v*: Avei't.,n. 60 et $uiv. — 2. Proclam, de Jean Russcl
XLI. On revient à M. Basnage, et on convainc Luther et les protestants d'Allemagne d'avoir prêché la révolte. Thèses affreuses de Luther. — Afin de remonter à la source, il faut aller jusqu'à Luther, et malgré les vaines défaites de M. Basnage, faire voir l'esprit de révolte dans l'Allemagne protestante. Cette dispute ira plus vite, parce qu'il y a" moins de faits : mais d'abord il y en a un absolument décisif contre Luther, dans ses thèses de 1540, toutes pleines de sédition et de fureur, comme on peut le voir par la simple lecture'. M. Basnage excuse Luther en disant qu'il y établit n l'obéissance due au magistrat lors même qu'il » persécute , et qu'il y a décidé qu'on devait aban- » donner toutes choses plutôt que de lui résister^.» Je l'avoue; mais ce ministre ne connaît guère l'humeur de Luther qui, après avoir dit quelques vérités pendant qu'il est un peu de sens rassis, entre tout à coup en ses furies, aussitôt qu'il nomme le Pape, et ne se possède plus. C'est pourquoi, à ces belles thèses où il avait si bien établi l'autorité du magistrat, il ajoute celles-ci, dont la fureur est sans exemple' : « Que le Pape est un loup-garou » possédé du malin esprit : que tous les villages et » toutes les villes doivent s'attrouper contre lui : » qu'il ne faut attendre l'autorité, ni de juge, ni de » concile, ni se soucier du juge qui défendrait de le » tuer : que si ce juge ou les paysans sont tués » eux-mêmes dans le tumulte par ceux qui pour- » suivent ce monstre , ils n'ont que ce qu'ils méri- » tent : on ne leur a fait aucun tort ; Nihil injuriœ » mis illatum est. » Ne voilà-t-il pas le juge ou le magistrat bien en sûreté sous l'autorité de Luther? Il poursuit ; « Qu'il no faut point se mettre en » peine, si le Pape est soutenu par les princes, par » les rois, par les césars même : que qui combat « sous un voleur, est déchu de la milice aussi bien » que du salut éternel : et que ni les princes, ni les » rois, ni les césars, ne se sauvent pas de celte loi » sous prétexte qu'ils sont défenseurs de l'Eglise , » parce qu'ils sont tenus de savoir ce que c'est que » l'Eglise. » M. Basnage passe tout cela, et ne craint pas d'assurer que Luther n'attaque que l'autorité usurpée et tyrannique des Papes^, sans seulement daigner remarquer qu'il n'attaque pas moins violemment, non-seulement les juges et les magistrats, mais encore et nommément , les rois et les princes , et même les empereurs qui le soutiennent ; qu'il les dégrade de la milice : qu'il les met au rang des bandits qui combattent sous un chef de voleurs, et qu'il abandonne leur vie au premier venu. Ce n'est pas là seulement permettre de prendre les armes pour se défendre des persécuteurs ; c'est ouvertement se rendre agresseurs, et contre le Pape et contre les rois qui défendront de le tuer; et on ne jieut pas pousser la révolte à un plus grand excès. Le chef des réformateurs a introduit ces maximes.
XLII. Les guerres de la Ligue de Smalcalde : l'électeur de Sa.te et le landgrave, mal justifiés par M. Basnage, et condamnés par eux-mêmes comme par toute l'Allemagne. — Ces thèses, soutenues d'abord en 1540, furent jugées dignes par Luther d'être renouvelées en 1545, quelques mois avant sa
1. Luth., t. 1. p. 407; Sleid., xvi; Var., liv. vm , n. 1. — 2. Basn., t. i, Il part., ch. vi , i).,16.— 3. Idem, Th. ôSetseq. — 4. Basn., idem, p. 506.
DEFENSE Dl'; l^HISTOUiE /)/?.S ri/?ri7VO,VS
inorl : et ce cypne niélndioux (car c'est ainsi qu'on prétend que le |iro|)hctu .Icaii llus a nommé LiUlier), répéta celle clianson en mourant. Elle l'ut suivie des guerres civiles de Jean Frédéric, éiccleur de Saxe, et de Philippe , landgrave de liesse, contre l'empereur, pour soutenir la Ligue de Smalcalde'. M. Basnage fait semblant de me vouloir prendre par mes propres paroles, à cause de ce que j'ai dit-, (]ue l'empereur témoignait que ce n'élail pas pour la religion qu'il prenait les armes. G'élail donc, dit M. Basnage', une guerre politique. Il raisonne mal : pour savoir le sentiment des prolestants , il ne s'agit pas de remarquer ce que disait Charles V, mais ce que disaient les protestants eux-mêmes. Or j'ai fait voir\ et il est conslanl par leur manifeste, et par SIeidan qui le rapporte^ qu'ils s'autorisaient du prétexte de la religion et de l'Evangile, que l'empereur, disaient-ils, attaquait en leurs personnes, mêlant partout l'Anlechrist romain, comme les thèses de Luther et tous ses autres discours le leur apprenaient : c'était donc, dans l'esprit des protestants , une guerre de religion , et on pouvait se révoller par ce principe.
M. Basnage en convient"; mais il croit sauver la Réforme, en disant qu'outre le motif de la religion, les princes alléguaient encore les raisons d'Etat. Il raisonne mal , encore un coup. Car il sulTit pour ce que je veux, sans nier les autres prétextes , que la religion en ait été l'un, et môme le principal, puisque c'était celui-là qui faisait le fondement de la Ligue, et dont les armées rebelles étaient le plus émues.
Le raisonnement du ministre a un peu plus d'apparence, lorsqu'il dit que les princes d'Allemagne sont des souverains'; d'où il conclut qu'ils peuvent légitimement faire la guerre à l'empereur. Néanmoins il se trompe encore, et sans entrer dans la discussion des droits de l'empire, dont il parle trôs-ignoramment , aussi bien que du droit des vassaux, SIeidan dit expressément en cette occasion, comme il a été remarqué dans ['Histoire desVariations^, que le duc de Saxe, le plus consciencieux des protestants, ne voulait pas « que Charles V fût » traité d'empereur dans le manifeste, parce qu'au- » trement on ne pourrait pas lui faire la guerre » légitimement : Alioqui cum eo belligerari non li- » cere. » M. Basnage passe cet endroit selon sa coutume, parce qu'il est décisif et sans réplique. Il est vrai que le landgrave n'eut point ce scrupule : mais c'est qu'il n'avait pas la conscience si délicate, témoin son intempérance, et ce qui est pis , sa polygamie, qui fait la honte de la Réforme. Il est vrai encore que le duc de Saxe entreprit la guerre, ensuite du bel expédient dont on convint, de ne traiter pas Charles V comme empereur, mais comme se portant pour empereur". Mais tout cela sert à confirmer ce que j'ai établi partout, que la Réforme est toujours forcée par la vérité à reconnaître ce qui est du aux puissances souveraines, et en même temps toujours prèle à éluder celle oi)ligation par de vains prétextes. M. Basnage n'a donc qu'à se taire, et il le fait : mais il faudrait donc renoncer à la défefise d'une cause qui ne se peut soutenir que par de telles dissimulations.
1. SIeid., lib. xvi. — 2. Var., liv. vm, n. 3. — 3. Basn., p. 504. — 4. Var., liv. viir , n. 3. —5. Sleid., xvii. —6. Btisn., p. 505. — 7. Idem, p. 501 cl suiv. — 8. Sleid., xvii; Var., liv. vm,». 3. —9. Sleid., ibid.; Var., ibid.
\ Il dissimule encore ce qui est constant, que ces l)rinces proscrits par l'empereur comme de rebelles vassaux, furent contraints d'acquiescer à la sentence; que le duc en perdit son électoral et la plus grande ]]artic de son domaine; que l'empereurdonna l'un et l'autre ; que celle sentence tint et lient encore; en un mol, qu'il punit ces princes comme des rebelles, et les tint comme prisonniers non-seulement de guerre, mais encore d'Etat; sans que l'Allemagne réclamât, ni que les autres princes lissent autre chose que de très-humbles supplications et des offices respectueux envers l'empereur. M. Basnage soutient indéfiniment que les princes d'Allemagne , lorsqu'ils font la guerre à l'empereur, ne demandent ni grâce ni pardon '. Ceux-ci le demandèrent souvent et avec autant de soumission que le font des sujets rebelles, et jurèrent à l'empereur une fidèle obéissance comme une chose qui lui était due. Tout cela, dis-je, est constant par l'autorité de SIeidan et de toutes les histoires- : ce qui montre dans celte occasion, quoiqu'on dise M. Basnage, une rébellion manifeste , pendant qu'il est certain d'ailleurs que la religion en fut le motif : qui est tout ce que j'avais à prouver.
XLIII. Le livre des protestants de Magdebourg. — Dans ce temps , après la défaite de l'électeur et du landgrave, arriva la fameuse guerre de ceux de Magdebourg, et le long siège que cette ville soutint contre Charles V. Les protestants se défendirent par maximes autant que par armes, et publièrent en 1550 le livre qui avait pour titre : Du droit des magistrats sur leurs sujets, où ils soutiennent à peu près la même doctrine que le ministre Languet, sous le nom de Junius Brulus, que Buchanan, que David Paré , que les autres protestants, et depuis peu M. Jurieu ont établie, c'est-à-dire celle qui donne aux peuples sujets un empire souverain sur leurs princes légitimes, aussitôt qu'ils croiront avoir raison de les appeler tyrans.
XLIV. La guerre commencée par les protestants et le landgrave avec l'approbation de LMther : silence de M. Basnage sur tout cet endroit. — Il ne plait pas à M. Basnage, que Luther ait mis en feu toute l'Allemagne. Qu'on lise le II" livre des Variations, on y trouvera que les luthériens furent les premiers qui armèrent pour leur religion, sans que personne ne songeât encore à les attaquer'. Un traité imaginaire entre George , duc de Saxe, et les catholiques en fut le prétexte : il demeura pour constant que ce traité n'avait jamais été : cependant tout le parti prit les armes : Mélanchton est troublé du scandale dont la bonne cause allait être chargée'', et ne sait comment excuser les exactions énormes que lit le landgrave, toujours peu scrupuleux, pour se faire dédommager d'un armement, constamment et de son aveu, fait mal à propos et sur de faux rapports. Mais Luther approuva tout, et sans aucun respect ni ménagement pour la maison de Saxe, dont il était sujet, il no menaça de rien moins le duc George, qui était un prince de cette maison, que de le faire exterminer par les autres princes. N'est-ce pas là allumer la guerre civile? Mais M. Basnage ne le veut pas voir, et il passe tout cet endroit des Variations sous silence.
1 . Bnsn., p. 501 . — 2. Sleid., xvn , xviii , xix , xx , xxiv. —
3 V'(i)-., liv. Il, H. M; Sleid., vi. — 4. Var., id.; Met., iv. 70, 72.
CONTRE LA RÉPONSE DE M. BASNAGE
XLV. Les ligues contre l'empereur que Me'lanchton acait détestées, cotnme contraires à l'Ecangile , sont autorisées par Luther et par Mélanchton même. — Ea voici un où il croit avoir plus d'avantage. On a rapporté dans cette histoire un célèbre écrit de Luther, où « encore que jusqu'alors il eut en- » seigné qu'il n'était pas permis de résister aux » puissances légitimes , » il déclarait maintenant , contre ses anciennes maximes, « qu'il était permis » de faire des ligues pour se défendre contre l'em- » PERECR et contre tout autre qui ferait la guerre » ES SON NOM, et que non-seulement le droit, mais » encore la nécessité et la conscience mettaient les » armes en main aux protestants'. » J'avais à prouver deux choses .• l'une que Luther fit cette déclaration après avoir été expressément consulté sur la matière : je le prouve par Sleidan qui rapporte la consultation des théologiens et jurisconsultes où il assista , et où il donna son avis tel qu'on vient de le rapporter- : l'autre que le même Luther mit son sentiment par écrit , et « que cet écrit de Luther ' répandu dans toute l'Allemagne fut comme le son » de tocsin pour exciter toutes les villes à faire des » ligues : » ce sont les propres termes de Mélanchton dans une lettre de conflance qu'il écrit à son ami Camérarius : et le fait que je rapporte est incontestable par le témoignage constant de ces deux auteurs.
Ajoutons que Mélanchton même, quelque horreur qu'il eût toujours eue des guerres civiles, consentit à cet écrit. Car après avoir enseigné qtie tous les gens de bien doivent s'opposer à ces ligues ; après s'être glorifié de les avoir dissipées l'année auparavant^, comme il a été démontré dans l'Histoire des Variations par ses propres termes* : à la fln il s'y laisse aller quoiqu'on tremblant et comme malgré lui. « Je ne crois pas, dit-il s, qu'il faille blâmer » les précautions de nos gens : il peut y avoir de )! justes raisons de faire la guerre : Luther a écrit » très-modérément, et on a bien eu de la peine à » lui arracher son écrit : je crois que vous voyez » bien, mon cher Camérarius, que nous n'avons » point de tort. » Tout le reste qu'on peut voir dans ['Histoire des Variations , est de même style. Ainsi quoiqu'ils eussent peine à apaiser leur conscience, Luther et Mélanchton même franchirent le pas ; toutes les villes suivirent, et la Réforme se souleva contre l'empereur par maxime.
XLVI. Falsification d'un passage de Mélanchton, objectée témérairement par M. Basnage. — M. Basnage m'objecte « que le passage de Mélanchton » que je cite est falsifié^ ; Mélanchton se plaint, » poursuit-il, qu'on a publié cet écrit dans toute » l'Allemagne après l'avoir tronqué : M. de Meaux <> efl'ace ce mot qui détruit sa preuve : car on sait » bien que l'écrit le plus pacifique et le plus judi- » cieux peut produire de mauvais effets quand il est » tronqué. » Voyons si ce mot ôté aÎTaiblit ma preuve; ou même s'il sert quelque chose à la matière. Je ne cherchais pas dans Mélanchton le sentiment de Luther : il n'en parle qu'obscurément à un ami qui savait le fait d'ailleurs. C'est de Sleidan que nous l'apprenons, et ce sentiment de Luther
1. Var., liv. rv, n. 1,2; Sleid., lib. vin, inil. — 2. Idem. — 3. Met., lih. iv, Ep. 85, 110, 111. —4. Var., liv. rv, n. 2; liv. v, ». 32, 33. — 5. Epist. 110, 111. — 6. Pa</. 506.
était en termes formels, de permettre de se liguer pour prendre les armes même contre l' empereur . On en a vu le passage, qui ne soufl're aucune réplique : aussi M. Basnage n'y en fait-il pas. De cette sorte ma preuve est complète : la doctrine de Luther est claire, et nous n'avons besoin de Jlélanchton que pour en apprendre les mauvais effets. Il nous les découvre en trois mots lorsqu'il se plaint que l'écrit donna le signal à toutes les cilles pour former des ligues ; ces ligues qu'il se glorifiait d'avoir dissipées ; ces ligues que les gens de bien devaient tant haïr. Les ligues étaient donc comprises dans cet écrit de Luther, et les ligues contre l'empereur, puisque c'était celles dont il s'agissait, et pour lesquelles on était assemblé; l'écrit n'était pas tronqué k cet égard , et c'est assez. Qu'on en ait, si vous voulez , retranché les preuves dont Luther soutenait sa décision, ou que Mélanchton se plaigne qu'on la laisse trop sèche et trop crue en lui olant les belles couleurs dont sa douce et artificieuse éloquence l'avait peut-être parée : quoi qu'il en soit , le fait est constant , et le mot que j'ai omis ou par oubli ou comme inutile , l'était en etïet. Mais enfin rétablissons ce mot oublié, si M. Basnage le souhaite : quel avantage en espère-t-il'? si cet écrit tronqué, qui soulevait toutes les villes contre l'empereur, déplaisait à Luther, que ne le désavouaitil? si la fierté de Luther ne lui permettait pas un tel désaveu, où était la modération dont Mélanchton se faisait honneur? était-ce assez de se plaindre à l'oreille d'un ami d'un écrit tronqué , pendant qu'il courait toute l'Allemagne , et y soulevait toutes les villes? Mais ni Luther, ni Mélanchton même ne le désavouent ; et malgré toutes les chicanes de M. Basnage, ma preuve subsiste dans toute sa force , et la Réforme est convaincue par ce seul écrit d'avoir passé la rébellion en dogme.
XLVII. C'est M. Basnage lui-même qui falsifie Mélanchton dans cette même matière. — Le ministre revient à la charge; et il fait dire à Mélanchton, que Luther ne fut point consulté sur la ligue' . Mais, à ce coup, c'est lui qui tronque, et d'une manière qui change le sens. Mélanchton ne dit pas au lieu qu'il cite, c'est-à-dire, dans la lettre CXI, que Luther ne fut pas consulté sur la ligue; voici ses mots : « Personne, dit-iP, ne nous consulte !> maintenant ni Luther ni moi sur les ligues. » Il ne nie pas qu'ils n'aient été consultés : il dit qu'on ne les consulte plus maintenant; il avait dit dans la lettre précédente : « On ne nous consulte plus » tant sur la question, s'il est permis de se défendre » par les armes ^. » On les avait donc consultés ; on les consultait encore ; mais plus rarement , et peutêtre avec un peu de détour : mais toujours la conclusion était qu'on pouvait faire des ligues, c'est-àdire, prendre les armes contre l'empereur.
XLVIII. La Réforme a renoncé aux belles maximes qu'elle avait d'abord établies : M. Basnage se confond lui-même. — Ce n'était plus là le premier objet, ni ces beaux desseins de la Réforme naissante , lorsque Mélanchton écrivait au landgrave , c'est-à-dire à l'architecte de toutes les ligues : Il vaut mieux périr, que d'émouvoir des guerres civiles, ou d'établir l'Evangile, c'est-à-dire, la Ré-