‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 97 sur 545 · P-jg · texte numérisé non relu

P-jg

elle est appuyée. Saint Cyprien nous le dira presque dans toutes les pages de ses écrits; et l'on doit croire qu'en écoutant saint Cyprien , on entend parler tous les autres Pères , qui tiennent tous unanimement le même langage.

Ce saint évèque, illustre par sa piété, par sa doctrine et par son martyre, ne cesse de s'élever contre ceux « qui négligent de satisfaire à Dieu , qui est » irrité, et de racheter leurs péchés par des satis- » factions et des lamentations convenables*. » Il condamne la témérité de ceux « qui se vantent, dit- 1) il, faussement d'avoir la pais, devant que d'avoir » expié leurs péchés , devant que d'avoir fait leur » confession, devant que d'avoir purifié leur con- » science par le sacrifice de l'évèque et par l'impo- » sition de ses mains, devant que d'avoir apaisé la » juste indignation d'un Dieu irrité qui nous me- » nace. » Il se met ensuite à expliquer que cette satisfaction, sans laquelle on ne peut apaiser Dieu , s'accomplit par des jeûnes, par des veilles accompagnées de saintes prières , et par des aumônes abondantes; déclarant qu'il ne peut croire qu'on songe sérieusement à (léchir un Dieu irrité, quand on ne veut rien retrancher des plaisirs, des commodités, ni de la parure. Il veut qu'on augmente ces saintes rigueurs à mesure que le péché est plus énorme; « parce qu'il ne faut pas, dit-il, que la » pénitence soit moindre que la faute ^. »

Que si les prétendus réformés pensent que cette satisfaction, tant louée par saint Cyprien et par tous les Pères , regarde seulement l'Eglise, ou l'édification publique , comme l'anonyme semble le vouloir insinuer, ils n'ont qu'à considérer de quelle sorte s'est expliqué ce saint martyr dans les lieux que nous venons de produire. On verra qu'il y établit l'obligation de subir humblement les peines que nous avons rapportées, non sur la nécessité d'édifier le public, ou de réparer les scandales, encore que ces motifs ne doivent pas être négligés; mais sur la nécessité d'apaiser Dieu, de faire satisfaction à sa justice irritée, et d'expier les péchés en les châtiant; de sorte qu'il ne regarde pas tant les œuvres de pénitence, auxquelles il assujétit les pécheurs, comme publiques, que comme dures à soulTrir, et capables par ce moyen, de fléchir un Dieu, qui veut que les péchés soient punis.

El pour montrer que ces peines que les pénitents devaient subir avaient un objet plus pressant encore , que celui de réparer les scandales que les péchés publics causaient à l'Eglise, le même saint Cyprien veut que ceux qui n'ont péché que dans leur cœur ne laissent pas d'être soumis aux rigueurs de la pénitence. Il loue la foi de ceux qui n'ayant pas consommé le crime, mais ayant seulement songé à le faire, « s'en confessent aux prè- » très de Dieu simplement et avec douleur, leur » exposant le fardeau dont leur conscience est » chargée , et recherchent un remède salutaire , » même pour des blessures légères^. » Il les appelle légères en comparaison de la plaie que fait dans nos consciences l'accomplissement actuel du crime; mais il n'en veut pas moins pour cela que ceux qui n'ont péché que de volonté se soumettent aux travaux de la pénitence, de peur, dit ce saint

1. Ep. Liv. ad Corn., r>. 77, et seq. et alibi. — 2. De Lapsis, p. 192. — 3. Idem, p. 190.

lU'i

1)H LA SATISFACTION DK .TKSUS-CIIIIIST.

cVL'que, que ce qui semble manquer au crime , jiurcc qu'il n'a pas clé suivi de l'exéculion , 1/ soit ajouté d'ailleurs, siceluiquil'acommisnégliyedesatisfaire. C'est ainsi qu'il irailc ceux dont le crime s'esl arrêté dans le seul dessein. Puis continuant son discours , il les presse de « confesser leurs [léchés » pendant qu'ils sont encore en vie, pendant que » leur confession peut être reçue , que leur satis- » faction peut jilaire ;\ Dieu, et que la rémission » des péchés donnée par les prêtres peut être agréée 1) de lui. » Qui ne voit qu'il s'agit ici, non d'édilier les hommes, mais d'apaiser Dieu; non de réparer le scandale qu'on a causé à l'Eglise, mais de faire satisfaction à la majesté divine pour l'injure qu'on lui a faite? C'est pourquoi saint Cyprien oblige h cette satisfaction ceux mômes qui n'ont péché que dans le cœur ; parce que Dieu étant olTensé par ces péchés de volonté, aussi bien que par les péchés d'action, il faut l'apaiser par les moyens qui sont prescrits généralement à tous les pécheurs; c'est-àdire, en prenant contre nous-mêmes le parti de la justice divine, comme parlent les saints Porcs, et punissant en nous ce qui lui déplaît.

Si quelqu'un avait dit à saint Cyprien que Jésus-Christ est mort pour nous, alin de nous décharger d'une obligation si pressante, et d'éteindre un sentiment si pieux; quel étonnement lui aurait causé une pareille proposition? Rien n'eût paru plus étrange, dans celte première ferveur du christianisme, que d'entendre dire à des chrétiens, que depuis que Jésus-Christ a souffert pour eux, ils n'ont plus rien à souffrir pour leurs péchés. Et certes , si la croix du Fils de Dieu les a déchargés de la damnation éternelle, il ne s'ensuit pas pour cela que les autres peines que Dieu leur envoie, ou que l'Eglise leur impose, ne doivent plus êlre regardées comme de justes punitions de leurs désordres. Ces punitions, je le confesse , ne sont pas égales à nos démérites; mais pour cela cesseront-elles d'être peines? et craindrons-nous de les nommer telles, parce que nous en méritons de plus rigoureuses? Que si elles sont des peines que nous méritons , d'autant plus que même nous en méritons de beaucoup plus grandes; pourquoi ne voudra-t-on pas que nous les portions, dans le dessein de satisfaire, comme nous le pourrons, à la justice divine, et d'imiter en quelque manière , par celle imparfaite satisfaction, celui qui a satisfait inOniment par sa mort?

Ainsi l'on voit clairement que la croix de Jésus- Christ, bien loin de nous décharger d'une telle obligation , l'augmente au contraire , et la redouble ; parce qu'il est juste que nous imitions celui qui n'a paru sur la terre que pour êlre notre modèle; si bien que nous demeurons après sa mort plus obligés que jamais à faire, pour contenter sa justice, ce qui convient à noire faiblesse, comme il a tidêlement accompli ce qui api)nrtenait à sa dignité.

C'est en ce sens que le concile de Trente a enseigné que les peines que nous endurons volontairement pour nos péchés nous rendent conformes à Jésus-Christ , et nous font porter le caractère de sa croix. Mais M. Noguier n'a pas raison pour cela de faire dire au concile , que nos souffrances sont traies satisfactions comme celles de Jésus-Christ même'. 1. P"o. 121.

Cette manière de parler est trop odieuse, et renferme un trop mauvais sens pour êlre soufferte. S'il appelle vraie satisfaction celle qui se fait d'un cœur véritable et avec une sincère intention de répartn- le mal que nous avons fait , autant qu'il est perinis à noire faiblesse ; en ce sens nous dirons sans crainte que nos satisfactions sont vôrilables. Que si, par une vraie satisfaction, il entend celle qui égale l'horreur du péché; combien de fois avons-nous dit que Jésus-Christ seul pouvait en oll'rir une scmljlable ? Qu'on cesse donc désormais de faire dire au concile, que les souffrances que nous endurons sont de vraies satisfactions comme celles de Jésus-Christ. Jamais l'Eglise n'a parlé de cette sorte. Ce n'est pas ainsi qu'on explique cette conformité imparfaite que des pécheurs , tels que nous , peuvent avoir avec leur Sauveur; au contraire, il faut reconnaître deux difl'érences essentielles entre Jésus-Christ et nous : l'une , que la satisfaction qu'il a offerte pour nous à son Père est d'une valeur infmie, et qu'elle égale le démérite du péché : l'autre, qu'elle a toute sa valeur par sa propre dignité; au lieu que nos satisfactions sont inliniment au-dessous de ce que méritent nos crimes , et qu'elles n'ont aucune valeur, que par les mérites de Jésus-Christ même; c'està-dire , que tout imparfaites qu'elles sont, elles ne laissent pas d'être agréables au Père éternel , à cause que Jésus-Christ les lui présente. Elles servent à apaiser sa juste indignation, parce que nous les lui offrons au nom de son Fils : elles ont, dit le concile , leur force de lui : c'est en lui qu'elles sont offertes, et par lui qu'elles sont reçues.

Qui peut croire que cetle doctrine soit injurieuse à Jésus-Christ? Il n'y a certes qu'une extrême préoccupation qui puisse s'emporter à un tel reproche. Aussi voyons-nous que les saints Pères ont enseigné celte obligation d'apaiser Dieu et de lui faire salisfaction , en termes aussi forts que nous , sans jamais avoir seulement pensé qu'une doctrine si sainte pût obscurcir tant soit peu les mérites inlinis de Jésus-Christ, ou faire tort à la grâce que nous espérons en son nom.

Que si les prétendus réformés pensaient affaiblir colle doctrine des Pères, en disant qu'ils ont pratiqué ces rigueurs salutaires de la pénitence, plutôt pour faire haïr les péchés, que pour les punir, ils montreraient qu'ils n'enlendent, ni les senlimonts des Pères , ni l'état de la question dont il s'agit en ce lieu. Car nous convenons sans diflicullé , que les peines que l'Eglise impose aux pécheurs , étant infiniment au-dessous de ce qu'ils méritent, elles tiennent beaucoup plus de la miséricorde que de la justice, et ne servent pas tant à punir les crimes commis, qu'à nous faire appréhender les rechutes, ^lais nos adversaires se trompent, s'ils croient que ces deux choses soient incompatibles; puisqu'au contraire elles sont inséparables , et que c'est en punissant les péchés passés qu'on inspire une crainle salutaire de les commettre à l'avenir.

C'est pour cela que le concile veut (|u'on mesure, autant qu'il se peut, la pénitence avec la faute, et parce que l'ordre de la justice l'exige ainsi, et parce qu'il est utile aux pécheurs d'être traités de la sorte. J'ai produit ailleurs les passages où il enseigne cette doctrine; et il ne fait en cela que suivre les Pères , qui enseignent perpétuellement : qu'il faut

DE LA SATISFACTION DE JÉSUS-CHRIST

imposer aux plus grands péchés des peines plus rigoureuses, tant alin d'inspirer par là plus d"horreur pour les rechutes, qu'à cause que la justice divine irritée par de plus grands crimes, doit être aussi apaisée par une satisl'aclion plus sévère.

Appelle-t-on réformer l'Eglise, que de lui ôter ces saintes maximes? Est-ce, encore une fois, la réformer que de lui ravir le moyen de faire appréhender les rechutes à ses enfants trop fragiles, et de leur apprendre à venger eux-mêmes par des peines salutaires, les détestables plaisirs qu'ils ont trouvés dans leurs crimes ? Si c'est là ce qu'on appelle réformer l'Eglise, jamais il n'y eut de siècle où on eût plus besoin de réformation , que celui des persécutions et des martyres. Jamais on n'a prêché avec plus de force la nécessité d'apaiser Dieu, et de lui faire satisfaction par des pratiques austères et pénibles à la nature. Cet abus de réprimer les pécheurs par de sévères châtiments et par une discipline rigoureuse , n'a jamais été plus universel. Ce n'est point pour les derniers siècles qu'il faut établir la rèformation : il la faut faire remonter plus haut, et la porter aux temps les plus purs du christianisme.

Que si les prétendus réformés ont honte de cet excès, et ne peuvent pas s'empêcher de louer les pratiques et les maximes que la pieuse antiquité a embrassées dans l'exercice de la pénitence; si les ministres de Charenton approuvent de bonne foi ce qu'a écrit l'anonyme, lorsqu'il parle du relâchement de l'ancienne rigueur de la discipline, comme d'une corruption que la suite des temps a introduite; nous pouvons dire que la question de la satisfaction est vidée, et qu'il n'y a plus qu'à prononcer en notre faveur.

Aussi n'y a-t-il rien de plus vain, ni qui se soutienne moins que ce qu'on m'a objecté sur cette matière; et j'ose dire que mes adversaires ne me combattent pas plus qu'ils combattent eux-mêmes leurs propres maximes.

L'anonyme objecte à l'Eglise' qu'elle se contredit elle-même, lorsqu'elle dit d'un côté, « que Jésus- » Christ a payé le prix entier de notre rachat, et » d'autre côté que la justice de Dieu, et un certain » ordre qu'il a établi veulent que nous souffrions » pour nos péchés. »

Quelle apparence de contradiction peut-on imaginer en cela? Est-ce nier la puissance absolue du prince , que de dire, qu'en pouvant remettre la peine entière, il a voulu en réserver quelque partie ; parce qu'il a cru qu'il serait utile au coupable même de ne le faire pas tout d'un coup sortir des liens de la justice, de crainte qu'il n'abusât de la facilité du pardon? Qui ne voit au contraire que c'est une suite de la puissance, d'agir plus ou moins, selon qu'il lui plaît, et qu'il faut la laisser maîtresse de son application et de son usage? Pourquoi donc ne peut-on pas dire, sans blesser les mérites de Jésus-Christ et son pouvoir absolu , qu'il réserve ce qu'il lui plaît dans l'application qu'il en fait sur nous? Cela devrait-il soulfrir la moindre dilTicultô? filais pour n'en laisser aucune, voyons ce qu'on nous accorde.

On nous accorde que la damnation éternelle n'est pas la seule peine du péché; mais qu'il y en a

Page 1