Evag.,l. m, cap
CONTRE LA REPONSE DE M. BASNAGE
avais de bons témoignages, sans faire ici l'esprit fort, ni me soucier des railleries de M. Basnage, je le croirais de bonne foi. Car je sais non-seulement que Dieu a des anges, mais encore qu'il les emploie à punir les rois impies; et je ne vois pas que depuis Hérode, qui fut frappé d'une telle main', Dieu se soit exclu de s'en servir. Ce qui m'empcche de croire déterminément que Julien ait péri de la main d'un ange, c'est que je n'en ai pas de témoignage suffisant. Mais par la même raison, je crois encore moins qu'il ait péri de la main d'un chrétien; parce qu'encore y eût-il des gens, et même quelques païens domestiques de cet empereur, par exemple, un nommé Calliste, qui crurent que ce fut un ange, ou comme parlaient les païens, un démon ou quelque autre puissance céleste qui frappa cet apostat-; et qu'il ne s'est trouvé personne qui assurât de bonne foi et comme un fait positif, que ce fût un chrétien. « I\Iais, continue le » ministre^, il y en a quelques-uns (des historiens » ecclésiastiques), qui louent celui qui fit ce coup. » On ne doit pas, dit Sozoméne, condamner un » homme qui , pour l'amour de Dieu et de la reli- » gion , a fait une si belle action. » D'où M. Basnage conclut aussitôt après : « Voilà des mouve- » ments fort violents de l'Eglise sous Julien. » Ainsi ce particulier qu'on fait auteur sans raison de cet attentat, c'est l'Eglise : Sozoméne, un historien qui n'est qu'un laïque, et qui n'est suivi de personne, c'est l'Eglise : et on ne craint point d'assurer, sur de si faibles témoignages, que l'Eglise, non contente de se révolter contre l'empereur (ce qui n'avait jamais été) , a même trempé ses mains dans son sang ; ce qu'on ne peut penser sans horreur. Tel est le raisonnement de notre ministre. Mais pour enfin venir au détail que j'ai promis, tout est faux dans son discours ; il est faux d'abord qu'un soldat chrétien soit coupable de la mort de Julien. Aucun historien, ni psïen ni chrétien , ne le dit. Zozime, l'ennemi le plus déclaré du christianisme et des chrétiens , ne le dit ni à l'endroit où il raconte la mort de Julien , ni en aucun autre ^. Il eût eu honte de reprocher aux chrétiens un crime que personne ne leur imputait. Ammian Jlarcellin, auteur du temps, et païen aussi bien que Zozime, en rapportant avec soin tout ce qu'on a su de la mort de Julien^, ne marque en aucune sorte cette circonstance, qu'il n'aurait pas oubliée; au contraire on doit juger par son récit que le coup partit d'un escadron qui fuyait devant l'empereur, et ne cessait de tirer en fuyant : ce qui faisait qu'on criait de tous côtés à ce prince, qu'il prit garde à lui. El quand on le vit tomber, toute l'armée ne douta pas d'où venait le coup, et ne songea plus qu'à venger sa mort sur les ennemis. Eulrope , qui l'avait suivi dans cette guerre, dit expressément que « cet empereur en s'exposant inconsidérément, » fut tué de la main d'un ennemi : Hoslilimanu^.» Aurélius Victor ajoute que ce fut « par un ennemi « qui fuyait devant lui avec les autres''. » C'était pourtant un païen aussi bien qu'Eutrope. Voilà trois païens , auteurs du temps ou des temps voisins, qui justifient les chrétiens contre la calomnie
1. Act., XII. 23. —2. Soc, m. 21 ; Snz. .yi. 2; Theodor.. m. 25. — 3. Bosn.,id*^m. — 4. Zoz.^iw. — 5. Lib. xxv. — 6. Lib. x, n. 16. — 7. Axtr. in Juliano.
de M. Basnage; et Rufus Festus, pareillement auteur du temps, et apparemment païen comme les autres , confirme leurs témoignages : « Comme il » s'était, dit-il', éloigné des siens, il fut percé d'un » dard par un cavalier ennemi qui vint à sa ren- » contre. » Loin qu'on pût soupçonner les siens d'avoir fait le coup, on voit par cet historien , qu'il en était éloigné lorsqu'il le reçut. Philostorge raconte aussi , « qu'il fut tué par un Sarrazin qui » servait dans l'armée de Perse, et qu'après que ce » Sarrasin eût fait son coup , un des gardes de » l'empereur lui coupa la tète-. » Quoique cet historien soit arien, il est aussi bon qu'un autre, hors les intérêts de sa secte, surtout étant soutenu par tant d'autres historiens aussi peu suspects. Toute l'armée, comme on vient de voir, n'en eut pas une autre opinion : Julien même, qui n'aurait pas ménagé les Galiléens , ne les accusa de rien^, encore qu'après sa blessure il ait eu de longs entretiens avec ses amis, et même avec le philosophe Maxime, qui l'aigrissait le plus qu'il pouvait contre les chrétiens ; mais il ne fut rien dit contre eux en cette occasion. Le seul qui attribue le coup à un chrétien, c'est Libanius, que M. Basnage n'a osé citer, parce qu'il sait bien que ce n'est pas un historien , mais un déclamatcur et un sophiste , et qui pis est, un sophiste calomniateur manifeste des chrétiens , qui porte par conséquent son reproche dans son nom; qu'aucun historien ne suit; que les historiens démentent; qui ne fait pas une histoire, mais une déclamation, où encore il ne dit rien de positif, et nous allègue pour toutes preuves ses conjectures et sa haine. Mais encore quelles conjectures?'» Personne, dit-iP, ne s'est vanté » parmi les Perses d'un coup qui lui aurait attiré » tant de récompenses. » Comme si celui qui le fit en fuyant, comme on vient de voir, n'avait pas pu le faire au hasard, et sans le savoir lui-même, ou qu'il n'eût pu périr aussitôt après, à la manière que dit Philostorge, ou par cent autres accidents. Mais quand Libanius aurait bien prouvé que Julien fut tué par un des siens ; pour en venir à un chrétien , il n'avait plus pour guide que sa haine : « On ne peut, dit-il, accuser de cette mort que ceux » à qui sa vie n'était pas utile, et qui ne vivaient » pas selon les lois. » C'est ainsi qu'il désignait les chrétiens, « qui, dit-il, ayant déjà attenté sur » sa personne , ne le manquèrent pas dans l'occa- » sion, » Il ose dire que les chrétiens avaient déjà souvent attenté sur la vie de l'empereur; chose dont aucun autre auteur ne fait mention, et dont personne ni Julien même, ne s'est jamais plaint; au contraire nous avons vu qu'encore qu'il haït l'Eglise au point que tout le monde le sait^, jamais il n'en a tenu la fidélité pour suspecte. Il est donc aussi vrai qu'il a été tué par un chrétien, qu'il est vrai que les chrétiens avaient déjà attenté sur sa vie. Libanius a dit l'un et l'autre , et n'est pas moins calomniateur dans l'un que dans l'autre. VIII. Témoignages des historiens ecclésiastiques.
— Pour ce qui est des historiens ecclésiastiques, dont il semble que le ministre veuille s'appuyer, à cause seulement qu'ils n'ont pas nié le fait, il se trompe
\. Ruf. Ftst. Bi-ev. ad Val. Aug. —2. Philosl., lii>. yn, c. l.'>.
— 3. .4»im. Marc., idem. — 4. Liban. Jul. Epilaplt. — 5. V" Avertiss., n. 17.
DKFENSE DE L' llISTOIltl': DES VARIATIONS
encore, car il cite en miirsn Socralc el Sozomcne; mais voici ce que dit Socrtile ' : « PendaiiL qu'il » combat sans armes, se liant à sa bonne fortune, » le coup dont il mourut vint on ne sait d'où. Car » ([uelques-uns disent qu'un translufie perse le Il donna; el d'autres, que ce l'ut un soldat romain : » et c'est le bruit le plus répandu , » ajoute cet historien ; ce qui pourtant n(>. parait pas véritable, puisqu'on voit tout le contraire dans plus d'historiens el dans ceux mêmes qui étaient présents. « Mais Callisle, poursuit Socrate , un des gardes » de l'empereur, el qui a écrit sa vie en vers hôro'i- » ques , dit qu'il lut tué par un démon : ce qu'il a 1) peut-être inventé par une liction poétique, et peul- » èlre la chose est-elle ainsi. » Voilà tout ce que dit Socrate, et il rejelte assez clairement ce qu'on dit de ce prétendu chrétien ; puisqu'il ne donne aucun lieu à celte opinion parmi les bruits incertains qu'ils racontent tous, sans même faire mention du sentiment de Libanius , que personne ne suivait. Théodoret en use de même-, sans rien décider sur le fait, el sans même daigner répéter ce qu'avait imaginé Libanius, comme chose qui ne méritait, el en efl'el n'avait trouvé aucune créance.
Il ne reste à examiner que Sozomêne, dont le ministre l'ait son fort, mais sans raison. Car il raconte seulement, « qu'un cavalier en courant fort vite » avait frappé l'empereur dans l'obscurité , sans » que personne le connut : qu'on ne sait point qui » le frappa : que les uns disent que ce fut un Per- » san, el d'autres un Sarrazin : d'autres un soldat » romain indigné contre l'empereur, qui jetait l'ar- » raée romaine en tant de périls^. » Si cela est, ce ne fut donc pas le christianisme qui le poussa à faire ce coup : el tels étaient , selon Sozomêne , les bruits populaires : après quoi il rapporte encore , pour ne rien omettre , le discours du sophiste Libanius : puis en disant son avis, il se déclare pour l'opinion qui attribue cette mort à un coup du ciel, dont il donne pour garant « une vision, où dans une » grande assemblée des apôtres et des prophètes , » après les plaintes qu'on y lit contre Julien , on vit » deux de l'assemblée partir soudain , el peu après » revenir comme d'une grande expédition, en di- » sant que c'en était fait, et que Julien n'élail » plus. )) Il raconte à ce propos beaucoup d'autres choses, qui tendent à conlirmer que Julien était mort par un coup miraculeux; el ainsi le parti qu'il prend est directement opposé à celui de M. Basnage , qui ne craint rien tant, que de voir les esprits célestes mêlés dans celte mort. Il est vrai , qu'en récitant le discours de Libanius qui accusait un chrétien, quoique ce ne soit pas là à quoi il s'en tient , il reconnaît que cela peut être : car en elTel , on ne prétend pas que tous les chrétiens soient incapables de faillir : et Sozomêne accuse racli(jii par l'exemple de ceux qui ont clé tant loués, principalement parmi les Grecs, pour avoir tué les tyrans : discours qui peut avoir lieu contre Libaïuus et les païens qui élevaient juscju'au ciel de tels attenlals, nuiis que le christianisme ne reçut jamais.
I.\. Réflexion sur Sozomêne. Témoignage des Pères de ce siècle , et en particulier celui de saint
1. Soc, m, 2. l. — 2. Theodor., Hist., lib. m, 20, cdit. 1812, p. 657. — 3. Soi., VI, 1,2.
Augustin. — Voilà ces exemples de l'ancienne Eglise qu'on nous avait tant vantés. Tout se réduit dans le fait, à la conjecture du seul Libanius , manifeste calomniateur el ennemi juré des chrétiens ; et dans le dogme, au sentiment du seul Sozomêne, à qui sans lui dénier dans les faits, l'autorité qu'il peut avoir comme historien, nous refuserons hardiment celle qui peut convenir à un docteur. Car enfin, s'il est pernns de mettre la main sur un empereur, sous prétexte qu'il persécute l'Eglise, que deviennent ces déclarations qu'elle faisait durant la persécution dans toutes ses apologies, lorsqu'elle y protestait solennellement qu'elle regardait dans les princes une seconde majesté , que la première majesté , c'est-à-dire celle de Dieu, avait établie; en sorte qu'honorer le prince, c'était un acte de religion, comme en violer la majesté c'était un sacrilège'? Que si M. Basnage a voulu penser que l'Eglise du quatrième siècle, el sous Julien l'Apostat, eùl dégénéré de celte sainte doctrine, il eût fallu nous alléguer un saint Basile, un saint Grégoire de Nazianze , un saint Ambroise , un saint Chrysoslome, un saint Augustin et les autres saints évoques qu'elle reconnaissait pour ses docteurs , dont aussi le sentiment unanime réglait celui de tous les fidèles. Mais le ministre n'a pas osé seulement les nommer; car il savait bien qu'en parlant souvent contre Julien l'Apostat, el contre les autres princes persécuteurs , ils n'ont eu et n'ont inspiré à tous les peuples qu'un inviolable respect pour leur autorité. Je ne répéterai pas tout ce que j'ai dit sur cette matière dans le cinquième Avertissement^, où il parait plus clair que le jour, que loin de rien attenter contre la personne des princes, l'Eglise, quoique constamment la plus forte dans ce siècle, a persisté dans l'obéissance par mrfxime, par piété, par devoir, autant que dans les siècles où elle était plus faible. Seulement pour fermer la bouche à notre ministre, je le ferai souvenir de ce témoignage de saint Augustin^ : « Quand Julien disait à ses » soldats chrétiens : Offrez de l'encens aux idoles , » ils le refusaient; ipuuid il leur disait : Marchez, » combattez , ils obéissaient sans hésiter. » ]\Iais c'était peut-être pour trouver plus commodément dans la mêlée l'occasion de l'assassiner? Laissons-le croire à M. Basnage , à Libanius , el aux autres ennemis de la piété. Saint Augustin dit tout autre chose de ces religieux soldats : « Ils distinguaient , , » dit-il, le Bol éternel , du roi temporel , el demeu- l » raient assujélis au roi temporel pour l'amour du " » Roi élernel : parce que, poursuit le même Père , » lorsque les impies deviennent rois, c'est Dieu qui » le fait pour exercer son peuple. » Gomment l'exercer, si ce n'est par la persécution? D'où ce grand homme conclut que, loin de rien entreprendre cou- Ire l'autorité el encore moins contre la personne du prince , on ne peut pas refuser à celte puissance établie de Dieu , comme il vient de le prouver, l'obéissance qu'il lui est due. Saint Augustin fait deux choses en celle occasion , toules deux entièrement décisives : la première, il [loso le fait constant et public, c'est-à-dire, l'obéissance que les soldais chrétiens rendirent toujours à Julien, sans s'être jamais démentis; secondement, il va au principe selon sa
1. Voyez V' Averliss., n. 13 el suiv. — 2. Idem , n. 17 et suiv. — 3. lli'iJ,.; Awj., in Psal.cs.xiv,n. 7, lom. iv, col. H15.
CONTRE LA RÉPONSE DE M. BASNAGE
coutume, et il montre que celle pratique constante et universelle des soldats chrétiens était fondée sur les maximes inébranlables de l'Eglise, en sorte « qu'on » ne pouvait pas refuser à celle puissance l'bon- » neur qui lui était dû. Non paierai non reddi » honos ei debilus polestali. » C'esl d'un si grand évoque qu'il fallait apprendre la pratique inviolable aussi bien que la doctrine constante de l'Eglise sous Julien, et non pas de Libanius, ou même de Sozoméne. Car outre la dilïérence qu'il y a entre un docteur si autorisé et un simple historien, Sozomène raisonne sur un récit en l'air, que lui-même croyait faux ; et saint Augustin rapporte un fait constant , dont il avait pour témoin tout l'univers : Sozomène répond à un païen selon les principes du paganisme; et saint Augustin propose les plus sûres et les plus saintes maximes du christianisme; et ce qui seul emporte la décision, Sozomène parle seul sans qu'on puisse alléguer un seul chrétien qui ail parlé comme lui, et sainl Augustin est soutenu , comme on l'a fait voir', par la tradition constante de tous les siècles passés , et par le consenlemenl unanime de tous les évoques de son temps.
X. Doctrine de saint Augustin sur l'obéissance des sujets, et sur le principe qui rend les guerres légitimes. — Et puisque nous sommes tombés sur saint Augustin , pour ne m'en tenir pas ici seulement à ce que j'en avais rapporté ailleurs, vous serez bien aises , mes frères , de remonter avec lui jusqu'au principe qui peut rendre les guerres légitimes, afln d'entendre à fond combien sont injustes celles que les ministres onl fait entreprendre à vos pères, et qu'ils voudraient encore aujourd'hui vous faire imiter.
Sainl Augustin, attaqué par diverses objections des manichéens , qui condamnaient beaucoup de pratiques et de lois de l'Ancien Testament , comme contraires aux bonnes mœurs; pour connaître la règle des mœurs, consulte avant toutes choses, la loi éternelle, c'est-<à-dire , comme il la définit, la raison divine et l'immuable volonté de Dieu, qui ordonne de conserver l'ordre naturel, et défend de le troubler-. Puis venant à parler des guerres entreprises par l'ordre de Dieu sous Mo'ise et les autres princes du peuple sainl, il montre aux manichéens qui les blâmaient, que si l'on peut entreprendre justement la guerre par l'ordre des princes, à plus forte raison le peut-on par l'ordre de Dieu, pour punir ou pour corriger ceux qui se rebellent contre lui'. Par ce moyen il entre nécessairement dans le principe qui rend les guerres légitimes parmi les hommes; el là en considérant la loi éternelle qui ordonne de conserver l'ordre naturel, il donne cette belle règle : « L'ordre naturel, dil-il", sur lequel » est établie la Iranquillité publique , demande que » l'autorité et le conseil d'entreprendre la guerre, » soient dans le prince , et en même temps que » l'exécution des ordres de la guerre soil dans les » soldats qui doivent ce ministère au salut el à la » tranquillité publique. » Ainsi selon l'ordre de la nature , que la loi éternelle veut conserver, sainl Augustin établit dans le prince , comme dans le • chef, la raison el l'autorité; el dans les soldats,
l.y» Avert., n. 3, 12, 13, etc., jusqu'à 21. —2. Cont. Faust., lit. XXII, cap. 27; tom. viii, col. 378. — 3. Idem, cap. 74, col. 401 et seq. — 4. Ibid., cap. 75.
comme dans les membres, un ministère qui lui est soumis : d'où il s'ensuit, que quiconque n'est pas prince ne peut commencer ni entreprendre la guerre. Autrement, contre la nature, il ôte à la lète l'autorité et le conseil, pour les transporter aux membres qui n'ont que le ministère et l'exécution : il partage le corps de l'Etat ; il y met deux princes el deux chefs : il fait deux Etats dans un Etat; et rompant le lien commun des citoyens, il introduit dans un empire la plus grande confusion qu'on y puisse voir, et la plus prochaine disposition à sa totale ruine, conformément à cette parole de notre Sauveur : Tout royaume dicisé en lui-même sera désolé, et les maisons en tomberont l'une sur Vautre ' .
Il ne faut donc pas s'étonner, si sainl Augustin n'a laissé aux soldats de Julien autre parti à prendre dans la guerre, que celui d'obéir à leur empereur, lorsqu'il leur disait : Marchez : s'ils marchent sans son ordre, el encore plus s'ils marchent contre son ordre , de membres ils se font les chefs , el renversent l'ordre public : ce qui va si loin, que qui combat même l'ennemi sans l'ordre du prince , se rend digne de cliâtimenl : combien plus s'il tourne ses armes contre le prince lui-même, el contre sa patrie, comme on fait dans les guerres civiles?
El de peur qu'on ne s'imagine qu'en combattant sous un prince injuste, on ait part à l'injustice de ses entreprises, sainl Augustin établit un autre principe 2, ou plutôt du premier principe qu'il a établi , il lire celle conséquence, « qu'un » homme de bien qui en comballanl suit les ordres » d'un prince impie, el ne voit pas manifestemenl » l'injustice de ses desseins, ni une expresse dé- » fense de Dieu dans ses entreprises , peut inno- » cemmenl faire la guerre en gardant l'ordre public » el la subordination nécessaire au corps de l'E- » lat; » c'esl-à-dire , en se soumettant à l'ordre du prince, qui seul en fait le lien ; « en sorte, conti- » nue-t-il , que l'ordre de la sujétion rend le sujet » innocent , lors môme que l'injustice de l'entre- » prise rend le prince criminel : » lanl il importe à l'ordre, dit le même Père, de savoir ce qui convient à chacun^ : el lanl il est véritable que l'obéissance peut être louée, encore même que le commandement soit injuste el condamnable.
Par là' donc on voit clairement que dans les guerres, on n'esl assuré de son innocence, que lorsque l'on combat sous les ordres de son prince; et qu'au contraire lorsque l'on combat, ou sans ordre, ou, ce qui est encore pis, contre son ordre et contre lui, comme dans les guerres civiles, la guerre n'est qu'un brigandage, et on commet autant de meurtres qu'on lire de fois l'épée.
XI. Suite de la doctrine de saint Augustin, el qu'elle n'est autre chose qu'une fidèle interprétation de saint Paul. — Mais parce qu'on pourrait imaginer d'autres règles à suivre lorsqu'on est injustement opprimé par son prince légitime , sainl Augustin l'ail voir dans la suite, par l'exemple de Jésus-Chrisi ■', qu'encore qu'il fût l'innocence même, et tout ensemble le plus parfait el le plus indignement opprimé de tous les justes, « il ne permet » pas à saint Pierre de tirer l'épée pour le défendre,
1. Matth., XII, 25; Luc, xi. 17. — 2. Idem. — 3. Idem, cap. 73. — 1. Idem, cap. 16, T!.
DEFENSE DE L'UISTOIUE DES VARIATIONS
» et répare par un miracle, la blessure qu'il avait » faile à un dos exéculcurs des ordres injustes » qu'on avait donnés contre lui : » montrant en toutes manières ;ï ses disciples, et par ses exemples aussi bien qu'il avait fait par ses paroles, qu'il ne leur laissait aucun pouvoir ni aucune force contre la puissance publique , quand ils en seraient opprimés avec autant d'injustice et de violence qu'il l'avait été lui-même.
Ainsi loin de conclure, comme a fait M. Jurieu, que Jésus-Christ en commandant à ses disciples d'avoir des épées, avait intention de leur commander en même temps de s'en servir pour le défendre contre ses injustes persécuteurs', saint Augustin remarque au contraire^ « qu'il avait bien 1) ordonné d'acheter une épée, mais qu'il n'avait pas » ordonné qu'on en frappât, et même qu'il reprit » saint Pierre d'avoir frappé de lui-même » et sans ordre ; atin de lui faire entendre qu'il n'est permis aux particuliers d'employer l'épée qu'avec l'ordre ou la permission de la puissance publique, et qu'il est encore bien moins permis de l'employer contre ellemême dans quelque abus qu'elle tombe. C'est aussi manifestement ce que Jésus-Christ nous fait voir, lorsqu'à l'occasion de ces épées et des coups que ses disciples en donnèrent : Il faut, dit-iP, que celte prophétie soit encore accomplie de moi : Il a été mis au nombre des scélérats : mettant manifestement au rang des crimes, la résistance que voulurent faire ses disciples à la puissance publique, encore que ce fut dans une occasion oii l'injustice et la violence furent poussées au dernier excès, ainsi que nous l'avons plus amplement expliqué ailleurs^.
Selon ces paroles de Jésus-Christ, il ne reste plus aux fidèles, opprimés par la puissance publique, que de soulTrir à l'exemple du Fils de Dieu, sans résistance et sans murmure, et de répondre comme lui à ceux qui voudraient combattre pour les en empêcher : Ne wulez-vous pas que je boire le calice que mon Père m'a préparé'? C'est ce qu'a fait Jésus-Christ, et c'est ce qu'il prescrit aux siens : Il leur présente, dit saint Augustin*, le calice qu'il a pris; et sans leur permettre autre chose, il les oblige à la patience par ses préceptes et par ses exemples. C'est pourquoi, dit le même Père', « quoique le nombre de ses martyrs fut si » grand, que s'il avait voulu en faire des armées, » et les proléger dans les combats, nulle nation et » nul royaume n'eût été capable de leur résister : » il a voulu qu'ils soulTrissent, parce qu'il ne convenait pas à ses enfants humbles et pacifiques, de troubler l'ordre naturel des choses humaines, ni de renverser, avec l'autorité des princes, le fondement des empires et de la tranr|uillilé puldiiiue.
Telle est la doctrine de saint Augustin, i|ui se trouve renfermée tout entière dans ce seul mot de saint Paul : Ce n'est pas en tain que le prince porte l'épée comme ministre de Dieu, , et comme vengeur des crimes^ : par où il montre que le prince est seul armé dans un Etat : qu'on n'a nulle force que sous ses ordres : que c'est à lui seul à tirer l'épée que Dieu lui a mise en main pour la vengeance publi-
1. V' Avert., n. 23. — 2. Aug., cap. 77. — 3. Luc, xxri. 37. — 4. V' Avert., n. 23. — 5. Joan., xviii. U. — 6. Aug., cap. 76. —7. Idem. — 8. Rom., xiir. -1.
que; Cl que l'épée tirée contre lui est celle que Jésus-Christ ordonne de remettre dans le fourreau. Ainsi les guerres civiles, sous prétexte de se défendre de l'oppression, sont des attentats; et saint Augustin, qui a établi cette vérité par de si beaux principes, n'a été que l'iiiterprèle de saint Paul.
XII. Les exemples de M. Basnage réprouvés par cette doctrine de saint Paul et de saint Augustin. — Selon ces lois éternelles qui ont réglé durant les persécutions la conduite de l'Eglise, et qu'elle n'a constamment jamais démenties, elle n'avait garde d'approuver le soulèvement du peuple de Constanlinople contre l'empereur Anastase, où ce bel ordre et si naturel des choses humaines était si étrangement renversé, que les membres mettaient en péril non-seulement l'autorité, mais encore la vie de leur chef : encore moins eùt-elle approuvé ce prétendu attentat d'un soldat chrétien contre Julien, qui, selon les règles de l'Eglise, quoi que Sozoméne en eût pu dire, eût passé pour une entreprise contre la loi éternelle, et même pour un sacrilège contre la seconde majesté.
XIII. Examen particulier de l'exemple des Pers- Arménie7is. Ancienne doctrine des chrétiens de Perse sur la fidélité qu'on doit au prince. — Pour ce qui regarde les Arméniens sujets à la Perse, ou comme on les appelait, les Pers- Arméniens, qui maltraités pour leur religion par le roi de Perse, se donnèrent à l'empereur Justin ; il faudrait savoir pour en juger, à quelles conditions le royaume d'Arménie était sujet à celui de Perse. Car tous les peuples ne sont pas sujets à même titre; et il y en a dont la sujétion tient autant de l'alliance et de la confédération, que de la parfaite et véritable dépendance : ce qui se remarque principalement dans les grands empires, et surtout dans leurs provinces les plus éloignées , au nombre desquelles était la Pers-Arménie dans le vaste royaume de Perse. Elle avait été détachée du reste de l'Arménie, et tout ce royaume avait autrefois appartenu aux Romains, mais à des conditions bien dillerenles du reste des peuples sujets; puisque l'empire romain n'exerçait aucun droit sur ceux-ci, que celui de leur donner
i un roi de leur nation et du sang des Arsacides , sans au surplus en rien exiger, ni se mêler de leur gouvernement.
Après même qu'ils eurent cessé d'avoir des rois, ils conservaient de grands privilèges, et prétendirent en général devoir vivre selon leurs lois et en particulier, d'être exempts de tous impôts ' : en sorte qu'en étant chargés , ils se donnèrent au roi de Perse. Si la partie de ce royaume, qui fut depuis sujette à la Perse, en s'unissant ii ce grand empire s'était réservé ou non quelque droit semblable, et avait fait ses conditions sur la religion chrétienne qu'elle avait presque reçue dès son origine, c'est ce que les historiens de M. Basnage ne nous diseni pas^, ni aucune des circonstances qui pourraient nous faire juger jusqu'à quel degré on pourrait condamner ou excuser la défection de ces peuples.
, Mais comme ces historiens nous racontent dans le même temps, et pour la même cause, une semblable action des Ibériens, nous pouvons juger de l'une par l'autre. Or constamment les Ibériens,
1. Proc. Pers., l. i, c. 3. — 2. Evag., lib. v. Theoph. Bysanc.
ajiud Phot. Joaii. Biclar., Chron. ^
CONTRE LA RÉPONSE DE M. BASNAGE
quoique sujets de la Perse, ne l'étaient pas si absolument qu'ils n'eussent leur roi, et n'usassent de leurs lois. C'est Procope qui nous l'apprend', et que le roi des Ibériens qui se retira d'avec les Perses pour s'attacher aux Romains, s'appelait Gurgène ; ces peuples, qui avaient leurs rois, ordinairement étaient bien sujets du grand roi de Perse pour certaines choses, et devaient le suivre à la guerre : mais dans le reste, le roi de Perse n'exerçait sur eux aucune souveraineté^. Ainsi on peut croire que les Ibériens et leur roi étaient soumis a l'empire persien à peu près aux mômes conditions que les Laziens leurs voisins (c'était l'ancienne Colchos) l'étaient aux Romains; et tout le droit des Romains consistait à envoyer au roi de Colchos les marques royales, sans en pouvoir exiger d'autres services.
Telle était la condition de ces peuples. Mais, après tout , que nous importe , puisque dans le fond, et quoi qu'il en soit, si les Pers-Arméniens étaient sujets aux mêmes conditions que les Perses, leur sentence est prononcée dès le temps de la persécution de Sapor, où nous avons vu les évéques et les chrétiens accusés d'intelligence avec les Romains, s'en défendre comme d'un crime, et repousser celte accusation comme une manifeste calomnie'. On sait aussi que Constantin ne fit autre chose que d'écrire en leur faveur, comme nous l'avons fait voir par Sozomène*; et nous y ajoutons maintenant le témoignage conforme de Théophane, qui assure en termes formels, qu'ils furent calomniés par les Juifs et par les Perses^. Ainsi les Pers- Arméniens, s'ils étaient sujets comme les autres et à même condition, ne peuvent qu'augmenter le nombre des rebelles que la loi éternelle condamne.
On voit clairement par-là que les exemples de M. Basnage, à la manière qu'il nous les propose, sont des exemples réprouvés. Ce ne sont donc pas des exemples de l'ancienne Eglise, dont aussi on ne nous fait voir aucune approbation.
Ainsi ceux qui nous les proposent, au lieu d'autoriser leurs attentats, en prononcent la condamnation , et montrent qu'il ne leur reste plus aucune ressource.
XIV. Variations de la Réforme et de ses écrivains , sur les récoltes. — On s'imaginera peut-être que la Réforme, si souvent livrée au mauvais esprit qui la poussait à la révolte, n'aura qu'à la désavouer et tous ceux qui l'ont excitée. Mais non : car on a vu , par des pièces qui ne soull'rent aucune réplique, que ceux qui ont excité la révolte, et qui l'ont autorisée par leurs décrets, sont les ministres eux-mêmes, sans en excepter les réformateurs, et que le peuple réformé a été porté à prendre les armes contre son roi et sa patrie par les décrets des synodes les plus authentiques.
Telle a été l'accusation que j'ai intentée à la Réforme; et il ne faut pas s'étonner si elle est tombée, en se défendant, dans de manifestes contradictions. Car voici la juste sentence, du souverain Juge : ceux qui combattent la loi éternelle de la vérité sur laquelle est établi l'ordre du monde, par une suite inévitable de leur erreur, sont forcés à se