse quoique conduite réglée et quelque droit établi; ce qui n'arrive qu'à ceux qui ont déjà commencé à sortir de cet état malheureux , c'est-à-dire , de l'anarchie.

C'est néanmoins du fond de cette anarchie que sont sorties toutes les formes de gouvernements; la monarchie , l'aristocratie , l'état populaire et les autres; et c'est ce qu'ont voulu dire ceux qui ont dit que toutes sortes de magistratures ou de puissances légitimes venaient originairement de la multitude ou du peuple. Mais il ne faut pas conclure de là , avec M. Jurieu, que le peuple comme un souverain ait distribué les pouvoirs à un chacun : car pour cela il faudrait déjà qu'il y eût ou un souverain, ou un peuple réglé; ce que nous voyons qui n'était pas. Il ne faut non plus s'imaginer que la souveraineté ou la puissance publique soit une chose comme subsistante, qu'il faille avoir pour la donner; elle se forme et résulte de la cession des particuliers, lorsque, fatigués de l'état où tout le inonde est le maître et où personne ne l'est, ils se sont laissés persuader de renoncer à ce droit qui met tout en confusion, et à cette liberté qui fait tout craindre à tout le monde, en faveur d'un gouvernement dont on convient.

S'il plaît à M. Jurieu d'appeler souveraineté cette liberté indocile qu'on fait céder à la loi et au magistrat, il le peut; mais c'est tout confondre; c'est confondre l'indépendance de chaque homme dans l'anarchie, avec la souveraineté. Mais c'est là tout

au contraire ce qui la détruit. Où tout est indépendant, il n'y a rien de souverain : car le souverain domine le droit; et ici le droit de dominer n'est pas encore : on ne domine que sur celui qui est dépendant; or nul homme n'est supposé tel en cet état , et chacun y est indépendant, non-seulement de tout autre , mais encore de la multitude; puisque la multitude elle-même, jusqu'à ce qu'elle se réduise à faire un peuple réglé , n'a d'autre droit que celui de la force.

Voilà donc le souverain de M. Jurieu : c'est dans l'anarchie le plus fort; c'est-à-dire, la multitude et le grand nombre contre le petit : voilà le peuple qu'il fait le maître et le souverain au-dessus de tous les rois et de toute puissance légitime; voilà celui qu'il appelle le tuteur' et le défenseur naturel de la véritable religion; voilà celui en un mot qui selon lui n'a pas besoin d'avoir raison pour nalider ses actes : car, dit M. Jurieu-, celte autorité 7i'est que dans le peuple; et on voit ce qu'il appelle le peuple. Que le lecteur se souvienne de cette rare politique : la suite en découvrira les absurdités; mais maintenant je n'en veux montrer que le bel endroit.

L. Doctrine des pactes et des relations de M. Jurieu, combien pleine d'absurdité', et premièrement sur la servitude. — C'est la doctrine des pactes , que le ministre explique en ces termes : « Qu'il est » contre la raison qu'un peuple se livre à un sou- » verain sans quelque pacte , et qu'un tel traité se- » rait nul et contre la nature. » Il ne s'agit pas comme on voit, de la constitution particulière de quelque Etat; il s'agit du droit naturel et universel , que le ministre veut trouver dans tous les Etats. Il est, dit-iP, contre la nature de se livrer sans quelque pacte , c'est-à-dire, de se livrer sans se réserver le droit souverain; car c'est le pacte qu'il veut établir : comme s'il disait : Il est contre la nature de hasarder quelque chose pour se tirer du plus alfreux de tous les états qui est l'anarchie : il est contre la nature de faire ce que tant de peuples ont fait, comme on a vu. Mais laissons toutes ces raisons. Comme ces pactes de M. Jurieu ne se trouvent plus, et qu'il y a longtemps que l'original en est perdu , le moins qu'on puisse demander à ce ministre, c'est qu'il prouve ce qu'il avance. Et il le fait en cette sorte ■* : « Il n'y a point de relation au » monde qui ne soit fondée sur un pacte mutuel ou » exprès ou tacite, excepté l'esclavage, tel qu'il » était entre les païens , qui donnait à un maître » pouvoir de vie et de mort sur son esclave sans au- » cune connaissance de cause. Ce droit était faux , » tyrannique, purement usurpé, et contraire à tous » les droits de la nature. » El un peu après ; « Il » est donc certain qu'il n'y a aucune relation de » maître, de serviteur, de père, d'enfant , de mari, » de femme, qui ne soit établie sur un pacte mu- » tuel et sur des obligations mutuelles : en sorte » que, quand une partie anéantit ces obligations , 1) elles sont anéanties de l'autre. » Quelque spécieux que soit ce discours en général, si on y prend garde de près, on y trouve autant d'ignorances que de mots. Commençons par la relation de maître et de serviteur. Si le ministre y avait fait quelque

1. Lett. XVI, n. 4. — 2. Lell. xvm . p. HU. — 124,— 4. Idem, 2 col.

Lett. XVI , p.

r.INOUTKMR AVERTISSEMENT.

réilcxion, il aiirail songé que l'orig-ine do la serviludé vient lies lois d'une juste guerre, où le vainqueur ayant tout droit sur le vaincu, jusqu'à i)ouvoir lui oter la vie, il la lui conserve : ce qui môme, couKne on sait, adonné naissance au mot de servi, qui, devenu odieux dans la suite, a été dans son origine un terme de bienfait et de clémence, descendu du mot seruare, conserver. Vouloir que l'esclave en cet état fasse un pacte avec son vainqueur, qui est son maître, c'est aller directement contre la notion de la servitude. Car l'un, qui est le maître, fait la loi telle qu'il veut; et l'autre, qui est l'esclave , la reçoit telle qu'on veut la lui donner : ce qui est la chose du monde la plus opposée à la nature d'un pacte, où l'on est libre de part et d'autre, et où l'on se fait la loi mutuellement.

Toutes les autres servitudes ou par vente ou par naissance ou autrement, sont formées et définies sur celle-là. En général, et à prendre la servitude dans son origine, l'esclave ne peut rien contre personne qu'autant qu'il plaît à son maître : les lois disent qu'il n'a point d'état, point de tôle, caput non habel; c'est-à-dire, que ce n'est pas une personne dans l'Etat. Aucun bien, aucun droit ne peut s'attacher à lui. Il n'a ni voix en jugement, ni action, ni force, qu'autant que son maître le permet; à plus forte raison n'en a-t-il point contre son maître. De condamner cet état, ce serait entrer dans les sentiments que M. Jurieu lui-même appelle outrés , c'est-à-dire , dans les sentiments de ceux qui trouvent toute guerre injuste : ce serait nonseulement condamner le droit des gens, où la servitude est admise, comme il paraît par toutes les lois; mais ce serait condamner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul', de demeurer en leur état, et n'oblige point leurs maîtres à les atïranchir.

LI. Que le minislre se contredit lui-même, lorsqu'il parle du droit de conquête comme d'une pure violence. — Cela va plus loin que ne pense M. Jurieu. Car il méprise le droit de conquèle, jusqu'à dire que la conquête est une pure violence' : ce qui est dire manifestement que toute guerre en est une; et par conséquent, contre les propres principes du ministre, qu'il ne peut jamais y avoir de justice dans la guerre , puisqu'il n'y a rien qui s'accorde moins que la justice et la violence. Mais si le droit de servitude est véritable , parce que c'est le droit du vainqueur sur le vaincu; comme tout un peuple peut ôtre vaincu , jusqu'à être obligé de se rendre à discrétion, tout un peuple peut ôtre serf; en sorte que son seigneur en puisse disposer comme de son bien, jusqu'à le donner à un autre, sans demander son consentement; ainsi que Salomon donna à Iliram , roi de Tyr, vingt villes de Galilée ^ Je ne disputerai pas davantage ici sur ce droit de conquête , parce que je sais que M. Jurieu dans le fond ne peut le nier. Il faudrait condamner Jephté , qui le soutient avec tant de force contre le roi de Moab". II faudrait condamner Jacob , qui donne à Joseph ce qu'il a conquis avec son arc et son épée^. Je sais que M. Jurieu ne soutiendra pas ces extravagances ; et je ne relève ces choses qu'afln qu'on remarque , qu'ébloui par de vaines apparences, il jette en l'air

1. ;. Cor., VII. 2-1; Eph., vi. 7, etc. — 2. Letl., xvi, p. 23, S. C-. — 3. ///. Jieg., IX. U. — 4. Jud., xi. — 5. Oen., XLviii. 22.

de grands mots dont il ne pèse pas le sens , comme il lui est arrivé, lorsqu'il a confondu les conquêtes avec les pures violences.

LU. Autres absurdités sur la relation de père à enfant et de mari à femme : erreur grossière du ministre, qui confond les devoirs avec les pactes. — La seconde relation que notre ministre établit sur un pacte exprès ou tacite, est celle de père à enfant'; ce qui est la chose du monde la plus insensée. Car qui est-ce qui a stipulé pour tous les enfants avec tous les pères? Les enfants qui sont au berceau ont-ils fait aussi un pacte avec leurs parents pour les obliger à les nourrir et à les aimer plus que leur vie? Mais les parents ont-ils eu besoin de faire un pacte avec leurs enfants , afin de les obliger à leur obéir? C'est bien écrire sans réflexion , que d'alléguer ces prétendus pactes.

Il y a plus de vraisemblance à établir sur un pacte la relation de mari à femme , parce qu'en effet il y a une convention. Mais si l'on voulait considérer que le fond du droit et de la société conjugale , et celui de l'obéissance que la femme doit à son mari , est établi sur la nature et sur un commandement exprès de Dieu , on n'aurait pas vainement tâché à l'établir sur un pacte. Qui ne voit, en tout ce discours, un homme emporté par une apparence trompeuse , qui a confondu le terme de pacte avec celui d'obligation et de devoir? Et, en efl'et, il confond trop grossièrement ces deux mots, lorsqu'il dit que les relations dont nous venons de parler de serviteur à maître, d'enfant à père, et de femme à mari , sont établies sur des pactes mutuels et sur des obligations mutuelles"^; sans vouloir seulement considérer qu'il y a des obligations mutuelles, qui viennent à la vérité d'une convention entre les parties; et c'est ce qu'on appelle pacte : mais aussi qu'il y en a qui sont établies par la volonté du supérieur, c'est-à-dire, de Dieu, qui ne sont point des pactes ni des conventions, mais des lois suprêmes et inviolables qui ont précédé toutes les conventions et tous les pactes. Car qui jamais a oui dire qu'il soit besoin d'une convention, ou même qu'on en fasse aucune, pour se soumetlre à la loi, et encore à la loi de Dieu? Comme si la loi de Dieu empruntait sa force du consentement des parties à qui elle prescrit leurs Revoirs. C'est faute d'avoir entendu une chose si manifeste , que le ministre fait ce pitoyable raisonnement : « Il n'y a rien de » plus inviolable et de plus sacré que les droits des » pères sur les enfants : néanmoins les pères peu- » vent aller si loin dans l'abus de ces droits, qu'ils » les perdent. » Qui jamais a oui parler d'un tel prodige, que par l'abus du droit paternel un père le perde? Cela serait vrai , si le père n'avait de droit sur son enfant que par un pacte mutuel , comme le ministre a voulu se l'imaginer. Mais comme le devoir d'un fils est fondé sur quelque chose de plus haut, sur la loi du supérieur qui est Dieu; loi (ju'il a mise dans les cœurs avant que de l'écrire sur la pierre ou sur le papier : si un père peut perdre son droit, comme dit M. Jurieu, c'est Dieu môme qui perd le sien. Il n'est pas moins ridicule de dire avec ce ministre , « qu'un mari qui abuse » de son pouvoir sur sa femme, par cela même la » met en droit de demander la protection des lois ,

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