LA CALOMNIE DES MINISTRES EST RÉFUTÉE PAR EUX-MEMES
» el il est bien vraisemblable, poursuit-il, en in- » sullant ses accusateurs , il est bien vraisemblable » que nous, (lesquels n'a jamais été ouïe une seule » parole séditieuse, et desquels la vie a toujours » été connue simple et paisible, quand nous vivions » sous vous. Sire, machinions de renverser les )> royaumes ? » Cependant on sait ce que firent ces gens si simples el si paisibles, à qui il n'était jamais échappé de paroles séditieuses, loin qu'ils fussent capables de songer à renverser les royaumes. Calvin les a vus changer lui-même. Il leur a vu commencer les guerres dont le royaume ne s'est sauvé que par miracle. Bèze, son fidèle disciple et le compagnon de ses travaux, se glorifie devant toute la chrétienté, d'en avoir été l'instigateur, « en induisant tant M. le prince de Condé que M. » l'Amiral et tous autres seigneurs et gens de toute " qualité, à maintenir par tous moyens à eux pos- » sibles, l'autorité des édits et l'innocence des pau- » vres oppressés'. » Il comprend nommément entre ces moyens possibles la prise des armes. Il impose aux princes du sang, aux officiers de la couronne, aux grands seigneurs du royaume , et afin que rien n'échappe à sa vigilance, aux gens de toute qualité, ce nouveau devoir d'entreprendre la guerre civile : elle devient juste et nécessaire selon lui : il en a écrit l'histoire pour servir d'exemple aux siècles futurs, et il n'a point rougi de nous rapporter la protestation des ministres contre la paix conclue à Orléans , afin que la postérité fût avertie comme ils se so7it portés dans celte affaire'^. Il est constant qu'il ne s'agissait ni de la sûreté des personnes, ni même de celle des biens et des honneurs, puisque le prince de Condé y avait pourvu ; mais seulement de quelques légères modifications qu'on apporta aux édits. Cependant les ministres réclamèrent , et ils ne voulurent pas, non plus que Bèze leur historien, que la postérité ignorât qu'ils étaient prêts à continuer la guerre civile, à rompre une négociation , tout commerce , tout traité de paix , et à mettre en feu tout le royaume pour des causes si peu importantes. Voilà ces gens si paisibles, dont Calvin vantait la douceur. Mais il ajoutait encore : Com- » ment pourrions- nous songer à renverser le » royaume, puisque maintenant, étant chassés de » nos maisons, nous ne laissons point de prier » Dieu pour votre prospérité et celle de votre rô- » gne? » M. Jurieu et les réfugiés savent bien les vœux qu'ils font pour la prospérité de leur roi et du royaume , contre lequel ils ne cessent de soulever de tout leur pouvoir toutes les puissances de l'Europe , et ne méditent rien moins que sa ruine totale. Ils savent bien quels sentiments ont succédé à celte feinte douceur que Calvin vantait; et leur ministre nous a avoué que ce n'est rien moins que la fureur et que la rage. Enfin Calvin finissait l'apologie de nos réformés, en adressant ces paroles à François I" : « Si les détractions des malveillants empêchent n tellement vos oreilles, que les accusés n'aient » aucun lieu de se défendre ; si ces impétueuses » furies , sans que vous y mettiez ordre , exercent » toujours leur cruauté par prisons, fouets, gènes, » coupures, brûlures : » voilà toutes les extrémités prévues el rapportées par nos réformés; el Calvin, iDien assuré dans Genève, les y envoyait sans crainte
1. Var., liv. X, n. 47; Hist. df. Béz.. l. vi, p. 298.-2. Idem.
à l'exemple des autres réformateurs aussi tranquilles que lui. Mais que promettent-ils au roi en cet état? « Nous certes, comme brebis dévouées à la bou- » chérie, seront jetés en toute extrémité, tellement » néanmoins, que nous posséderons nos âmes en » patience, et attendrons la main forte du Sei- » gneur. » Ainsi il reconnaissait qu'il n'y avait que ce seul refuge contre son prince et sa patrie, ni d'autres armes à employer que la patience. Les protestants d'alors y souscrivaient , et se croyaient du moins obligés à soutenir le langage des premiers chrétiens , dont ils se vantaient de ramener l'esprit. Mais ou c'était fiction ou hypocrisie, ou en tout cas cette patience si tôt oubliée n'avait pas le caractère des choses divines, qui de leur nature sont durables; si ce n'est que nous voulions dire avec M. Jurieu , que des paroles si douces sont bonnes lorsqu'on est faible, et qu'on veut se faire honneur de sa patience, en couvrant son impuissance de ce beau nom. Mais ce n'est pas ce qu'on disait au commencement, et ce que disait d'abord Calvin lui-même. Ainsi tout ce que lui et tous ses disciples d'un commun accord ont dit depuis; tout ce que les synodes ont décidé en faveur des guerres civiles; tout ce que M. Jurieu tâche d'établir pour donner des bornes à la puissance des souverains et à l'obéissance des peuples, n'est qu'une nouvelle preuve que la Réforme faible et variable n'a pu soutenir ce qu'elle avait d'abord montré de chrétien, et ce qu'elle avait vainement tâché d'imiter des exemples et des maximes de l'ancienne Eglise.
.WERÏISSEMENT.
Où la calomnie des ministres est réfutée par eux-mêmes.
I . La calomnie des ministres , qui nous accusent d'idolâtrie, détruite par elle-même, est détruite dans ce discours par les principes des ministres mcm,es. — Mes chers frères , le reproche d'idolâtrie est celui qu'on a toujours le plus employé pour allumer votre haine et donner quelque prétexte au schisme de vos Eglises prétendues. « Si l'Eglise » romaine est idolâtre, notre séparation ne peut » être un schisme. » C'est ce que dit M. Jurieu, dans le livre de l'Unité^ ; mais il ne le dit pas plus dans ce livre que dans tous les autres; surtout dans toutes les Lettres de la dernière année-; et sans celte accusation d'idolâtrie, ce ministre sérail muet. Il la pousse à un tel excès , que dans des esprits moins prévenus elle se détruirait par elle-même ; puisqu'il veut, et qu'il le répète cent fois, que nous sommes des idolâtres aussi grossiers et aussi charnels que les païens, qui ne soupçonnaient seulement pas qu'il y eût une création; et qu'il prétend que nous égalons avec Dieu connu comme Créateur, sa créature, qu'il a tirée et qu'il tire continuellement du néant, à laquelle il ne cesse de donner tout ce qu'elle a, et dans l'ordre de la nature, et dans l'ordre de la grâce , et dans celui de la gloire.
1. Traité de l'Unité de l'Eglise contre M. Nicoli , ck16S1. — i. 16SS.
LA CALOMNIE DES MINISTRES
Il n'eu faudrait pas davantage pour vous convaincre qu'il n'y cul jamais de calomnie plus grossière. Car qui jamais s'avisa d'égaler, par son culte, des choses où il reconnaît une diirérencc inlinie par leur nature; ou de rendre les honneurs divins à ce qu'il ne croil pas Dieu? Nous serions les seuls dans l'univers et dans toute l'étendue des siècles , capables d'une semblable extravagance, de ne croire qu'un seul Dieu, et d'en adorer plusieurs, comme Dieu même, et du môme honneur que lui. Et néanmoins, sans cela, il n'y aurait rien, ou presque rien à nous dire. Sans cela premièrement , il n'y aurait plus pour M. Jurieu d'Eglise antichrétienne, comme on a vu dans le précédent discours : on aurait oté le plus grand , ou pour mieux dire, le seul obstacle que ce ministre lâche de mettre à notre salut. C'est l'endroit où il triomphe le plus. Car ayant bientôt laissé là les variations, trop ennuyantes pour lui, après les avoir làtées par cinq ou six Lettres , de peur qu'on ne croie qu'il n'a plus rien à me reprocher, il s'avise après trois ans d'interruption, de retomber tout de nouveau sur ma Lettre pastorale', et s'attache presque uniquement à cette accusation d'idolâtrie. Je veux donc bien aussi interrompre un peu la matière des variations , pour entrer dans celle-ci; et quoique j'aie fait voir dans le dernier avertissement^, qu'assurément il n'y eut jamais d'idolâtrie plus innocente et plus pieuse que la nôtre, puisque, de l'aveu de M. Jurieu, loin de damner ceux qui la pratiquent, elle leur est commune avec les saints; de peur qu'on ne s'imagine que nous ne pouvons nous sauver que par des exemples , je démontrerai , par des principes avoués des ministres mêmes, que l'accusation d'idolâtrie formée contre nous ne peut subsister.
II. DcfiniHoîi de l'idoldlrie ; définition de l'invocation des saints. Démonstration , par ces définitions, qu'elle ne peut pas être un honneur divin, ni un acte d'idolâtrie. — Je pose pour fondement la définition de l'idolâtrie. Idolâtrer, c'est rendre les honneurs divins à la créature; c'est, dis-je, transporter à la créature le culte qu'on doit à Dieu. Or est-il qu'il est manifeste que nous ne le faisons pas, et ne le pouvons pas faire selon nos principes; ce que je prouve premièrement dans l'invocation des saints, pour de là successivement passer aux autres matières. La chose est aisée à faire, puisqu'il n'y a qu'à délinir cette invocation pour la justilier.
Qu'on ne chicane point sur le mot. L'invocation dont il s'agit, aux termes du concile de Trente, est inviter les saints à prier pour nous, afin d'obtenir la grâce de Dieu, par Notre Seigneur Jésus-Christ^. Or est-il que c'est là si peu un honneur divin, qu'au contraire il n'est pas possible de l'attribuer à autre qu'à la créature, n'y ayant visiblement que la créature qui puisse prier, demander, obtenir les grâces, et encore par un autre; c'est-à-dire, par Jésus- Christ, comme on vient de voir que font les saints. C'est donc si peu un honneur divin, (|ue c'est chose, dans les propres termes, absolument répugnante à la nature divine, d'où se forme ce raisonnement : Tout honneur (|ui renferme dans sa notion la condition essentielle à la créature, ne peut j)ar sa nature être un honneur divin; or la prière, par
1. Aux nouveaux calholirjues , imprimée dès 1686. - Avert. — 3. Decr. de invoc. Sanclorum , etc. Sess. xïlv.
laquelle on demande aux saints qu'ils nous aident auprès de Dieu , par leurs prières, pour nous obtenir SCS grâces, enferme dans sa notion la condition de la créature , c'est-à-dire , sa dé|)endance : ce ne peut donc pas être un honneur divin.
III. Pourquoi on dit que les saints font, et que les saints donnent. Que ces façons de parler sont do l'Ecrilure. — Cette preuve est si convaincante, que pour la détruire , il faut nier que nous nous bornions à demander aux saints le secours de leurs prières. Car, dit-on, l'Eglise les prie non-seulement de prier, mais de donner, mais de faire, mais de protéger, mais de défendre : donc on les regarde non-seulement comme intercesseurs , mais comme auteurs de la grâce. Mais cela visiblement est moins que rien.
Car celui qui prie et qui obtient, protège, défend, assiste, donne et fait à sa manière. Lorsqu'on attribue aux saints des effets qu'on sait très-bien dans le fond qu'il faut attribuer à Dieu , on ne fait qu'exprimer par là l'etricacc de la prière : qu'elle peut tout, qu'elle pénètre le ciel , qu'elle y va forcer Dieu jusque dans son trône; il ne lui peut résister; elle emporte tout sur sa bonté; il fait la volonté de ceux qui le craignent ' ; il obéit à la voix de l'homme'^. Pressé et comme forcé par Moïse, il lui dit : Laissez-moi, que je punisse ce peuple; mais Moïse l'emporte contre lui, et lui arrache, pour ainsi dire , des mains la grâce qu'il lui demande' : en un mot, la foi peut tout , jusqu'à transporter les montagnes'' ; et si cela est vrai de la prière qui se fait parmi les ténèbres de la foi , combien plus le sera-t-il de celle qui est formée au milieu des lumières des saints , et qui , partant de la sainte ardeur de la charité consommée, porte en ellemême le caractère de Dieu dont elle jouit. Ainsi les saints peuvent tout : assis sur le trône de Jésus- Christ^ , selon sa promesse, revêtus de sa puissance par l'union où ils sont avec lui : comme lui, ils gouvernent les Gentils, et les brisent avec un sceptre de fer'^. En un mot, il n'y a rien qu'ils ne puissent; et l'Ecriture n'hésite point à leur attribuer en ce sens , ce qu'ailleurs elle attribue à Jésus-Christ même.
IV. Que l'Ecriture parle comme nous de l'efficace de la prière, et que, selon notre croyance, toute la force des saints est da^is leurs prières. — Quand on attribue à la prière les clTets de la toute-puissance de Dieu, ce n'est pas là seulement un langage humain : c'est le langage du Saint-Esprit et do l'Ecriture. Racontez-moi les miracles qu'a faits Elisée, disait un roi d'Israël à Giézi'. Un protestant lui dirait ici : Vous parlez mal. Ce n'est pas lui qui les a faits; c'est Dieu par lui et à sa prière.
Mais le texte sacré poursuit : et Giézi lui raconta comment il avait ressuscité un mort. Dites toujours : ce n'était pas lui, c'était Dieu; mais le Saint-Esprit continue : et comme Giézi racontait ces choses , la femme dont il avait ressuscité le fils, vint tout II coup dcrant le roi , et Giézi s'écria : Seigneur, voilà la femme, et voilà le fils qu'Elisée a ressuscité. Tout le peuple de Dieu parlait ainsi, et l'on appelait cette femme, la femme dont Elisée